FLORIDUM MARE................................

14 mai 2022

CARTE EN FRANCHISE

 

Dégageant une senteur de bois chaud, le tiroir du secrétaire, resté silencieux dans le salon fermé depuis des semaines, déborde de vieux papiers. L’odeur de colle, de bois, stagnant dans l’immobilité est perceptible dès les premiers mouvements. Une carte colorée apparait. Elle attire l’oeil par son petit bouquet de drapeaux. Les rouges sont très vifs, les bleus tranchent fortement sur le fond très jauni du papier. C’est une carte postale couverte d’une écriture fine. L’encre est subtilement violacée.
« Correspondance des Armées de la République » en est l’ en-tête bleue suivi de « Carte en Franchise » illustrée à droite par un bouquet de quatre drapeaux. Une carte militaire, un souvenir familial. Elle a trouvé sa place depuis bien longtemps dans ce petit tiroir en placage d’acajou. Elle est là depuis que de main en main elle a été lu par son destinataire qui l’a conservée.

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Le drapeau français est bien déployé en haut à droite, suivent le drapeau de la Russie, trois bandes horizontales Blanc, Bleu, Rouge, puis celui de la Belgique, noir, jaune, rouge, Enfin du Royaume Uni, rouge avec un insert en haut près de la hampe de l’ »Union Jack » ce drapeau est le « British Red Insign »Le drapeau du royaume Uni « marine ».  Les cartes militaires auront de plus en plus de drapeaux au gré de l’Entente.
Le cachet de la poste fut frappé sur la base des drapeaux. Il est malheureusement peu lisible. Avec beaucoup d’attention, on peut néanmoins déchiffrer sur la circonférence du cercle, la mention « Secteur Postal 147 »  Les chiffres de l’intérieur sont hélas beaucoup trop effacés; il n’y a que le chiffre « 28 » de discernable.  La date était pourtant la première indication que l’on souhaitait trouver. Très lisible par contre est la mention du destinataire, elle est adressée au Maréchal des Logis de Cambolas, 11eme Dragons escadron territorial Montauban, Haute Garonne en abrégé. Cette adresse fut rayée pour être remplacée par « 129eme Territorial Agen ». Le trait de plume est d’ une autre écriture. La mention est ferme et appuyée, Agen est souligné.

Voilà donc une des cartes que les Postes française éditèrent par millions. Cartes en franchise pour les soldats de la première guerre mondiale. L’expéditeur avait en perpendiculaire l’obligation de mentionner son grade et son régiment. Il est stipulé que ces indications devaient être reproduites « dans l’adresse de la réponse ». Du bout de la plume, l’expéditeur a inscrit en abrégé d’une petite écriture que l’on dirait tremblante: "H de Cruzy M° de L° 10é D.° 2é Esc° SP 147"   que l’on peut transcrire par : Henri de Cruzy  Maréchal des Logis  10 ème Dragons,  2ème Escadron, Secteur Postal 147.
La carte comporte sur son verso le message de l’expéditeur, il n’y a aucune illustration c’est une carte lettre prépayée par les postes française. Monsieur Jean pierre Legras de l’association APRA nous renseigne:  (https://apra.asso.fr/)

« En août 1914, le ministère de la guerre met en place une administration unique « Trésor et Postes ». Mais l’importance du courrier oblige à réorganiser le dispositif dès le mois de décembre. Le « Bureau Central Militaire » trie le courrier par « Secteurs Postaux ». Ensuite, il est adressé à un « Bureau Frontière » au contact du secteur civil et du secteur militaire. Pris en charge par « l’Ambulant d’Armée » qui le remet au « Vaguemestre d’Etape », celui-ci le conduit aux « Bureaux Divisionnaires » où s’effectue le tri par régiment. Là, le « Vaguemestre » remet le courrier à la compagnie du destinataire. Ces fonctions sont confiées aux militaires. Le courrier venant du front suit le chemin inverse.
Capital pour le moral des soldats comme pour l’arrière, mais aussi pour l’armée, ces échanges font l’objet de contrôles et de censures : il ne faut pas compromettre les opérations futures, ni mettre en danger les combattants, et ne pas laisser se propager des rumeurs ou des faits qui pourraient altérer le moral des combattants comme celui de l’ « arrière ». Pour déjouer le contrôle, certains utilisent un code ou le patois. De son côté, l’armée impose l’écriture au crayon, et retarde la distribution du courrier.
Trois types de correspondance sont utilisés : la carte postale, la carte-lettre et la carte en franchise. Au total, plus de 10 milliards de correspondances sont échangées, d’ou une grande diversité de modèle - 132 types « carte correspondance militaire » - une multitude de griffes, cachets, marques de contrôle,..."


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Mon bien cher Oncle
Pas le moindre incident ici- On suit la marche des Russes en Galicie et des progrès de la flotte alliée dans les Dardanelles- Ce n’est pas fatiguant- - Nous vous remercions beaucoup de votre envoi- C’est la chose la plus pratique dans les tranchées pour faire du thé, du punch, du café ou autre réconfortant.
Ma soeur m’a écrit aujourd’hui que vous allez partir pour la Syrie, moi qui n’ai pas de tuyaux je dis que c’est un voyage épatant qu’en pense-t-on à Montauban . Je pars à 3h49 surveiller les boches autrement dit je vais aux tranchées avec Maurice , toujours monté sur Favori. Je vous remercie bien encore une fois et vous dit affectueusement au revoir.
Henri


Deux maréchaux des logis s’écrivent. Le neveu écrit à son oncle.  Le secteur postal 147 se situe près de Colmar à Epinal.  Le maréchal des logis Cruzy est donc en Alsace face aux lignes ennemies.  Tout semble calme. « On suit la marche des Russes en Galicie et des progrès de la flotte dans les Dardanelles » . Voilà heureusement une vision globale s'élévant du quotidien. En effet ces deux événements internationaux peuvent aider à déterminer la date de redaction de cette carte. Le corps expéditionnaire Russe en Galicie qui se situe en Ukraine de nos jours à quelques 70 km de la Pologne s’est déployé pour exercer une pression sur le flan Est de l’Autriche Hongrie et de l’Allemagne. L'offensive de Gorlice-Tarnów en fin 1915 menée par plusieurs divisions allemandes obligera la Russes a reculer de plus de 150 kilomètres. La progression de la flotte dans les Dardanelles est bien connue comme la défaite de la péninsule Gallipolli par la marine anglaise et l’armée française entre mars 1915 et janvier 1916. Le maréchal des logis Cruzy remercie pour un ustensile qui semble multifonctions. C’est d’ailleurs pourquoi il semble si pratique dans les tranchées. Cela pourrait être un réchaud à alcool avec son récipient incorporé.  Puis la lettre prend une tournure plus intime, plus familiale où le maréchal des logis dit avoir reçu une lettre de sa soeur concernant un possible départ de son oncle pour la Syrie et évoque « Maurice » sans plus de précision car son oncle le connait certainement, ainsi que le nom de la jument « favorite ».  
Par la généalogie et les archives militaires, nous pouvons faire les recoupements qui suivent. Henri de Cruzy Marcillac est inscrit au tableau d’Honneur des morts pour la France 1914 - 1918,  édition La Fare 1921 de la BNF. Il y est inscrit :

« CRUZY-MARCILLAC (Henri-Gaston-Emmanuel de), né en 1895  ( croix posthume), IH (palme et étoile), engagé volontaire, sous-lieutenant au 28e Chasseurs alpins.
Engagé, le 25 août 1914, au 10e Dragons; passa, sur sa demande, dans l'Infanterie. Tué à Suzanne (Somme), le 31 octobre 1916. »

 Par la généalogie, nous relions sa mère, Edith de Cruzy Marcillac  comme la soeur du Maréchal des Logis Jean de Cambolas né en 1873 de 22 ans son ainé.  Henri évoque sa soeur Renée, née en 1891qui lui survivra jusqu’en 1959.  Le maréchal des logis Henri de Cruzy Marcillac est mort sous-lieutenant en étant au 28 eme régiment de Chasseur Alpins. Le 10 ème Dragon ne fut stationné dans le secteur d’Epinal à partir de décembre 1914 et cela jusqu’en mai 1916 puis il fut engagé aux chemins des Dames  en 1917.  Henri de Cruzy à été tué dans la Somme en 1916.
Maurice avec qui il va « surveiller les boches » est possiblement son cousin germain. Sensiblement du même âge car né en 1892, Maurice de Cellery d’Allens a lui aussi une mère née Cambolas ; Marguerite, la soeur d’Edith, mère d’Henri. Toutes deux soeurs du maréchal des Logis Jean de Cambolas; l’oncle célibataire qui fut incorporé dès 1914 la quarantaine tout juste franchie.  Le père de Maurice qui monte au petit matin surveiller les boches sur « Favorite »  Gaston de Cellery d’Allens ,d’abords sous-lieutenant au 30ème régiment de ligne, puis lieutenant au 10ème régiment de dragons, enfin capitaine à la Légion étrangère, fut décoré de la croix de guerre sera tué en septembre 1915, mort pour la France comme son neveu. Maurice lui, survivra et aura une belle carrière militaire en Syrie et au Maroc.  Le maréchal des Logis Jean de Cambolas n’ira jamais en Syrie, il terminera la guerre au camp d’aérostation de Saint Cyr.

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Un article de presse, plié soigneusement, était accolé à cette carte lettre. Le titre du journal était déchiré et sa date également. La lecture de cet article est non seulement édifiante mais instructive sur un certain état d’esprit. Cet article a été conservé avec cette carte car il lui est lié. Lié par le souvenir d’une touchante relation familiale entre un jeune oncle et son neveu mort à 21 ans. Les liens entre les famille se cimentaient avec de la douleur, Edith perd son fils, Marguerite son mari , Jean perd un neveu et un beau frère.
Voici la transcription de cet article qui après quelques recherches à la BNF sur le site Gallica a été publié dans « L’Oeuvre » le dimanche 25 février 1917 et depuis conservé dans ce même tiroir.


Sous la rubrique « L’oeuvre militaire »:

 

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Une plainte Une proposition

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Le 28 septembre dernier un léger incident survenait à la gare régulatrice de C… Un sous-lieutenant de chasseurs alpins qui remontait au front retour de permission M. de Cruzy Marsillac ayant demandé au commissaire militaire adjoint, le lieutenant O… Un renseignement celui-ci incrimina son « ton arrogant » et la « mauvaise grâce » dont il aurait fait preuve. Le même jour, le commissaire régulateur de la gare de C le commandant J... transmettait un rapport en insistant sur le "service pénible de ses collaborateurs obligé de subir des appréciations déplacés" et il concluait en demandant que "pour éviter le découragement dans un corps d'officiers qui a toujours fait preuve de dévouement et souvent de courage, la sanction fut porté à la connaissance de la régulatrice de C…."
La plainte suivit son cours. Elle fut dirigée sur le 23e bataillon de chasseurs alpins qu'elle désignait comme étant le corps auquel appartenait l'officier incriminé. Le commissaire militaire dans son emoi avait mal noté le numéro.  Monsieur de Cruzy Marcillac appartenant au 28e bataillon. Le 23e répondit donc aucun officier de ce nom ne figurait sur ses contrôles. Le dossier avec cette mention revint à la régulatrice de C. Que pensez-vous que fit le commissaire régulateur ? Qu'ils jugent l'incident clos ? Non. Il conclut formellement que l'interlocuteur de son adjoint portait bien le numéro 23 et il demande que le dossier fut transmis à la sûreté pour "rechercher l'individu qui s'était présenté le 28 septembre à la gare de C… Qui paraissait avoir usurpé la qualité d’officier avec port illégal d'uniforme et avoir voyagé sous un faux nom et avec une fausse permission".

La sûreté s’étant mise en action, on finit par découvrir que le sous-lieutenant d’Alpins était au 28e bataillon. On lui demanda des explications, ce fut le colonel Messimy, commandant la brigade de chasseurs, ancien ministre de la guerre, qui répondit par un compte rendu adressé au général commandant le 10e C. A et dont voici la conclusion:


Il a été impossible de recueillir les explications de l'officier incriminé, pour la raison suivante, des exercices de lancement de Grenade ayant eu lieu récemment au 28e bataillon en vue d'un assaut prochain, un de ces projectiles fut lancé maladroitement et alla tomber près de la section du sous Lieutenant de Cruzy Marcillac laquelle allait être décimée.

Cet officier se précipita sur l'engin, le lança à nouveau et sauva ainsi ces chasseurs. Malheureusement la grenade a peine lancée, éclatait et tuait le jeune officier.
Les règlements ne permettant pas de décerner la Croix aux militaires morts au champ d'honneur c'est l'unique raison pour laquelle j'ai dû me borner à demander pour Monsieur de Cruzy Marcillac une citation à l'ordre de l’armée. Il avait déjà eu une attitude splendide aux glorieux combats des 4 et 12 septembre. Il est mort en faisant noblement le sacrifice de sa vie. Je demande que le présent compte rendu soit communiqué à la régulatrice de C et aux lieutenants O. et D. commissaires adjoints. Ces officiers verrons ainsi pourquoi il n'a pas été possible de donner la « suite convenable » qu'ils réclamaient pour le rapport, ils puiseront dans sa lecture de nouvelles forces pour éviter de le découragement et subir dans « leur service pénible les observations déplacées des militaires de passage » enfin ils pourront identifier " l’individu" qui s'est présenté le 28 septembre à la gare de C. et « qui paraissait avoir usurpé la qualité d’officier », cet « individu » se nomme Henri de Cruzy Marcillac, sous-lieutenant au 28 bataillon de chasseurs alpins, deux fois cités à l’ordre, mort glorieusement pour la France en sauvant la vie de ses chasseurs.
 Au cas où Messieurs les commissaires adjoints se plaindraient à nouveau des fatigues de leurs services, je suis disposé à leur réserver deux vacances sur les 17 provoquées dans le cadre des officiers du 28 BCA par le meurtrier combat du 5 novembre.
 Nous ne savons pas encore à leur actuel si les commissaires de la régulatrice de C ont accepté la proposition du colonel Messimy.

Mortimer-Megret


 Extrait du Tableau d'Honneur Mort pour la France 1914 1918 avec une belle coquille concernant la date du décès et sur le nom de famille de sa mère ...

inévitable?

henri de Cruzy

 

 

 

 

 

 

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19 mars 2022

JEDDAH Tour



Djeddah- Arabie Saoudite

 

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« S‘évader, se dépayser, fuir les villes tentaculaires et motorisées qui forment le décor habituel de sa vie quotidienne est un des besoin fondamentaux de l’homme occidental contemporain. Mais, où qu’il aille, il retrouve des formes de vie qui restent, à plus d’un égard, apparentées aux siennes.
En Arabie, en revanche, le dépaysement est total. C’est pourquoi le voyageur qui débarque à Djeddah éprouve si puissamment l’impression d’être débarrassé du fardeau des siècles. « Ici », se dit-il « Il n’y a plus d’histoire; rien qu’un présent suspendu entre deux éternité. »
Tout déconcerte l’étranger qui arrive dans ce pays.
Et d’abord, la transformation de la lumière. On ne regarde pas le ciel: il vous aveuglerait. On se contente de la lueur diffuse qui naît de la réverbération des sables et éclaire les choses par en dessous comme une rampe de théâtre. Puis, au bout d’un instant, quand l’accommodation est faite, on voit s’avancer vers soi des êtres hiératiques dont chaque pas, chaque geste à la grâce un peu irréelle d’un film tourné au ralenti. Le voyageur se sent immédiatement confronté à une énigme. A quoi tient son sentiment d’être transporté sur une autre planète ? A l’intensité de la lumière? A la transparence de l’horizon qui semble doter ses yeux d’une pouvoir accru? Il est tenté d’attribuer l’espèce d’envoûtement qu’il éprouve au fait que toutes choses en Arabie semblent portées à l’incandescence. Mais s’aperçoit bien vite qu’il fait fausse route. Le secret est ailleurs et on finit par le découvrir. C’est que toutes choses, en Arabie, ont conservé leur intégrité. Tout a été décapé, reformé, « sublimé » par les conditions de vie qui n’ont pour ainsi dire pas varié depuis des millénaires. On ne comprend pas peu à peu l’essence de l’Arabie. Il est même possible que l’on y reste indifférent. Mais si on y est sensible, elle se révèle à vous dans une illumination subite. »
« Destin Rompus » - Ce pays façonné par le soleil et le vent - Benoist-Méchin- Albin Michel 1974


IMG_2266"Ce que nous avions vu de Djeddah sur le chemin du Consulat nous avait plu: après le déjeuner, quand la température fut un peu plus fraîche, ou du moins quand le soleil ne fut plus si haut, nous partîmes donc en touristes sous la conduite de Young, adjoint de Wilson, grand admirateur des choses passées et détracteur des oeuvres présentes.
C’était en vérité une ville remarquable. Les ruelles en couloirs, couvertes d’un plafond de bois dans le bazar principal, s’ouvraient d’ailleurs vers une étroite bande de ciel entre les hautes maisons blanches. Les cinq ou six étages de ces dernières, en calcaire corallien soutenu par une charpente visible, s’ornaient de larges bow-windows qui montaient du sol jusqu’au toit, en panneaux gris. Les vitres étaient inconnues à Djeddah, mais une profusion de beaux treillis et quelques ciselures délicates dentelaient partout les fenêtres. (…..) L’architecture à charpente visible évoquait notre XVI ° siècle (…) Tous les étages faisaient saillie, toutes les fenêtres penchaient dans un sens ou dans un autre; souvent même les murs étaient en pente.
in « Les sept Piliers de la Sagesse »  T.E Lawrence 1936

« La vieille cité de Djeddah a conservé jusqu’à ces derniers temps un charme extraordinaire. C’est un dédale de ruelles étroites, où vont et viennent de riches négociants vêtus de noir comme les patriciens de Venise. Des Marchands de pastèques, de pistaches et d’oranges circulent entre les maisons de cinq ou six étages, mais hautes de plafond qu’elles semblent an avoir au moins dix ou douze. Certaines d’entre elles ont de larges portails sculptés, qui évoquent les palais des turcs qui bordent le Bosphore, car l’ancienne administration ottomane les a marquées de son empreinte. Les façades sont badigeonnées de couleurs tendres : rose, corail, bleu pervenche, vert amande, gris tourterelle. De loin en loin, le vert véronèse ou le noir absolu d’une porte leur donnent juste l’accent qu’il faut pour éviter toute fadeur. Ce décor comporte lui aussi un élément de féérie. Mais c’est une féérie citadine, pleine d’ironie et de malice.
Ce qui surprend le plus,, ce sont les centaines de moucharabiehs suspendus aux façades comme des nids d’hirondelles. Sculptées et ouvragées comme de de petites pagodes, ces loges grillagées permettaient aux femmes d’observer, sans être vues, cette comédie permanente qu’est le septale de la rue. Suspendus dans le vide, ces balcons ajourés, faits avec des milliers de brindilles de teck, évoquent les constructions fragiles que les enfants s’amusent à échafauder avec des allumettes. D’où vient tout ce bois, dans un pays qui en est totalement dépourvu? Chaque morceau provient de Malaisie, d’où il est venu par mer. Il a été porté sur de Chebeks à voiles triangulaires, semblables à ceux qui sillonnent encore la mer rouge.(………)
Du fait que Djeddah est le port par lequel il faut passer obligatoirement pour se rendre à la Mecque, il n’est pas seulement un carrefour des siècles, mais un lieu où se côtoient la plupart des races afro-asiatiques.(…) On y croise les turbans multicolores des Yéménites, des boubous africains, des calots pakistanais. »
« Destin Rompus » - Ce pays façonné par le soleil et le vent - Benoist-Méchin- Albin Michel 1974


" On découvre encore, par-ci par-là, de belles cafetières de cuivre aux grands becs de toucan et aux couvercles chantournés comme des dômes de mosquées. Mais il faut se dépêcher, car elles auront bientôt disparues." (idm ibid)

Les populations qui passent trop vite d’une civilisation à une autre sont un phénomène étudié aux États-unis par la sociologie… La  « mondialisation » culturelle est à regarder sur le temps long. On note chez ces populations, un phénomène d’ « amalgames » comme dit Benoist-Méchin. Les sociologues déterminent un indice de « Transculturation » déterminé par l’importation des formes, des sujets exogènes dans une production locale qui s’abâtardi pour finalement être supplantée. Par une importation massive de produit manufacturé bon marché, les objets usuels, les objets de décoration, les vêtements changent petit à petit en supprimant le traditionnel. Il n’y a plus de chapka à Moscou, le fez à été éradiqué à Istanbul, la base-cap couvre Djeddah.


«  Le plus souvent répudiant l’abaya brune de leurs pères, les jeunes gens ont revêtu un veston occidental. Le soir, Ils vont prendre le frais sur l’esplanade qui donne sur la mer rouge et boire des jus de fruit ou du coca-cola dans "l’Express bar » qui fait face au ministère des Affaires Etrangères." ( idm ibid)

C’est ainsi qu’aujourd’hui l’on voit des familles, des couples dont la disparité vestimentaire est choquante à l’oeil. La femme est strictement habillée d’une abaya noire qui ne lui laisse que les yeux visibles si elle ne porte pas de lunettes de soleil. Son mari lui a revêtu l’essentiel du négligé américain de l’après sport, le t-shirt, le pantalon de coton appelé « survet » et les sneakers à bande fluo…Il arbore aussi le plus souvent une casquette de base ball.
Le thawb ne semble porté que par une certaine « bourgeoisie » saoudienne, on en voit peu, contrairement à la côte du Hasa…il s'agit de la longue robe blanche immaculée avec de beaux boutons de manchettes blancs; le foulard rouge et blanc  ( de couleur différente suivant les clans) retenu par l’agal noir, ce bandeau caractéristique. Les retours des pans du foulards donnent lieu souvent à beaucoup d’imagination et d’élégance.
Mais la liberté vestimentaire extérieure des hommes, que les femmes n’ont pas, facilite cette dérive transculturelle. Ils se laissent volontiers aller, non plus au « veston occidental »  comme l’avait remarqué Benoist-Mechin mais bien à la mode mondiale du « survêt US ». L’élégance est une notion périmée, où tout du moins en pleine mutation. Le confortable prime …le décontracté est une facilité qui s’impose sans résistance car les référents anciens semblent disparaitre. 

 

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« Déjà on doit chercher la vieille ville au sein de la nouvelle. Elle se cache, apeurée, sachant le sort qui l’attend. Elle n’ignore pas qu’elle sera bientôt éventrée par les bull-dozers. Dans un délai plus ou moins bref, ses nobles demeures ne seront plus qu’un souvenir, car tout le centre de Djeddah n’est qu’un chantier de démolition.
Le coeur se serre en voyant le traitement que notre époque réserve à ces aïeuls vénérables. L’espace ne manque pourtant pas! N’aurait-on pas pu les préserver en construisant la ville nouvelle un peu à l’écart de l’ancienne? »
(….)
« Les générations nouvelles auront donc ce qu’elles désirent: des maisons préfabriquées, des réfrigérateurs, des transistors, des automobiles aux pare-chocs étincelants. Puissent-elles ne pas s’apercevoir qu’elles ont fait un marché de dupes, le jour où elles ont pris le confort pour le bonheur. »
Le mouvement est lancé: rien ne l’arrêtera plus. Déjà les vélos multicolores munis de deux klaxons et de trois rétroviseurs, les vespas et les autos déferlent à travers les rues du nouveau Djeddah avec un vacarme assourdissant. Aussi les conversations vont-elles bon train, surtout entre les jeunes, ponctuées par des éclats de voix et des gestes emphatiques. Mais au bout de quelques jours, on soupçonne  tout cela de n’être que de la frime, une manière de se prouver à soi-même que l’on existe et que l’on est « dans le vent ». Un vent très différent de celui dont les Bédouins se disaient les fils. En revanche, les affaires sérieuses continuent à se traiter avec lenteur et cérémonie. Au fond du Soukh des orfèvres, on aperçoit toujours des vieillards barbus comme des patriarches de l’Ancien Testament qui attendent patiemment le client sur le pas de leur porte en égrenant leur chapelet ou en dégustant de minuscules tasses de café posées sur leur coffre-fort. Là, dans une pénombre complice, mille transactions subtiles se poursuivent comme autrefois, dans une nonchalance voulue et des clins d’oeil furtifs. C’est en silence également - mais ce silence exprime-t-il le dédain, la surprise ou l’envie? - que les femmes voilées de noir défilent devant les vitrines des magasins éclaboussées de néon, où s’étalent les soutiens-gorges et les machines à laver. »
« Destin Rompus » - Ce pays façonné par le soleil et le vent - Benoist-Méchin- Albin Michel 1974

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La vielle ville réduite à sa portion congrue reste un lieu de commerce traditionnel. Les marchés sont quotidiens, les légumes, les fruits, les dattes sont vendues par montagnes sur des petites places au détour du bazar qui lui, distille un enchevêtrement de produits importés que ne renierait pas un marché africain. La foule y est souvent compact en fin de journée. Les anciennes maisons du quartier d’Al Balad sont maintenant préservées comme les derniers spécimens d’une faune disparue. L ’ « Historic district » fait le pari du tourisme futur de l’après pétrole qui commence.
Nous y avons fait des promenades mais la vie l’a quittée. Il n’y a personne derrière les moucharabiehs. Pas d’Azyadé qui murmure le soir lorsque l’on passe. Les chats sont les maitres des ruelles désertes. Ils vous regardent de leur visages triangulaires. Ils survivent à la fournaises des jours et sortent le soir. Ils ont passés un pacte avec l’habitant qui les désaltèrent et les nourrissent à minima contre la chasse aux nuisibles qui n’ont pas d’égouts refuges.

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Vendredi 18 février 2022
   "A 17h45, Je rejoins Murielle pour une promenade dans le centre historique de DJeddah. Près de la Baab Makkah à Al Balad district, s’ouvre un labyrinthe de ruelles avec des marchés: marché bédouin, marché aux épices, marché pakistanais …Les maisons remarquables commencent à être restaurées. Une prise de conscience semble voir le jour. Il y a fort à faire car le quartier traditionnel est dans un sale état. Il y a de nombreuses ruines avec de splendides moucharabieh en excroissance, qui semblent en péril. Nous déambulons alors que la vie s’éveille. Les boutiques ouvrent. Les rues s’animent le vendredi soir. La petite ville historique est vidée de ses commerces, Les marchés se trouvent tout autour. Il y a des passages couverts, c’est le souk traditionnel ..comme à Damas en plus petit, comme à Beyrouth en plus délabré avec des relents de marché sub saharien. Les chats errants sont partout. Les enfants, les femmes, les hommes sont par grappes devant toutes les échoppes ouvrants sur la rue. Le métal, la pierre, les portes et bords de trottoirs sont lustrés des frottements incessants de milliard de pieds, de mains. L’usage poli toute surface. La présence humaine journalière rend la ville brillante et patinée comme un vieil outil. Les gestes, les attitudes, les étales sont figés dans une répétition traditionnelle qui façonne avec dextérité une aisance d’existence qui plonge, malgré les néons et les téléphones portables, dans la nuit des temps. L’Arabie des comptoirs, des caravansérails qui se prolonge jusqu’en Turquie, est là.
   J’achète deux chemises blanches en coton pour 17 euros. La chemise est plus agréable que le t-shirt …Murielle détient un beau sens de l’orientation car elle retrouve son chemin quand moi j’hésite. Elle fait l’acquisition d’un presse agrume en fer blanc très bien pensé..un modèle que nous n’avions pas encore vu !
Nous visitons un joli café avec terrasse aménagée dans une maison vide entièrement restaurée avec poutres et balcons de bois ..il n’y a aucun meubles…seul le premier étage ( qui nous est inaccessible, on ne sait pourquoi ) et la terrasse aux lampions, comportent des tables et des chaises … Il y a une quinzaine de client sur le toit. Des femmes en noir complet, des hommes en blanc et quelques non saoudiens. C’est calme, on boit du café, du thé …la nuit est bien noire au dessus de la ville qui scintille. Nous rentrons  tous les deux en mini bus avec Sultan le chauffeur éthiopien ..Sur sa proposition, on l’appelle et il vient. Diner à l’hôtel avec Bertrand et le reste de l’équipe. Plume et Bertrand me convient autour de la piscine pour une dernière cigarette… quelques histoires de chantier et nous montons nous coucher. Demain rendez vous à 6h15 au petit déjeuné… »
Extrait Journal de bord - AdC- Djeddah-Chantier-Maïa Décors  2022

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« Autour de Djeddah s’édifient rapidement des briqueteries, des cimenteries, des tanneries, des fabriques d’engrais, car une ville nouvelle se développe à vue d’oeil. Les quartiers résidentiels jaillissent en quelques semaines, avec leurs villas luxueuses à air conditionné. Tout ce qui peux se faire vite est prestement exécuté. Mais la finition laisse beaucoup à désirer et tout ce qui exige du temps et de l’application fait tristement défaut. Les maisons neuves, isolées les unes des autres et livrées en pâture à un soleil dévorant, n’ont pour s’en défendre que des tamaris qui ne donne pas plus d’ombre qu’un balais de sorcière. »
« Destin Rompus » - Ce pays façonné par le soleil et le vent - Benoist-Méchin- Albin Michel 1974

 

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La ville à l’américaine à tout dévorée. Depuis la vison du voyageur de 1974, les « freeway » californiens ont zébré la ville comme des rubans infranchissables sur lesquels coulent un flux ininterrompu de tous les véhicules du globe. L’essence à 0,50 centimes est l’étendard du « tout voiture » dans une ville qui s’étend sur une campagne inexistante .. Les espaces vides parsèment le tissu urbain sans plans ni concertation compréhensible, d’immenses quadrilatères de sable et de gravats sont entourés de lot d’immeubles dont les chantiers abandonnés laissent un aspect d’inachevé. Les grands projets d’architectes sont réalisés pour les façades des grandes avenues à six voies. Le siège de l’ARAMCO devant lequel nous passions tous les matins est un grand bloc a quatre façades en oriel inversé qui laisse une étrange impression de jeu optique… Les aménagements urbains collectifs sont en piteux état, les trottoirs sont souvent défoncés ou inexistants. Les rues et ruelles sont en ruines mais l’aluminium et les vitres teintées des grands concessionnaires automobiles brillent en vainqueur au soleil.


« Dans la province orientale du Hasa, le contraste est encore plus marqué, car la présence des grandes entreprises américaines a accéléré le mouvement. On y rencontre deux villes, Qatif et Al Khobar. Bien qu’assez proches l’une de l’autre, un millénaire les sépare. Qatif, ceinturé de remparts est couronné de palmes, sommeille parmi le murmure des sources et le chants des oiseaux. Al Khobar ressemble à un settlement du Texas, avec ses garages, ses entrepôts, ses distributeurs automatiques de chewing-gum et ses autocars qui se croisent dans un bruit de ferraille et de boulons mal serrés, ramenant de leur lieu de travail des équipes Séoudiens au regards absent, vêtus de bleus de chauffe. L’air y sent le métal chaud, le fuel et le goudron. On n’y trouve pas un brin d’ombre et l’asphalte des rues vous brûle la plante des pieds à travers la semelle de vos chaussures. Pourtant, Al Khobar grandit et Qatif se meurt. » (ibid)

 

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El Khobar


Mercredi 20 mars 2019 

  (…..) Nous finissons avant 18 h …Mais le temps gagné à partir plus tôt nous le perdons dans les embouteillages d’Al Khobar… Cyrille et moi nous décidons de faire une petit marche vers la mer ..la nuit descend vite. La lune est déjà claire, c’est la pleine lune.
Nous devons traverser la très large route côtière. Un boulevard allant dans les deux sens de cinq voies, très dense en circulation. Les gros SUV comme toute la gamme des voitures américaines défilent à bonne cadence devant nous. Heureusement des agents du trafic ( Indiens) munis de bâtons lumineux rouges, arrêtent le flux pour nous permettre de franchir cette énorme rocade. Le front de mer est aménagé d’espaces verts avec des bancs de repos sur des plates-bandes ..d’herbes rases, quelques palmiers malingres font toute la luxuriance de l’endroit. Pas de sable mais de gros rochers de digue artificielle donnent sur la mer plate du Golf Persique; pas de marée, pas de vagues..un grand lac noir sur lequel le pont de 24 kilomètres reliant la terre à l’ile de Bahrein scintille dans le lointain. L’air est frais, Il y a pas mal de promeneurs, de couples ( lui en blanc, elle en noir, voilée, masquée) un grand périmètre clos de palissade laisse entendre musique et animation. Nous y entrons sans problème ..c’est gratuit, il faut uniquement donner son nom et son numéro de téléphone. Une entrée pour les femmes, une entrée pour les hommes. De grosses voitures de police avec gyrophares allumées sont stationnées devant les entrées et les sorties.  Dans ce grand espace avec quelques aménagements de repos, nous découvrons regardant l’intérieur de la place (assez vide) toute une succession de stands présentant les arts populaires ..forgerons, vanniers, potiers, musiciens traditionnels, cuisine sur le sol de sorte de crêpes saoudiennes..etc etc . Il y a beaucoup de familles, donc d’enfants ravis de leur sortie nocturne. Il en va de même pour les très nombreuses femmes qui sont là. Nous voyions notamment des grappes de jeunes filles en Habaya noire, voilées qui leurs téléphones à la main semblent très heureuses de pouvoir déambuler en groupe. Voilà bien une catégorie de population que nous ne voyions jamais dans la rue ou dans les voitures ( Je m’étais fait cette réflexion dans les embouteillages ..que des hommes dans les voitures….pas de femmes, nulle part). L’ambiance dans cette fête célébrant les arts traditionnels est assez morose..Beaucoup d ‘équipe de surveillance et d’organisation, des policiers à l’extérieur…Que craignent-ils? pas d’alcool, pas de voyous, pas de délinquance …Redoutent-ils un « attentat terroriste »? C’est assez étrange comme langueur comme non excitation ..Pas de cris, pas de gaité, intempestive … Nous remarquons quelques femmes très jolies, très maquillées apprêtées mais la plus part sont grasses et lourdes…
Nous revenons à l’appartement après avoir fait une petite marche sur le remblai..
Installons notre diner de salades et sandwichs et dinons à quatre ..Paul, Pascal, Cyrille et moi, Malek garde une fois de plus la chambre ..Il viendra diner plus tard, seul …Dissension de groupe disais-je..! »

Extrait Journal de bord - AdC- El Khobar Chantier Tamimi /Amblard 2019

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« Les quatre cinquièmes du pays sont recouvert par des déserts. De la naissance à la mort, l’existence des Arabes se déroule sur ce socle nu où déferlent, jour après jour, des cataractes de lumière. Mais on se tromperait fort si l’on entendait par « désert » une étendue monotone de pierraille et de sable. Non seulement le désert varie selon les heures, mais l’Arabie en contient plusieurs qui diffèrent du tout au tout. Le Nefud ne ressemble pas au désert du Nedjd et le Haïl encore moins au Ruba-El-Khali. Il y a des déserts montagneux et des déserts de sable. Ceux du Hasa sont clairs et argentés; ceux du Ruba-al-khali vont du rose pâle au lie de vin. Quant aux montagnes du Hedjaz, vues à une certaine distance elles sont d’un bleu de saphir comparable à celui qui sert de fond aux toiles de Léonard de Vinci.
Chez nous la terre doit beaucoup au travail des hommes. Elle a été transformée et humanisée par le labeur des générations. Rien de tel en Arabie. Le pays est resté intact. Seuls l’ont façonné les lumières et le vent.  C’est le soleil qui a crevassé et érodé les montagnes; c’est le vent qui sculpte et modifie sans cesse le profil des dunes. Selon que souffle la brise fraiche du « Shamâl » qui descend du Taurus, ou l’embrasement du « Hamsîn » qui remonte l’océan indien. Le désert change de visage au point de devenir méconnaissable. Il varie aussi vite et aussi souvent que la mer. »
« Destin Rompus » - Ce pays façonné par le soleil et le vent - Benoist-Méchin- Albin Michel 1974

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Jeudi 10 mars 2022
« (……) Enfin le déjeuner est annoncé. Bertrand et moi nous discutons en fumant devant le bâtiment du personnel dans lequel nous avons nos vestiaires et salles à manger. Valerie se joint à nous avec son plat ..elle commence à déjeuner dehors. Les autres sont déjà attablés lorsque je me rends compte que Valérie mange mon plat de poulet devant mon nez! Hier, elle avait déjà pris celui de Loïc! Ah ah, elle semble ne pas chercher beaucoup son plat et en prendre un sans trop vérifier!
Emilie nous parle encore de la sortie dans le désert organisée par Madame J. la cliente. Nous confirmons le programme et répercutons les informations données par Média tout à l’heure en présence de Bertrand  ..Nous sommes en plein rêve de trekking dans le désert! Nous allons être reçu sous une tente bédouine montée pour nous, le soir un méchoui sera organisé… Tout le monde est excité par le « désert » ..Ça discute des tenues appropriées. Valérie me demande si je suis déjà allé dans le désert..je lui raconte rapidement ma traversée du Tadémaït en Algérie…Je ne parle pas des autres mais j’y pense en mâchouillant…je pense au Hoggar, à L’Asekrem du Père de Foucault, à la Syrie, de Palmyre la belle, dansant dans la chaleur jaune, de la route nue où seul le croisement Damas, Bagdad comporte une signalétique abrasée par le sable… J’ai vu quelques petits bouts de désert …au Nord du Mexique, le désert de Sonora au dessus d’Hermosillo où nous passions en bus Dina vers Tijuana et la frontière américaine ..Le désert du Néguev en remontant d’Eilat en bus pour aller travailler à Tel Aviv avec Vianney Brintet.. la côte sud de Safaga en Egypte pour les croisières plongées..
Demain nous allons donc dans le désert du Hedjaz !…  Tous le monde s’imagine en méharée dans les dunes ..la nuit sous les étoiles …la mystique du désert. Bon, passée la première excitation, je suis dubitatif..Les Saoudiens partent souvent passer le week-end dans le « désert » comme les libanais vont le week end « à la montagne »,  c’est une expression qui ressemble à notre « week end à la campagne ».
Bertrand se met au travail et nous dit qu’il va rester encore un peu travailler ce soir; alors que nous voilà parti..Bertrand me prend à part en me disant que j’avais raison, Sultan lui a envoyé des photos du site du désert dans lequel nous irons demain..C’est un centre de week-end avec activités et accommodations …Il y a bien une tente bédouine ( d’exposition) mais aussi des bâtiments climatisés … Le bord de la mer est un club..le désert est un « centre aéré » pour passer une journée loin de la ville!
Dans le minibus, assis à côté de Sultan qui me montre des photos de son mariage, de son fils et de sa femme à Adis Abeba, il me confirme que c’est un centre de week-end où l’on peut faire du cheval, faire du moto cross ou du Quad, tirer à l’arc etc … Je me retourne vers le groupe des six derrière moi et commence à réviser leurs rêves…Arthur ne me croit pas, Manon non plus ..Stéphane rigole mais personne ne me prend au sérieux … Puis petit à petit la déception se lit sur leurs visages, ils comprennent mon parallèle avec la plage de vendredi dernier… Ils sont déçus… »
Extrait Journal de bord - AdC- Djeddah-Chantier-Maïa Décors  2022



Depuis sa fondation en 1932, le Royaume d’Arabie a une histoire aussi romanesque que celle de la conquête et l'unification par Abdelaziz Ibn Séoud des différentes régions sous dominations tribales ou claniques. Une fois la guerre terminée, les Ottomans parti, les Hachémites enfuis, les Al Rachid défait, les Shammars pacifiés par le sabre et l’annexion matrimoniale. Ibn Séoud chercha de l’eau. Il en trouva. Il fit venir des ingénieurs agronome des États-Unis …Les jardins et potagers commèrent à grandir dans les oasis du Royaume et surtout dans l’Asir, la région côtière au dessus du Yemen…
En septembre 1920, un Major anglais du nom de Frank Holmes, en effectuant un forage pour trouver de l’eau près de Bahrein fut surpris d’être éclaboussé par un liquide noir et poisseux qui sortait avec force du sol..Il obtint cette concession de forage auprès de l’Emir de Bahrein…Rentré à Londres, il voulut céder son action à des compagnies de la City. Mais cela n’intéressa personne car il y avait assez à faire avec les premiers gisements de l’Iran et de l’Irak. Holmes fini par trouver un acheteur en la personne de la Gulf Oil Company, une petite compagnie américaine…qui acheta la concession pour une modique somme…Puis la revendit 50 000 dollars à la Standard Oil de Californie…Les prospections américaines montrèrent que la région du Hasa et la côte arabique du golf Persique contenait autour de 70% du pétrole mondial.
Le temps avance, la seconde guerre mondiale terminée, les (retors) anglais sont remplacés par les (généreux) américains après l’entrevue  Roosevelt / Ibn Saoud à bord du Quincy sur le lac Amer en Egypte. L’Arabie féodale rentre dans la modernité.
Mais les réticences furent très importantes. La société ultra conservatrice des Wahabites se refusait à tout changement.
Pour faire accepter le téléphone par exemple, Ibn Saoud raconta qu’il fit venir les Oulémans et les docteurs de la loi à Ryad. Il leur dit «  Cette invention moderne que les étrangers m’ont installés dans le Palais m’inquiète. Dites moi si elle n’est pas parasitée par le diable !  Vous allez réciter les versets du Coran ici dans cet appareil ..et vous autres les écouterez dans l’autre pièce avec le deuxième appareil ..si les versets sont entendus avec justesse c’est que le diable ne peux rien,… » Les sages acceptèrent cette modernité sans poser de difficultés. Depuis les milliards de dollars ont transformé le pays avec une vitesse impressionnante mais le féodalisme, lui est lent à s’émousser, à s’éroder, à disparaitre…

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La condition de la femme saoudienne est un marqueur qui doit servir à évaluer la différence qui existe entre la pensée occidentale post-chrétienne et la pensée Wahabite Hanbalite actuelle.
Les avancées du Roi Abdallah se brisent sur les recluses de Djeddah. Depuis la mort de la princesse Mishaal en 1980, lentement néanmoins la situation change. Raif Badawi,le blogueur saoudien condamné aux mille coups de fouet, en prison depuis dix ans, pour avoir prôné la fin de l'influence de la religion sur la vie publique a été libéré en mars 2022 mais est assigné à résidence pour dix ans encore. Un petit rappel s’impose concernant les événements extrêmement révélateur d’une situation collective. En 1977, La princesse Mishaal Bin Fahd Al Saoud, 19 ans, petite fille du frère du Roi Khaled fut exécutée publiquement sur un parking de deux balles dans la tête avant que son amant libanais ne soit décapité d’une façon particulièrement atroce par un des ses frères. L’honneur de la famille royale avait été bafoué par une relation non autorisée, le Roi donna son acceptation. Mais un film relatant le martyre des amants tourné en Angleterre en 1980 fut diffusé à la télévision anglaise et américaine.  « Death of a Princess » d’Anthony Thomas déclencha une grave crise entre Margaret Tatcher et le Roi Khaled. Un incident diplomatique résultant des pressions exercés par le roi pour faire retirer le film. Cette exécution barbare a été ordonné par le frère du Roi sans qu’il n’y ai eu aucun procès et condamnation officielle. La princesse ayant tentée de fuir le pays, elle a avoué sa liaison avec Khaled al-Sha'er Mulhallal, le neveu d'Ali Hassan al-Shaer, l'ambassadeur saoudien au Liban. Les amants devaient mourrir.

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Djeddah - Vendredi 15 Juillet 1977-  à droite la princesse Mishaal.


Les recluses de Djeddah illustre aussi à fortiori cette problématique position des femmes qui se retrouve aussi dans la très nombreuse famille Al Saoud.
Les quatre princesses Sahar, Maha, Hala, Jawahir, fille du roi Abdallah qui régna de 2005 à 2015 furent confinées dans leur maison à Djeddah depuis plus de dix ans avec des restrictions d’eau et de nourriture. Séparée de leur mère réfugiée à Londres car divorcée, l’intransigeance du roi qui jamais ne leur rendit visite et maintient cette incarcération dont ses fils étaient les gardiens fut très choquante pour les médias anglo-saxons. La douleur d’une mère s’exprimant en anglais n’eut que peu d’écho en France. Al Anoud Al Fayez première des trente épouses du roi Abdallah, divorça en 2003. Depuis Londres, elle  essaya de faire venir ses filles sans succès.  Elles seront brisées, séparées, rendus anorexiques et suicidaires. La princesse Hala est morte le 30 Septembre 2021 à l’âge de 47ans. Il n’y a aujourd'hui aucunes nouvelles de ses soeurs.
Le roi Abdallah décédé le 23 janvier 2015 a été reconnu paradoxalement comme plutôt libéral, Il nomma une femme en 2009, ministre déléguée à l’éducation. En 2015, il autorise le droit de vote des femmes aux seules élections existantes dans le royaume, les élections municipales. Elles peuvent aussi se présenter. Une seule à été élue mais doit être accompagnée par un homme sur son lieu de travail ! (A. Amir-Aslani ;  Arabie Saoudite -De l’influence à la décadence -L’archipel 2017)

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La pression des femmes se fait sentir dans la société civile. L’aberration de l’interdiction de conduire produisant une sur-représentation des chauffeurs privés n’est pas tenable.  C’est le seul pays au monde où les femmes n’ont pas le droit de conduire de véhicule à moteur. La charrette avec âne oui, mais la mobylette non! Le mouvement des femmes se coordonne dès 2010. Manal al Sharif est la première à être emprisonnée car elle poste des vidéos d’elle au volant…En 2017 l’autorisation est accordée par le roi Salman mais un groupe de conductrices est toujours en prison; l’organisation Human Watch Rights s’inquiète des conditions de détention, comportant des violences et des viols, sans possibilités d'enquête ou de plaintes.
La situation évolue néanmoins, des femmes circulent en voiture et même sans accompagnateur masculin. Mohamed Ben Salman alias MBS ouvre la société pour s’assurer de la paix civile, il réforme pour mieux tenir. Les Saoud n’ont aucune intention de laisser le pays à d’autres.

 

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Reema Al Juffali, née en 1992, est devenue la première femme saoudienne pilote de course professionnelle. Elle est donc une figure historique. En participant à des courses de Formule 4 dans le monde mais aussi cas unique, elle est la première saoudienne à être au départ d' une compétition internationale organisée dans le royaume.( Instagram @reemajuffali - 27k followers !)

Les temps changent…doucement. Le mouvement ne devrait pas s’arrêter mais la "vitesse" doit être très contrôlée dans un pays où sous la modernité apparente, le coeur blanc de l’islam wahhabite est un roc multi séculaire.

 

 


Djeddah ne m’aurait été donné comme sujet de réflexion, de rêverie et déjà de nostalgie sans mon guide, mon ami, qui tout vêtu de blanc, hante ses artères depuis un an; Bertrand de Guilhem de Lataillade.
Ni tout à fait Montfreid pas complètement Lawrence mais assurément le capitaine de cette aventure, il y façonne le goût de ses hôtes, silencieusement avec application, livrant son savoir comme un exorcisme spirituel décoratif.

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Ô Cavaliers, qui déployez vos efforts
Pour hâter sur la terre le pas
De vos montures, dont les sabots s’enfoncent
Profondément dans le sable,
Nous avons été, comme vous
Des voyageurs pressés
Et un jour, comme nous arrivés
Au terme du voyage
Vous serez étendus dans la tombe.

Ali Ibn Sayd   - VII°S

 

 

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08 février 2022

SUITES MUSICALES

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Daevid Allen enchanta mes années d’adolescence avec ses mélanges de jazz, de rock psychédélique intercalés de longs passages onirico-hypnotiques que l’on appelait « planants ». Mais ces morceaux qui semblent venir d’états parallèles liés au cannabis ou autres substances, sont plus précisément des plages musicales inspirées des expérimentations de musique électronique répétitive.
 Ce foisonnement d’inspirations multiples et d’univers décalé, ce monde de la planète Gong comme le montre brillamment le disque « YOU » de 1974 est une expérience en soi d’éducation de l’oreille pour ceux qui y sont réceptifs.
Daevid Allen déroule une création musicale itinérante faite de multiples rencontres suscitant de nombreux projets qui restent dans une marge créatrice, un entre deux d’avant garde disons plutôt confidentiel. Mis à part l’aventure du groupe anglo-français Gong dont il est l’initiateur et qu’il quitte en 1975, sa production musicale se fera en dehors des circuits de l’industrie promotionnelle Rock.
Australien très tôt fasciné par un mode de vie issu de ses lectures des auteurs de la Beat Génération, il choisit Paris plutôt que Londres où ses relations et sa langue maternelle pourtant le sollicitaient, pour commencer à vivre sa vie d’artiste, sa vie de musicien. Il débarque au 9 rue Gît le Coeur dans un petit hôtel de poètes; le Beat Hôtel.
Nous sommes en 1960, Allen vend l’Herald Tribune au Quartier Latin ( Grand échalas dégingandé au sourire communicatif, il semble être le pendant rappelons-nous, de Jane Seberg en tee-shirt blanc sur les Champs Elysées au même moment ). Il rencontre rue de la huchette aux alentours du Chat qui Pêche, un pianiste de jazz qui joue également dans les clubs de Pigalle pour gagner de quoi vivre. C’est un américain, ils sympathisent, parle de musique et Allen va accéder par ce nouvel ami à la scène jazz parisienne.
 Daevid Allen rencontre donc Terry Riley. Quelles influences réciproques ont-ils eu en ces jeunes années ou ni l’un ni l’autre ne sont encore les compositeurs que l'on connait ? Le monde de l’avant garde du Jazz s'ouvre sans doute pour Allen. Alors que pour Riley, c’est moins perceptible; il est son aîné de trois ans,. Allen et lui s’intéressent aux expérimentations du son à l’aide de bandes magnétiques. Ils « bricolent » ensemble avec ces matériaux naissants.

 

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Le monde de Riley ne laissera peu de place aux fantasmagories de Gong …un attrait de l’espace peut être?  Une attirance pour les mystiques orientaux et la musique s’y associant? Cela était assez facilement partagé par beaucoup, en ces temps là.
Terry Riley est communément distingué comme étant un des fondateurs de la musique minimaliste, nous sommes bien loin des foisonnements dadaïstes d’Allen; les parcours seront bien différents et nous ne savons pas s’ils se sont revu.


Terry Riley est américain. Né en 1935 à Colfax CA, il reçut une formation musicale solide. Après des études de piano classique, il entreprend une sorte de révolution sous l’influence de La Monte Young, qu’il rencontre à la Berkeley University de Los Angeles CA.  La Monte Young est le compositeur associé à Riley lorsque l’on cherche les origines du courant minimaliste.
Riley découvre bien vite Coltrane et le jazz d’avant garde. Il gagne sa vie en jouant dans des clubs de Jazz mais de Schoenberg aux solos free travaillés par des bandes magnétiques qui passent en boucles, une nouvelle orientation se dessine. Il rencontre également Chet Baker qu’il entraine dans une expérimentation assez improbable pour l’époque: « il accompagne le trompettiste avec un montage sur bandes mises en boucle de sons de trombone, basse, batterie, de sons concrets et de voix. A travers ce travail sur les bandes magnétiques, Riley développe progressivement un mode de composition et d'improvisation basé sur la répétition de courtes cellules mélodiques. » comme nous l’explique Eric Deshayes ( Neosphere.free .fr)  Ce sera « Music for a Gift » en 1963.


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Terry Riley


Cette voie précédemment défrichée par des musiciens comme Morton Feldman ou Earle Brown donne naissance à une musique qui simplifie à l’extrême les données de départ de la composition. Construite sur un principe rythmique acceptant la tonalité, mêlant instruments et électronique, cette nouvelle école sera dite « minimale ». Deux autres musiciens se feront connaître comme d’éminents représentants : Steve Reich et Philip Glass.

Ce courant musical sortira du quasi anonymat grâce au remarqué « In C » ( ce qui veut dire : En do majeur), oeuvre composée et crée en 1964 à San Francisco. Cette composition arrivera à donner une certaine notoriété à Riley.

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 In C est d’une modernité que l’on pourrait qualifier de dérageante…"Je ne l’écoute que seul; en effet lorsque je l’écoute, ma tension nerveuse monte, je crispe ..". vous dirais-je... C’est une musique qui opère un certain travail sur l’humeur; il faut passer les dix-sept premières minutes pour se laisser emmener et se détendre un peu. Mais comment éviter de s’imaginer ce que peut être un concert où l’orchestre jouerait « In C »  devant un auditoire assis et concentré ( consterné peut être? ). Cela à eu lieu à San Francisco pour sa création en 64, puis à Londres en 68 et sans doute à Paris et New York. Le public dans la salle doit être admirable à observer. Là, certainement pas d’engourdissement comateux comme j’ai pu le voir en 2010 lors du concert de Robert Fripp au Winter Garden du FWTC de NYC.
L’oeuvre de Riley est une partition de 53 phases musicales, les musiciens, dont le nombre peut varier d’une dizaine à une cinquantaine, jouent l’intégralité de ces phases et les répètent plusieurs fois, même autant de fois qu’ils le veulent ou le peuvent, avant de passer au motif suivant. La partition tient donc en une seule page et le temps du morceau oscille entre 45 minutes et 1 heure 30. C’est répétitif à souhait ; les cloches, xylophones et autre marimba grinçant clignotent incessamment, les trompettes soûlantes et hypnotiques reviennent par intervalle en vrombissant; le tout est donc très énervant mais aussi très amusant …c’est une expérience et un apprentissage!..Car faire tourner en boucle, intérieurement, tout ces sons est une bonne initiation aux Mantras, le cerveau se vide une fois la résistance nerveuse dépassée.

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On ne nous en voudra pas de préférer écouter plutôt une composition datant de 1969 appelée « A Rainbow in a Curved Air »  Ce disque permettra à Riley d'avoir encore une certaine visibilité, non pas parce qu’il serait « plus facile »  mais plutôt parce que l’on pourrait le gratifier de plus propice à la rêverie ou à la méditation tout en étant agréablement rythmé sans les répétitions nerveusement difficiles du précédent « In C ».
La première composition correspond à la face A de l’album, elle lui donne son nom: « A Rainbow in a curved air » que l’on peut traduire par : un arc en ciel dans un air courbe »  C’est une pièce à trois mouvements comme une sonate classique.
Le premier, assez rythmé en boucles de clavier électronique, fait très rapidement penser à certains morceaux dont on saisit immédiatement l’influence. Certains musiciens rock, comme Mike Olfield pour son disque à succès « Tubular bells » s’en sont inspirés. Pete Townshend aussi, guitariste et compositeur du groupe The Who, surprendra les critiques rocks par sa longue, très longue phase d’intro jouée au synthétiseur sur le morceau appelé «  Baba O ‘Riley » (le gourou Mehmet Baba et Terry Riley clairement nommés en un hommage assumé )  Cette inspiration peut avoir influencé le commencement  du « tube »  "Won’t get fooled again" .

 Le second mouvement, plus lent et introspectif, s’immisce doucement en nous d’une manière assez anesthésiante pour déboucher sur un troisième mouvement, cadencé par des tablas et des Dumbec égyptiens ( petit tambour portable). C’est prenant et très efficace par son emprise hypnotique; puis le rythme s‘emballe jusqu’au final abrupte qui nous laisse dans un silence assourdissant en une seconde. (Le silence qui suit est aussi du "Riley"!)
C’est à apprécier véritablement après quelques écoutes, le plaisir vient immanquablement lorsque l’oreille est en terrain connu. C’est une musique de solitaire qui comme celle des Medlevi, vous entraîne dans une spirale ascendante ..sorte de moulin à prières musicales, on devient un moulin à prière, il suffirait d’écarter les bras et d’ouvrir les paumes vers le ciel.

 Le deuxième morceau ( Face B initiale) se nomme "Poppy Nogood and the Phantom Band »
Que l’on pourrait traduire par Poppy Nogood et le groupe fantôme . Poppy Nogood étant peut être un patronyme qui désignerait un petit chien pas sage?  L’ouverture est progressive comme un son qui viendrait de loin ..le son prend de l’ampleur; Riley y joue de tous les instruments ( le saxophone trouvera quelques réminiscences dans les glissando de Jimmy Page, plus particulièrement dans « In the Light » et « In my Time of Dying » dans une moindre mesure) L’utilisation de boucles musicales pré-enregistrées diffusées par deux magnétophones reliés entre eux, créer ce qui semble bien être le groupe fantôme jouant derrière Riley qui improvise des envolées de saxophone . Cette trouvaille de génie sera une source d’influence pour bon nombre de jeunes musiciens fascinés par cette nouvelle approche du son et de son utilisation en séquences répétitives.
Création de 1967, enregistrée en 1969, ce morceau est donc extrêmement important par les suites qu’il pourra occuper dans le travail respectif de Brian Eno et de Robert Fripp, ainsi et surtout dans leur collaboration en 1973.

 

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FRIPP & ENO


Le « No Pussy Fooding » est un enfant du « Poppy Nogood ». Ce disque à la pochette énigmatique et froide qui trônait chez les disquaires à longtemps exercé chez moi une certaine fascination. La pose de Brian Eno, bien de face  dans son reflet alors que Robert Fripp montre un trois quart est étrange. Le mobilier de plexiglas, le présentoir en guitares miroirs, le mannequin transparent et enfin le jeu de réflexion en abime…précurseur de bien des ambiances futures ( Il suffit d’avoir vu la « chambre en Réflexion du décorateur Thierry Lemaire présentée à l’exposition AD Intérieures 2019 à Paris )
 La musique remplit aisément ce que la pochette semblait proposer. Le premier morceau de 21 minutes appelé "The Heavenly Music Corporation » en est la face A, le morceau en évidence. C’est directement une hyperbole du "Poppy Nogood and the Phantom band". L’on pourrait se demander pourquoi ce disque ne s’appelle-t-il pas « The heavenly music corporation » ? Mais la filiation entre les deux compositions étant si évidentes que le choix du titre de l’album ne peut être qu'une sorte de clin d’oeil.  Que veut dire No Pusssy Fooding ? Ce ne semble pas une référence drolatique à connotation graveleuse, nous sommes en 1973;  Mais bien plutôt une allusion à peine voilée, le pendant du «  puppy » pas sage serait «  pas de nourriture pour le chaton » !

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A la treizième minutes du morceau  « The Heavenly Music Corporation » l’on entend, assez saturé, un riff de guitare qui me trouble car j’y vois une référence; mais ne parvient pas à savoir laquelle. Plus loin, à la dix septième minutes, le son de Fripp s’envole et prend le pas sur les boucles d’Eno. La séquence finale est aussi à rapprocher d’une composition du regretté compositeur Johan Johannsson, « The Beast »  (2015) que l’on entend dans le film « Sicario » de Denis Villeneuve. Comme le long final de Poppy Nogood qui est une sourde vibration, un son grave qui apaise et se répand en pulsation, la chute est brutale sans crescendo sans signe avant coureur. Le son se coupe net pour le silence …(  et ce silence c’est encore du Riley, n’est ce pas ?)

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De cette première collaboration si réussie suivra en 1975 le disque « Evening Star » monument de l’ « ambiante musique ». La pochette, illustrée d’un tableau de Peter Schmidt avec ce graphisme adéquat, est en parfait accord avec la musique. Les claviers multiples, les synthétiseurs en boucles, la guitare minimale de Fripp tout en glissando sur des chapelets de notes claires et vibrantes sont vraiment l’avant et l’après de leurs travaux de création personnelle. C'est la matrice et l'aboutisssement de la « Discreet » musique d’Eno et des « Landscapes » de Fripp.

 

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Brian Peter George St. John le Baptiste de la Salle Eno


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 David Bowie et Brian Eno racontent avoir assistés à la performance d’un compositeur minimaliste: Philip Glass. Le « Music With Changing Parts » qui fut joué en 1971 au Royal College of Art de Londres les à fortement impressionnés, ils s’en souviendront.
Six ans se passent avant qu’ils ne commencent à collaborer à ce qui va s’appeler "la trilogie Berlinoise" de David de Bowie, comprenant les albums  « Low » et « Heroes » sortis en 1977 et « Lodger »  de 1979.
L’influence de Brian Eno y est prépondérante. Dans les compositions communes, tout le travail de clavier d’Eno sont une filiation des recherches musicales initiées par l’écoute des compositions de Terry Riley et de Philipp Glass, sublimées par la collaboration « Frippienne ».
Tout le travail effectué pour son  « Discret Music » viendra irriguer cette collaboration. L’aventure berlinoise de Bowie se situe dans sa biographie au moment charnière où il quitte Los Angeles pour s'échapper de son addiction à la cocaïne. Les nouvelles influences musicales sont un chemin d’évasion. La présence de Brian Eno montre que Bowie était extrêmement intéressé par ces chemins de traverse. Il est à noter aussi l’influence d’Edgar Froese, influent compositeur allemand, fondateur du groupe Tangerine Dream, que Bowie rencontreà ce moment là. L’ambiance de Berlin Ouest, ville insulaire fera le reste. Ce carrefour d’influences va donner un relief très particulier au nouveau Bowie qui introduira une sorte d’avant goût de "Krautrock" aux deux premiers disques de 1977. Le Krautrock est un genre musical né en Allemagne de l’ouest, il est une variation de musique électronique post rock dit progressif. Il ne s’exportera que par quelques-uns de ses représentants les plus illustres comme Klaus Schulze et Kraftwerk.

 

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Les morceaux Warszawa et Substerraneans de "Low" sont vraiment de l’ « Ambiant Music »;  ainsi de Moss Garden et Neuköln du disque suivant « Heroes ». Ce sont de superbes compositions instrumentales signées Bowie / Eno très innovantes, elles donnent une texture toute particulière à l’ensemble de ces deux albums.
Le morceau titre  « Heroes » composé aussi à deux mains mais avec des paroles de Bowie s’imposera comme une sorte d’hymne générationnel. C’est une vision déclamée comme une  prière, initiée par la vision de Tony Visconti ( son ami et producteur et marié au USA) embrassant sa maitresse allemande près du Mur. 

Chanson d’espoir à connotation mélancolique :


I, I can remember (I remember)
Standing, by the wall (by the wall)
And the guns shot above our heads (over our heads)
And we kissed as though nothing could fall (nothing could fall)
And the shame was on the other side
Oh, we can beat them, forever and ever
Then we could be heroes, just for one day

Je me souviens (je me souviens)
Debout, près du mur (près du mur)
Et les fusils ont tiré au-dessus de nos têtes (au-dessus de nos têtes)
Et nous nous sommes embrassés comme si rien ne pouvait tomber (rien ne pouvait tomber)
Et la honte était de l'autre côté
Oh, nous pouvons les battre, pour toujours et à jamais
Ensuite, nous pourrions être des héros, juste pour une journée


Le duo Bowie /Eno fait appel à un autre duo créatif et très prolifique dont nous avons parlé précédemment: le duo Eno/Fripp. Il n’est donc pas étonnant que Brian Eno ait demandé à Robert Fripp de venir à Berlin pour jouer les parties de guitares solo.  
 Le journaliste Rob Hughes racontera en 2015 dans le magazine Classic Rock que Fripp qui vivait à NYC, reçu en Juillet 1977, un appel téléphonique de Brian Eno lui disant qu’il travaillait avec David Bowie à Berlin et qu’ils pensaient à lui. Il lui demanda s’il serait intéressé de jouer une sorte de « Hairy rock’n roll guitar » sur l’album. Fripp répondit qu’il n’avait pas joué sérieusement depuis trois ans et que s’ils étaient prêt à prendre ce risque, lui aussi!  Il reçu donc un billet d’avion de première classe à destination de Berlin Ouest!

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Brian Eno, Robert Fripp, David Bowie  -  Berlin 1977


 Malheureusement la présence de Robert Fripp n’est pas crédité sur la pochette du disque de 77, ce qui donna lieu d’ailleurs à des controverses car cette injustice, due à des sombres interférences de droits et de contrats syndicaux se répétera avec le disque de Bowie « Scary Monster » de 1980.
Cette collaboration est importante car « Heroes » est le fleuron de cette fausse trilogie, en effet  « Low » fut enregistré en France, puis plus tard "Lodger" à Montreux en 1979. Ce dernier opus ne présente plus cette étincelle d’inventivité liée aux influences fortes de Riley et de Glass. Fripp y est absent et la collaboration Bowie / Eno prendra fin sans bruit avec le retrait d’Eno. L’album qui ne comporte pas ces compositions instrumentales si caractéristiques s’oriente vers une Brit-pop d’une toute autre direction.
Il est à noter pour la petite histoire, que les parties de guitares seront alors tenues par le fameux Andrian Belew, débauché par Bowie du groupe de Frank Zappa. Belew deviendra ensuite le guitariste du nouveau King Crimson réactivé par Fripp !


La sortie du disque Heroes sera très remarquée; un nouveau son, un nouveau Bowie, une sorte de nouveau départ créateur d’ une « Cold wave » prolifique.
Élu album de l’année par le New Musical Express et le Melody Maker. Par un trouble jeu circulaire, l’influence d’Heroes se nourri alors de sa propre influence comme un arroseur arrosé. La musique "minimale"  venant d'écoute de musiques extérieures comme celle de Ravi Shankar; donne naissance par David Bowie à une nouvelle lecture et composition.
En effet Philipp Glass composera la symphonie n° 4 « Heroes » en 1996 , après la « Low / Warszawa » symphonie n °1 en 1993. Composition « d’après » la musique de Brian Eno et David Bowie, nous renseigne Philipp Glass. Superbe alliance d’influences, les thèmes connus d'Eno/Bowie s’entremêlant avec des volutes de cordes montantes dans une sorte de spirale hélicoïdale remarquable. Le lien entre les deux mondes se faisant en aller et retour. La musique symphonique minimaliste expérimentale de Glass, revivifiant des musiciens arrivés au bout de leurs expériences de « Glam rock » : Eno quittant Roxy Music et Bowie organisant la mise à mort de Ziggy Stardust;  se voit par un effet boomerang revitalisée par leurs compositions.

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La trilogie berlinoise fut donc magnifiée en retour par sa reprise avec orchestre. Commencé par la symphonie n°1 « Low », puis la par la n°4 « Heroes » puis   récemment  par la symphonie n°12 datant de 2019 intitulée « Lodger », ces trois oeuvres où tout le particularisme de Philipp Glass trouve sa mesure, sont une infime partie de son prolifique travail..Il suffit de consulter la page d’encyclopédie Wikipedia de l’ensemble de ses compositions pour en prendre conscience.

Jay Hodgson, de l’University of Western Ontarion écrit dans « Popular Music Studies »

« La méthode de composition que Brian Eno a conçue pour créer «Discreet Music» ( Musique discrète) est une adaptation lâche de la séquence de décalage temporel qu'il a câblée ensemble pour Robert Fripp sur «The Heavenly Music Corporation» qui, elle-même, était une adaptation lâche de la séquence de décalage temporel que Terry Riley a réunis la décennie précédente sur des morceaux comme Music For 'The Gift', Bird of Paradise, Dorian Reeds et Poppy Nogood et le Phantom Band. Ceci est devenu le modèle pour les expériences « ambiantes » de longue durée de Brian Eno pendant le reste de la décennie. »»

 La musique minimaliste électronique de Riley sera donc comme nous l’avons vu, un puissant courant d’influence allant irriguer la dite musique « space rock ». Le Tangerine Dream comme Klaus Schulze y trouveront matière à exploiter cette nouvelle direction. Même si le monde de la musique de l’industrie rock est bien différent de celui de la recherche d’avant garde; le succès du disque « A Rainbow in a curved air » de Riley en étonna plus d’un chez Columbia record.
L’oeuvre très fournie de Terry Riley se dévoile dans sa discographie qui s’égrène d’années en années, montrant un nombre impressionnant de nouvelles rencontres et de collaborations fécondes.
L’une des dernières, en date de 2019, voit la sortie d’un nouveau disque, Sun Rings.

 

 

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TERRY RILEY II


La NASA voulait une musique pour célébrer le programme « Voyager » Ces missions dont on ne parle malheureusement pas assez en France, sont des aventures fascinantes et évidemment toujours actuelles. Les sondes Voyager I et Voyager II qui furent lancées en 1977, émettent toujours des informations. Ce sont deux bouteilles à micros dans la mer infinie de l’espace interstellaire.
 A la fin des années 90, la NASA demanda à David Harrington, le fondateur du Chronos Quartet, de trouver un compositeur pour cette commémoration. Le choix de Terry Riley s’imposa très simplement. C’est lors d’une session de travail au Skywalker Ranch ( cela ne s’invente pas !) avec le Kronos Quartet qu’il fut pressenti. Harrington, violoniste fonda son quartet en 1973 à San Francisco. Cette formation est une étape essentielle dans le cheminement de la musique dite « vivante » (bien que je n’aime pas ce titre qui suppose des musiques mortes). Le Kronos Quartet joue des oeuvres contemporaines et devient un découvreur de jeunes talents. Harrington depuis de nombreuses années organise des « créations musicales » extrêmement éclectiques.  Lors de ce travail au ranch, Harrington explique à son ami Riley qu’il a été jusque dans l'Iowa pour rencontrer un astrophysicien du nom de Donald Gurnett car celui-ci avait capturé depuis de nombreuses années les sons de l’Espace!
Ces sons, collectés depuis les sondes Voyager grâce à des appareils de sa fabrication, sont compilés dans des bandes magnétiques qui n’attendent qu’a être écoutées. Terry Riley alla donc rencontrer Gurnett à Iowa City. Pour lui ce fut «  one of the most fascinating and inspiring days with this amazing man » ( les jours les plus inspirés et fascinants passés avec cet homme extraordinaire)»  Ce qu’il s’imaginait être un rendez vous d’une heure devint une journée entière avec un bon dîner rajoute-il.  

 

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T. Riley & D. Gurnett


De retour chez lui, il s’immergea dans ses sons venus des confins: « mostly raw grainy sound » ( plutôt des sons bruts et rugueux)  Garnett avec ses prototypes, pu détecter des fréquences d’ondes audio se propageant dans le gaz ionisé, c’est à dire le plasma, qui entoure la Terre. C’est ce que l’on appelle la « magnétospère ».
Certains de ces sons ont pu être enregistrés du sol: des souffles, des sifflements appelés « Whistlers ». Les physiciens pensent que certains viennent des éclairs en haute altitude mais bon nombre d’autres sont de provenance inconnue.
Depuis le lancement des sondes Voyagers, le matériel  accumulé s'est enrichi. Les ondes magnétiques provenant des capteurs sont appelés « Sons de l’Espace » les « ion acoustic waves » les oscillations d’ondes dans des particules chargées d’électricité.
« Rappelons que dans l’espace personne ne vous entendrait crier. L’onde sonore a en effet besoin de matière pour se propager par une succession de compressions et de dilatations du milieu dans lequel elle est produite. Dans le milieu interstellaire, la densité de matière est beaucoup trop faible pour que le son puisse y prendre appui et se propager. Des ondes de plasma aux émissions radio de Saturne, en passant par le chuchotement des lunes de Jupiter, il est en revanche possible de convertir en lecture « audible » les ondes propagées dans l’espace. Il en résulte des pistes étrangement belles, et d’autres plus désagréables. »
Nous renseigne Brice Louvet, rédacteur du site SciencePost.


 Terry Riley se lance dans un travail de modélisation de ses sons pour qu’ils puissent être en interface avec ses compositions joués par le Kronos Quartet. Il puise dans le matériel collecté par un jeune électro acousticien qu’il embauche, David Dvorin. Il travaille sur les bandes laissées par Gurnet pour sortir un échantillonnage utilisable. Il y intègre un mantra récité par l’écrivaine Alice Walker qui le tenait elle, d’un moine vietnamien, Thich Nhat Hahn, maitre en méditation «  One earth…one people..one love »
Le disque Sun Rings est une pure merveille de musique qui retardée par la catastrophe du 9/11 peut enfin être écouté en 2019. Le premier mouvement est une exploration où la voix de Gurnett se fait entendre parmi des souffles de l’espace, des crissements, des cliquetis de recherche de fréquences, c’est une introduction une mise en situation. L’esprit est capté, les sens s’éveillent. Le deuxième morceau « Hero in danger » est vraiment musical avec de sensibles tablas se mélangeant aux cordes du quartet. Les graves en contrepoint des aigües puis une tension se créée à la cinquième minute avec les sons de l’espace en arrière plan couverts par le grave du violoncelle. C’est extrêmement prenant, très beau dans sa mélancolie forte. Tout le disque se déroule en phase de tension alternées de détente grâce à un violon quelque fois assez joyeux.

Earth Whislters comporte des choeurs en gujarati puis en anglais, le tout est d’une pureté déconcertante ..jusqu’au « we must learn to depend on vast motionless throught » scandé par le choeur à six voix dans «  Prayer central » qui se termine dans des murmures…c’est alors le « Venus Upstream » à écouter à fort volume, les cordes sont entremêlées de bruitages et de sons répétitifs …cabrure extrême jusqu’au mantra final «  One Earth….one People …One Love » récité par Alice Walker…Superbe finale.


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Kronos Quartet

Nos installations personnelles audio ayant fait beaucoup de progrès depuis ce que l’on appelait la chaîne Hi-Fi.  Le disque (au format FLAC ou Aiff  ou même Mp3) restitue maintenant une qualité de son absolument fantastique que le sillon n’avait pas avec une installation standard …à fort volume la musique nous enveloppe, nous capture en provoquant pour peu que vous ayez des dispositions ( pour peu que vous ayez pris aussi des dispositions: seul ou à deux en silence, au calme, dans une position toute réceptive à votre écoute) une expérience extra sensorielle génératrice de beaucoup de plaisir.
Le Kronos Quartet est une excellente passerelle vers des musiques à découvrir.


ZORN



Comment évoquer le monde de John Zorn ? Pour ceux qui ne le connaisse pas, il est illusoire ici d’en faire une présentation cohérente; à chacun d’avoir la curiosité de voir la complexité d’influences et l’énorme production de ce génie musical.
Son retour vers la musique classique se fit selon lui, grâce à la commande d’une pièce pour quatuor à cordes effectuée par le Kronos Quartet en 1998  ( Cat O’Nine tails / chat à neuf queues). Zorn est un personnage fascinant, controversé car imprévisible et inspiré. Saxophoniste, multi-instrumentiste, producteur et compositeur …Il déroute le néophyte.
Plongez vous dans ses « Book Beri’ah » aux pochettes ésotériques, compositions allant du jazz au métal ( cf Cleric etc…) le reste est à découvrir…

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J’aime énormément l’album de 2014 « Transmigration of the Magus » qui vous apaise comme un baume. C’est à la première écoute assez déconcertant, comme quelque chose d’hybride qui glisse sur vous si l’esprit ne domestique pas oreille. Puis cela vous captive ….
John Zorn a travaillé avec énormément de musiciens, Il faut prendre le temps de lire sa fiche encyclopédique sur Wikipedia, la version française est aussi fournie que l’anglaise ce qui est à saluer ( Les versions allemande et espagnole sont beaucoup plus courtes!)




DUN



Pour continuer cette Suite Musicale,  j’évoquerais une composition de Tan Dun datant de 2014: « The Wolf ». Concerto de contre basse en trois mouvements ( Largo melancolica, Allegro/ Andante molto/Allegro vivace) interprété par le bassiste Dominic Seldis et le Royal Concertgebouw Orchestra. Vingt minutes de plaisir pur ( surtout le Largo Melancolica) aux confins des influences à décortiquer. Les compositions teintées de mysticisme d’une autre oeuvre appelée  « Water Passion » sont à découvrir ainsi que le « Ghost Opera » joué par le Kronos Quartet en 1997. Tan Dun illustre la tradition millénaire chinoise de l’opéra fantôme où l’exécutant dialogue avec sa vie ancienne et future, instaurant un dialogue entre le passé et l’avenir, entre l’esprit et la nature.
Sur le même disque que celui présentant « The Wolf » il y a une composition de Richard Rijnos dont il faut parler.

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RIJNOS



La tension extrême de « Fuoco e Fumo », composition de 15 minutes écrite par Richard Rijnvos après l’incendie de la Fenice me plonge dans un état quasi cataleptique, c’est un tournoiement hypnotique âpre et violent qui embrase. Cette composition fut jouée pour la première fois en 2015 à Amsterdam sous la direction de Daniel Harding. Sur le site personnel de Richard Rijnos, on peut lire cette critique de F. Van der Waa du Journal De Volskrant datant du 15 juin 2015 :
«  En quinze minutes, un jeu raffiné se déroule avec des sons gonflants et décolorants pleins d'explorations harmoniques et de couleurs éclatantes. Un accord fondamental sert de colle, brillant constamment à travers le tissu, bien qu'il soit finalement enneigé par un mélange de notes de basse pulsantes. [...] Le fait que le Royal Concertgebouw Orchestra ait commandé cette œuvre à Rijnvos en dit long sur la stature du compositeur »
Voilà qui provoque chez moi un état comparable à ceux suscités par l’écoute des « Espaces Acoustiques » de Gérard Grisey  ( Prologue / Période / Partiels) dont j’ai évoqué la puissance dans un  précédent article de ce blog: « Eloge du Spectre » en 2016 . Il sera bien temps de revenir vers Grisey lorsque j’aurais enfin lu ses « Écrits ou l’invention de la musique spectrale » publiés en 2008 par MF Éditions à Paris.



HUREL


Ce qui nous amène pour conclure, à évoquer le « Tombeau in Memoriam Gérard Grisey » du compositeur français Philippe Hurel, composition de 13 minutes 45 présentée sur l’album «Loops » sorti en 2006.  La frappe violente du piano rageant, cadencé par un sprint de percussions est une progression enivrante vers enfin la douceur et l’introspection …C'est une musique puissante qui parle au reptilien comme au cortex, les sens se chargeant d'irradier en nous une sensation assez unique.

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Hurel a bien connu Grisey, il écrit dans son livret  :« Par deux fois, Gérard se retourne en tirant le bout de la langue sur le côté de la bouche, signe habituel de son étonnement ou de son contentement. Il prend un plaisir évident à l'écoute de la version que nous lui proposons. Ma petite « crève » s'en trouve momentanément guérie et je sors rapidement de ma torpeur tant la musique est belle et nouvelle. » Ce texte provient de la note de programme sur la base Ressource de l’IRCAM (Ici)
C’est extrêmement touchant ..Grisey est mort trop jeune, le 11 novembre 1998, à 52 ans.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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20 janvier 2022

UNE PHOTO Détails et contexte

 

1AAAAA champs élysées 1882 1886

Faites glisser cette photographie hors de votre navigateur pour l'enregistrer sur votre bureau. Vous pourrez faire des zoom dans l'image et voir les multiples détails.

Parmi une petite collection de photographies d’archive privée, une vue ancienne de l’avenue des Champs Elysées retient l’attention. Compulsant une série de photographie, je manipule machinalement ce large cliché d’extérieur. Je regarde la perpective fuyante vers l’arc de triomphe, détaille le premier plan puis m’apprêtant à passer à la suivante, mon geste se suspend et je m’interroge.
 Un détail sur cette photo m’arrête.


Pourquoi donc cette vue extérieure très générale se trouve-t-elle dans cette série d’une vingtaine de photographies?
Le reste du fond d’archive est uniquement concentré sur l’hôtel particulier du 25 de l’avenue auquel il appartient. Ce ne sont que des vues d’intérieurs ou des façades avant et arrière.


Que représente cette photographie? Quelle scène est en train de se dérouler devant l’objectif?
Le premier plan est un vide, les personnages sont situés dans le deuxième tiers horizontal. Le premier coup d’oeil laisse voir une large perspective s’ouvrant sur le ciel. Il y a des attelages, des cavaliers, une foule sur l’avenue, un réverbère se détache. L’arc de triomphe est au centre, les immeubles de chaque côté avec les rangés d’arbres. Une vue classique.
Nous sommes au rond point des Champs Elysées, l’immeuble à droite est vite identifié comme l’hôtel particulier du banquier Henri Bambergé qui deviendra le siège du Figaro. La définition de l’image est excellente, la version numérisée peut être aisément détaillée avec des agrandissements restants très nets.
 Il y a une centaine de personnes regroupée autour de cavaliers occupant le centre de l’avenue. Le sol semble strié, ratissé. C’est assez étrange de voir une rue non pavée comme couverte d’un grand tapis tressé de jute ou de chanvre. La terre battue, damée, semble rayée par les fers des roues d’attelage. Ce n’est pas une scène de rue ordinaire. Ce n’est pas un instantané pour réaliser un joli panorama de la grand avenue. Il ne s’agit pas de créer une « carte postale » ( Il est à noter que cette photographie ne se trouve pas dans la base de donnée du site Delcampe.)
 La légende imprimée en blanc en bas de l'image stipule « N°104 Paris L’avenue des Champs Elysées  X. Phot. » rien de plus.  
On ne sait à quelle collection appartient ce numéro 104. Ni si la mention  « X. Phot. » signifie que le photographe est anonyme?

Les photographies suivantes sont des détails de la première vue en haut de page.

1
Les personnages de cette scène sont des spectateurs. Ils ont le regard tournés vers un événement en train de se dérouler.
Le groupe central est constitué de quatre cavaliers.
Trois jeunes garçons nu-tête, une femme habillée de noir chevauche devant eux. Elle porte un chapeau qui pourrait avoir une plume noire. Malheureusement sa silhouette et son visage sont flous.
Les deux garçons nu-tête à gauche semblent porter un costume de marin. La collerette blanche est bien visible. Celle du garçon de droite, situé en retrait derrière la cavalière, est masquée par la tête de sa monture. Voilà le centre de l’action.

La plupart des personnages autour, les regardent. L’avenue des Champs Elysée depuis les aménagements d’Hittorf (l’architecte bien connu de la gare du Nord, de l’église Saint Vincent de Paul, des cirques d’été et d’hiver et de la place de la Concorde ) comportaient deux rangées de réverbère au gaz. L’avenue était donc subdivisée non pas en deux parties comme aujourd’hui mais en trois. Cet aménagement resta très longtemps en place, il ne fut modifié que dans l’entre deux guerres.

2
Les spectateurs sont agglutinés sur les petits trottoirs des becs de gaz et regardent le centre de la scène. Les attelage, les fiacres sont sur le côté. Les cochers regardent aussi le spectacle. Sur la gauche deux cochers à chapeaux haut de forme regardent sur leur gauche, une voiture avec deux personnages à casquette regardent aussi la course. Leur voiture est surmontée d’une grande enseigne publicitaire avec un haut de forme géant sous l’annonce en tôle peinte. Il s’agit sans doute d’un chapelier. Le placard publicitaire n’est pas lisible mais l’on peut déchiffrer le prix de 9 Fr 30 comme réclame. Derrière ces messieurs, le bandeau du toit de la voiture indique « rue Vivienne ». Ils sont assis avec une sorte de couverture sur les genoux qui pourrait être faite en cuir .

Le conducteur porte une casquette, un gilet avec un petit noeud, son voisin sans doute un artisan, arbore une grande blouse de travailleur. Il porte également une casquette. A détailler l’ensemble des figurants de cette photographie, l’on peut chercher ceux qui n’ont pas de couvre chef. Il était impensable de sortir « découvert ». Tout le monde à son chapeau, c’est un marqueur aussi bien social que professionnel.
Ce groupe du centre gauche autour du lampadaire comporte pas moins de vingt six personnes dont trois femmes. Une femme âgée porte une collerette blanche en dentelle, une autre, peu visible tient un parapluie faisant office de parasol. Une autre sur la gauche du groupe en deuxième position pas loin du policier, est vêtue de noir avec une écharpe blanche nouée au col. elle coiffé d'un chapeau à plume droite.
Ce n’est pas le militaire qui tient ce parapluie. Cette femme est cachée par les deux hommes à casquette dont l’un porte un long tablier clair. Il y a beaucoup de casquettes et des chapeaux ronds de type « melon » qui semblent être très portés par les employés. Il y a un autre parapluie sur la gauche entre les fiacres. Une femme en longue robe sombre se protège du soleil. Sa silhouette avec petit chapeau rappelle certaines femmes des tableaux de Manet. (cf votre agrandissement de l'exemplaire du bureau.)
 Il fait beau, il y a du soleil. La chaussée est sèche, il y a pas mal de monde sur les grands trottoirs de vingt mètres de large qui encadraient la chaussée. Bien visibles sur la gauche de la photographie, ils correspondent à peut près à ce que l’on connait aujourd’hui depuis la suppression de contre-allées lors de la « modernisation » de l’avenue sous la présidence Chirac.
 Le rond point connu bien des vicissitudes avant d’avoir en 1863 ses six fontaines emblématiques. Elles existent encore aujourd’hui bien que très transformées par un geste créateur et "contemporain".
 Il y eu un grand bassin central entre 1831 et 1854 mais il fut retiré car il gênait considérablement la circulation. La réelle physionomie du rond point se fixa à ce moment là. Il était constituée de six parterres avec fontaines, ceinturés par une allée circulaire avec un centre dégagé.

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Les cavaliers pré-adolescents nu-tête qui caracolent dérrière la femme en noir portent un costume très en vogue dans les années 1880.

      4 Lycée janson de Sailly 1892
Une photographie du lycée Janson de Sailly de 1892 nous montre la popularité de ce costume qui n’est pas un uniforme. A regarder attentivement cette assemblée d’élèves on pourra remarquer que les costumes de marin sont tous dissemblables mais que le grand col-rabat blanc est une constante. On notera aussi qu’il y a deux élèves qui posent leur coude sur l’épaule de leur voisin. Geste amical et détendu vers sans doute un « ami » autant qu’un camarade dont l’un est certainement antillais, il est le seul de sa classe. Il est situé à gauche dans la rangé médiane. (cercle rouge)

Revenons à la scène qui nous occupe. S’agit-il d’une sorte de « reprise » d’équitation ou simplement d’une course ludique en pleine ville? D’une simple cavalcade autour des fontaines ?
Le photographe qui comme on l’imagine avait un appareil avec trépied, s’est positionné au centre du rond point pour saisir l’arrivée de cette course. Il attend un événement programmé.

La photographie d’extérieur a pris son essor dans les années 1885.

Les photographes utilisant le daguerréotype en 1840 puis le collodion humide en 1850  et l’albumine en 1847 allaient peu en extérieur car les temps de pose étaient très longs. Il était nécessaire d’attendre plus de trente minute que la plaque se sensibilise.
Mais rapidement la photographie devient plus facile à réaliser avec le procédé de la surface sensible souple mis au point par George Eastman en 1884. Cette nouvelle technique raccourcissait les temps de pose et allégeait le matériel. La photographie d’extérieure pris un essor considérable..Les photographes se multiplièrent à une vitesse extraordinaire. Le célèbre Eugène Adget curieusement délaissera ces nouveaux appareils plus légers, il travaillera toute sa vie en extérieur avec un appareil à chambre et plaques.
Le sujet commence donc à se dévoiler. Il s’agit d’une attraction publique, une course de chevaux autour des fontaines du rond point organisée par une écuyère avec trois jeunes garçons en costume de marin. Malheureusement cette écuyère est floue à l’image. Mais l’on peut néanmoins noter quelques détails. Elle tient dans ses mains gantées de noir, une cravache longue de dressage, appelée aujourd’hui stick  Elle monte en amazone, c’est aisément discernable. Elle porte un chapeau qui semble carré avec sans doute une plume. Elle est vêtue de noir avec un petit col blanc, elle mène le cortège. La foule rassemblée les regarde. A gauche nous l’avons dit, une vingtaine de personne sont rassemblée et accompagne le spectacle. Nous pouvons détailler les costumes. Les chapeaux sont une bonne indication. Les hommes de différentes conditions sociales sont mélangés.
Il y a des chapeaux haut-formes, des chapeaux melons, des casquettes. Nous pouvons déterminer que trois hommes sont de haute condition par leurs tenues et leurs attitudes respectables. Ils portent le chapeau luisant de soie dit haut-de-forme  (ou Haut-forme, les deux se disent). Les chapeaux melons sont des chapeaux de ville de condition plus modeste mais diffèrent de la casquette qui est un signe de travailleur différent des employés de bureau. Sur la gauche du groupe un homme porte l’uniforme des sergents de ville. Il est légèrement décalé et semble surveiller plus que regarder. Deux jeunes garçons à casquette ont une attitude intrigante.

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L’un avec un petit chapeau rond semble courir en accompagnant la course, son mouvement crée un flou mais l’on peut remarquer qu’il tient dans les mains une sorte de sac de toile d’une part et ce qui semble une petite valise de l’autre. Il semble être vêtu d’un pantalon court avec chaussettes montantes. Ramasse-t-il le crottin de la course?  Difficile de le savoir. L’autre le suit de près, il porte une blouse et une casquette à visière luisante.

Ces deux garçons semblent être plus que des spectateurs car ils participent activement à la course. Soit en manifestant une joie démonstrative, soit en agissant comme aide au déroulement de l’épreuve. A scruter les visages, l’on aperçoit que les sourires affleurent la plus part des lèvres des spectateurs. L’homme à la casquette sur la voiture de la rue Vivienne montre un visage rieur.

Sous le parapluie par un effet d’écrasement de l’image, il y a un un policier ( plus vraisemblablement un militaire car il porte des épaulettes). Il sourit d’une manière plus nette que la femme âgée en bonnet de dentelles qui affiche plutôt une grimace. Il y a donc un air de fête, le spectacle est réjouissant. La présence du photographe que l’on imagine au milieu de l’avenue avec son grand trépied, provoque certainement l’évènement comme attraction. Les passants se rassemblent en badauds spectateurs.


Intéressons-nous maintenant au groupe agglutiné autour du réverbère de droite. Il y a neuf personnes. Une dame à chapeau orné d’une grande fleur sans doute en tissu, elle fait le geste habituel du pare soleil. Elle tient son petit sac à la main, le bras tendu. Autour d’elle, trois hommes avec des chapeaux melons. Son époux est peut être parmi eux. Celui à sa droite est positionné avec un écart léger, celui à gauche plus proche, a une physionomie qui semble correspondre à l’idée que l’on pourrait se faire de son époux.

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A côté un homme à moustaches blanches, se tient très droit avec une belle conscience de sa dignité avec les mains croisées, comme il le ferait dans une assemblée. Derrière lui se tient un militaire avec ce shako caractéristique de l’infanterie. Il est difficile de voir s’il a le sabre sur la jambe. Devant lui avec une rangée de boutons de métal allant du col à la ceinture, se tient un homme qui arbore malgré son âge un costume d’étudiant avec cette petite casquette typique à visière luisante que l’on retrouve sur un jeune homme à ses côtés. Est-ce un surveillant avec un de ses lycéens? Est-ce un étudiant ? Il semble porter une barbiche ce qui lui donne un air de surveillant. Il regarde, suspicieux, les mains dans les poches ce qui lui parait peut être une licence qu’il semble juger dubitativement.

A la gauche du groupe deux hommes regardent et sourient.

Les poses sont vivantes, en mouvement avec l’un une casquette informe, l’autre un petit melon. ils portent faux cols et cravates nouées, le manteau trois quart sombre donne beaucoup de tenue à leurs silhouettes. Il est difficile de déterminer ce que tient dans la main gauche le personnage qui à le pied hors du trottoir. Un journal plié ? Cela ne peut être une bouteille de lait! Est ce un bâton? Une planchette? Ils sourient, comme la plupart de spectateurs.

Derrière ce groupe, deux fiacres sont vus de face. Les têtes des montures sont discernables grâce au bandeau clair du harnais qui passe sur le front du cheval. Les cochers ne regardent pas la course. Ils conduisent à distance. Les hauts de formes des cochers sont de couleur différente, l’un est sombre et l’autre clair.

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Comme dans un jeu pour enfants, comptons les hauts de formes clairs présents dans l'ensemble de cette photographie. Nous en voyons trois autres à gauche de l’avenue. Sur un fiacre qui traverse de gauche à droite, en empruntant la voie circulaire qui passe de l’avenue Franklin Delano Roosevelt à l’avenue Matignon vers le faubourg Saint Honoré, le cocher porte aussi le chapeau clair. Deux autres cochers sur la gauche, allant vers nous, le portent également. Cela a certainement une explication. Cela détermine quelque chose, un statut.
Leon Paul Fargues nous donne la réponse  dans le chapitre « Souvenir d’un fantôme » de son ouvrage « Le Piéton de Paris »:
"Le fiacre sentait le cuir moisi, le vieux tapis, le chien mouillé, la brosse à reluire, la croupe chaude.
On avait une préférence pour les voiture de l’Urbaine, qui étaient les plus élégantes, jaunes et cannées, propres et régies par des cochers de choix.
Redingote mastic à boutons de métal plat« s. Chapeau haut de forme blanc, luisant, d’une matière de blanc-manger."

Petit rappel culinaire : Le blanc manger est un dessert sucré salé à base de lait et de fécule. D’origine perse disait-on, il était très vogue au début du XXème siècle. Aromatisé aux amandes ou à la noix de coco, il accompagne les viandes blanches.
L’Urbaine est donc une des compagnies de fiacres qui sillonnait Paris. La voiture que l’on aperçoit de côté en train de franchir perpendiculairement l’avenue est effectivement bicolore.

Revenons sur la partie droite de la scène. Là où les deux cochers de fiacre sont de part et d’autre du réverbère dont la dénomination historique est « Candélabre à lanterne ronde ».  

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À gauche du cocher au chapeau noir, nous voyons un couple à cheval assez élégant avec,à légère distance, un autre cavalier. Il convient de s’arrêter quelques instants sur ces trois personnages. Le cavalier du milieu porte une vareuse à grand col blanc qui ressemble à celles portées par les jeunes cavaliers nu-tête du centre. Une femme à chapeau haut de forme, habillée de sombre chevauche en amazone à sa gauche. Elle ne regarde pas la course mais semble plutôt parler au jeune cavalier qui regarde devant lui. Il porte un chapeau melon. Va-t-il se lancer dans la course?  Ce groupe n’est-il pas prêt à se ranger sur la ligne de départ ?  Une course en famille?

Capture d’écran 2022-01-19 à 22
Si l'on imagine que le cavalier avec le chapeau melon, légèrement décalé à droite du jeune garçon, serait le père accompagnant son fils qui va concourir avec sa mère. Qui serait le père accompagnateur du groupe central ? Peut être le grand cavalier avec haut de forme qui est en avant sur la droite? Corpulent et glabre,

Il ne regarde pas la scène. Il ne semble pas concerné, le cheval s’agite et malheureusement ce mouvement provoque un flou de mouvement.


Voilà de simples suppositions que rien n’infirme ni confirme. La grosse berline à droite est une sorte d'omnibus. Un bandeau sous les lunettes arrières comportent une inscription dont seul le premier mot est lisible: "Paris". Le visage du cocher est visible derrière la petite malle de gauche. Il se retourne et regarde l'événement.


Hasardons une hypothèse, il s’agirait du départ d’une course en groupe, une épreuve familiale. Un rite d’initiation pour jeune cavalier. Nous pouvons remarquer que la course occupe le centre de l’avenue, ce qui oblige les fiacres à se resserrer sur les côtés de l’avenue.  Il y en a quatre à droite. Deux montants, dont une grosse berline ventrue avec force malles et bagages sur le toit et un fiacre ou un attelage peu visible derrière le cavalier flou. Les deux autres descendant dont fait partie le cocher de la compagnie l’Urbaine patientent en décalé avant de s’engager dans cette sorte de contre allée délimitée par les réverbères du centre.
Sur la partie gauche, il y a cinq voitures et trois cavaliers qui se retrouvent agglutinés sur ce bas côté. Il a une sixième voiture vu de dos. C’est une charrette à bras, un tombereau qui semble bien avoir été dérouté sur la gauche. Il y a une sorte d’embouteillage, accentué par l’effet d’écrasement de la photo. On dénombre trois fiacres dont un de l’Urbaine, trois cavaliers de face regardant la course et une charrette à bras qui heureusement semble vide. À gauche de la voiture marquée « rue Vivienne »  le cocher du fiacre tourne réellement la tête pour regarder le spectacle.
Il semble que cette voiture soit complètement à l’arrêt car le cocher se retournant pose son coude sur le toit de la cabine qui est de travers par rapport à la chaussée. Un piéton habillé en  militaire, marchant en arrière plan, regarde aussi la scène. Tous les regards semblent converger vers le centre de l’avenue.


Devant le tombereau vu de dos, deux piétons se dirigent vers le groupe rassemblé autour du lampadaire. (cercle rouge)

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 En regardant de plus près, ils sont si semblable avec leur canne, veste à carreaux et casquette que l’on s’aperçoit assez vite qu’il s’agit d’un effet de dédoublement lié au temps de pose du photographe qui utilise une vitesse très lente d’obturation. La résolution est excellente par ailleurs. Il y a une netteté de détail exceptionnelle grâce à l’utilisation d’un trépied ce qui permet avec une longue focale et une petite ouverture d’éviter tous les flous de bouger ( mais pas les flous de mouvement).

Il fait beau. Il y a des feuilles sur les arbres. Les premiers arbres du côté droit sont quand même un peu clairsemés. Il n’y a pas de feuilles mortes visibles au sol. Est-ce le printemps? Le soleil est assez présent pour voir apparaitre des « parasols », plusieurs spectateurs semblent avoir le soleil dans les yeux comme nous l’avons vu. Il y a beaucoup de monde sur l’avenue ce jour là. Une trentaine de fiacres, des cavaliers, beaucoup de passants. Les piétons semblent nombreux sur le haut du trottoir de droite. Ils traversent d’une manière assez anarchique l’avenue. La vitesse des attelages permet de traverser sans réel danger.  Le passage piéton dit « clouté » et les feux rouges ne feront leurs apparitions à Paris qu’après la Grande Guerre vers les années 1930.

Est ce un dimanche ? Est ce un jour de semaine ? On distingue nettement des travailleurs.

11Une femme avec au bras un panier, avance d’un bon pas sur la droite. Elle est « en cheveux » selon l’expression désignant son absence de chapeau.
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 A gauche, seul presque au milieu de l’avenue, un homme en blouse, moustache et casquette marche en regardant la course qu’il aperçoit de dos. Sa longue écharpe-cravate flotte sur le côté. Ce n’est pas un bourgeois. La tenue des artisans, des ouvriers, était la blouse.

Ils étaient désignés sous le terme de « blousiers » en opposition aux « habits noirs ». Quatre piétons en haut de forme ainsi qu’une « dame en noir » traversent en tous sens., plus haut sur l'avenue.

 

Un omnibus à impérial semble bien chargé. La masse compact sur le toit sont des voyageurs assis.

omnibus

L’on distingue aisément la rampe d’escalier arrière. Les omnibus pouvaient être tractés par trois chevaux de front. Ils existèrent de 1828 à 1913, le métro commencé en 1898 ainsi que les nouveaux « autobus » à moteur en 1900 les remplacèrent irrémédiablement.

Il n’y a évidement aucune automobile présente. Mais pas non plus de vélocipèdes. Pas de bicyclette, pas de cyclistes! Il eu un court moment où le vélocipède à côtoyé les voitures hippomobiles avant l’arrivée de l’automobile. Confidentielle jusque dans les années 1880, la bicyclette est très présente dans les rues de Paris à partir de 1890. Les automobiles arrivent entre 1895 et 1897. Ici, nous sommes avant l’émergence de ces nouvelles « locomotions » comme le dit la Marie de Paris actuellement.

 

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Le sol est-il pavé? Le grand premier plan nous montre une surface striée de traces de roue. Des lignes claires et des amas sombres parsèment le sol. Du crottin et de la  terre…mais lorsque l’on regarde de plus près, il semble que l’avenue soit quadrillée de petits rectangles très serrés. Les Champs Elysées sont pavés de bois! Les pavés sont en usage à Paris depuis Philippe Auguste. Mais la création des Champs Elysées en prolongement les allées du jardin du château de Tuileries est somme toute tardive dans l’histoire de Paris. Les Champs Elysées après avoir été en « terre battue » seront recouvert de pavé de bois en 1883, une gravure signée Noël Girardin du musée Carnavalet en témoigne.
 Isolant et beaucoup moins bruyant. Les chevaux, même s’ils glissaient parfois, les appréciaient.

Le site Attelage et patrimoine nous renseigne sur ces pavés de bois qui flottèrent dans les rues de Paris lors de la grande crue de 1911:
"Les pavés sont faits avec du madrier de sapin, débité en rectangles d’environ 8 centimètres de largeur sur 12 centimètres de hauteur et 22 centimètres de longueur.  Sur ce revêtement très uni, une rainure était effectuée tous les quarante centimètres afin d’éviter la glissade des chevaux. Ce pavé qui avait l’avantage d’être ; peu bruyant, étouffant le bruit des pas des chevaux, réduisant au minimum les cahots et très roulant, fut installé dans les voies des quartiers les plus cossus de Paris : avenue des Champs Elysées, avenue Marigny, place Beauvau, rue de l’Elysée, place de l’opéra, rue royale, grands boulevards..."

Notre regard remonte l’avenue parmi les attelages, vers le faux-plat de l’avenue Georges V. L’Arc de Triomphe commandé par l'Empereur à Jean-François Chalgrin, finalement inauguré en 1836, est monumental. Il découpe sa silhouette sur le ciel, son arche avale la circulation. On traversait l’arc de la victoire comme il se doit. Des fiacres se détachent sur ciel.

Un détail surgit. La monumentalité de l’édifice est exacerbé par une gigantesque sculpture posée sur le toit. Effectuant un zoom qui nous place la lanterne du réverbère dans le centre de l’image, le groupe sculpté est très reconnaissable. Des chevaux, un char, un personnage au centre avec peut-être un bras levé ou un tissu qui s’envole. Colossale sculpture qui place l’arc de Triomphe dans la lignée de celui du Carrousel digne successeur de Constantin et Septime-Sévère! Ce groupe sculpté doit peser quelques tonnes!  Voilà une prouesse technique que de jucher sur le toit de l’arc de triomphe une sculpture monumentale que l’on imagine en bronze!
Il existe une photo célèbre montrant cette sculpture entourée de voile de crêpes noirs. Un immense catafalque occupe l’arche. Un « Castrum doloris » pour le grand Victor Hugo dont les obsèques nationales eurent lieu le 31 mai 1885.

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Le groupe intitulé «  le Triomphe de la Révolution » commandé par la République en 1882 après de multiples projets assez baroques fut installé "un prototype" sur le toit de l’arc de Triomphe. Une gigantesque maquette de plâtre, montée sur un échafaudage de madriers, figurait une allégorie de la France écrasant le despotisme et l’anarchie sur un quadrige en charge. Mais Alexandre Falguière, sculpteur de renom qui fut l’élève d'Albert-Ernest Carrier-Belleuse et de François Jouffroy ne reçu jamais la commande ferme et définitive.

Le groupe en plâtre souffrit des intempéries et menaçait de s’écrouler quatre ans après.

Il fut donc démonté en 1886, ce qui nous donne une fourchette de dates possibles pour cette photographie. Les printemps de 1882 à 1886 avec une impossibilité pour le mois de mai 1885 où le cénotaphe de Victor Hugo fut installé. L'avenue ayant été pavée en 1882, Il est raisonnable de ne retenir que les printemps de 1883, 1884 ou 1886.

15 - 1882: 1886

16 - 188217- 1885


Ci-dessus un dessin aquarelle représentant la construction de la maquette à l’échelle 1 sur le toit de l’Arc de Triomphe. ( Provenance lucienparis.com)  1882 - 1886.

 Castrum Doloris de Victor Hugo - 31 mai 1885. Grande pompe funèbre pour le poète, avec voiles noirs et oriflames.

Intéressons-nous maintenant à la partie gauche de la photographie. Détaillons le bas côté au dessus de la voiture « rue Vivienne » . Le grand trottoir est assez vide, il n’y a que quelques passants. La femme « en cheveux » avec son panier qui passe près des petites grilles en arceaux qui semblent être sur le trottoir et non plus uniquement entourant les pelouses des six fontaines du rond-point. Une autre femme avec un bonnet blanc et un panier clair passe non loin d’un homme en chapeau. Quelques silhouettes sont discernables plus haut. Notre attention se porte sur les façades de cette fin d’avenue ou plutôt de ce début des Champs Elysées car les numéros vont en montant vers l’Arc de triomphe. Il est plus aisé de se repérer en parlant d’en haut et d’en bas de l’avenue.

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Si nous regardons l’immeuble qui est juste derrière le panneau publicitaire porté par la voiture « rue Vivienne » nous reconnaissons les pignons de l’Hôtel Particulier Sabatier d’Espeyran qui fut le fameux Hôtel Le Hon. Cet hôtel existe toujours. L’Hôtel le Hon fut construit entre 1840 et 1845 par le duc de Morny pour sa maitresse la comtesse Le Hon née Fanny Mosselmann. Le duc de Morny était le fils naturel de la reine Hortense de Beauharnais et du comte de Flahaut. Napoléon III était donc son demi-frère, aventureux et très intelligent, il brillera aussi bien en politique que dans les affaires.
Après avoir logé somptueusement sa maitresse, il se fit construire un petit pavillon presque mitoyen, pour y recevoir discrètement ses visites. Ce petit hôtel plus profond que large est visible au dessus de la lanterne du lampadaire.
 Suivent deux immeubles, le premier à cinq étages semble correspondre à un immeuble de rapport, un immeuble d’habitation avec un commerce au rez-de-chaussée. Le deuxième immeuble est plus petit, à seulement deux étages surmontés d’une sorte de terrasse balcon donnant probablement sur un troisième étage en retrait. Puis nous observons un espace entre cet immeuble et le suivant.

En se rapprochant davantage, on reconnait les piles et les petits murs d'entrée surmontés des grilles de l’Hôtel de la Marquise de Païva.  ( Carré rouge )


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Cette remarquable femme d’affaire, née Thérèse Lachmann, se fit construire entre 1846 et 1856 un petit hôtel admirablement conçu par l’architecte Pierre Mangin.
Les décors somptueux préfigurent les réalisations de l’opéra de Charles Garnier.
Cet hôtel en retrait de l’alignement de façade existe toujours, c’est le dernier hôtel particulier des Champs Elysées. Sauvé de la destruction en 1902 par le cercle « Le  Travellers" qui en est aujourd’hui encore le propriétaire, il est un exemple unique des magnificences de l'architecture privée du second empire.

 

Après ce décrochement, on observe une suite d’immeubles de trois ou quatre étages avec de nombreuses fenêtres en lucarne au dessus des entablements. Sur les pignons des cheminées, une forêt de tuyaux va chercher les vents aspirants pour une bonne évacuation. Les poêles et les cheminées des habitations avaient toutes leurs évacuations.


La physionomie du rond point des Champs Elysées n’a pas beaucoup changé depuis 1860, date de l’aménagement de six fontaines par Adolphe Alphand.

20 - six fontaines


Les six fontaines existent toujours. Le mobilier urbain, les fameux "candélabres à lanterne ronde" dessinés par Hittorff en 1835 sont également toujours là.

L’Hôtel Le Hon construit entre 1840 et 1845 dans le goût néo-Renaissance par les architectes Louis Moreau et Victor Lemaire pour le duc de Morny est presque encore visible aujourd’hui. Il fut fortement remanié en 1874 par l’architecte Henri Parent. La nouvelle propriétaire, madame Sabatier d’Espeyran, veuve d’un très riche négociant propriétaire venant du sud de la France, transforma et modernisa l'Hôtel pour finalement le délaisser. Il fut loué puis vendu.

Madame Sabatier d'Espeyran fit édifier une petite dizaine d’année après avoir acquis l'Hôtel le Hon, et cela par le même architecte Henri Parent, un hôtel d’inspiration Louis XV. Il remplaca un immeuble très banal avec commerces faisant l’angle.

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Cet hôtel pastiche virtuose de 1888 existe toujours heureusement. Il est remarquable par ses proportions et la finesse de son ouvrage. Protégé par une somptueuse grille ornées il s’orne d’un portail remarquable répété trois fois. On pourrait les rapprocher des grilles du Parc Monceau de 1861. Grilles extraordinaires qui firent scandale en leur temps par leur prix astronomique.

Deux grilles sont donc presque mitoyennes devant l’entrée des deux hôtels de madame Sabatier d’Espeyran: l'ancien Hôtel Le Hon que l'on nommera "Hôtel du Rond Point" et l'Hôtel d'Espeyran qui est aujourd'hui le siège de la maison de ventes Artcurial. La troisième grille se situe un peu plus haut sur l'avenue. Nous en parlerons plus tard.

 

 

22- annotation rond point champ elysées 1874 -

L’ancien Hôtel Le Hon devenu « Hôtel du Rond-Point » fut acheté en 1952 par monsieur Marcel Dassault qui effectua une extraordinaire opération immobilière en se faisant acquéreur des immeubles suivants et notamment du petit hôtel de Morny dite la « Niche à fidèle ».  Ce petit hôtel plus charmant et historique que patrimonial fut malheureusement détruit. En 1962, Marcel Dassault fit donc doubler la façade de l’hôtel du Rond-Point donnant sur l’avenue pour installer le siège de Dassault industrie. La réalisation en reproduction de l'existant est remarquable à plus d’un titre. La création d’un corps central et la symétrie parfaite de la façade à fronton provoque un effet d’ordonnance très élégant. Les matériaux en tout point comparable extérieurement à ceux utilisés en 1878 ne permettent pas de reconnaitre la séparation du moderne avec l'ancien. Aujourd'hui encore seul un oeil très attentif peut entrapercevoir une légère différence de teinte dans les pierres des chainons de jonction. La troisième grille qui fut très intelligemment copiée sur les deux premières du rond point donne beaucoup d‘unité à l’ensemble du bâtiment dont l'entrée se fait par la façade sur jardin.



23 -niche a F galerie JAMARIN

 
Malheureusement le petit hôtel du duc de Morny, la fameuse "Niche à Fidèle" a donc disparu dans cette opération.

Légué par le duc à sa fille naturelle Léopoldine, épouse du prince Stanislas Poniatowski. Elle le transformera par l’élévation d’un étage supplémentaire. Vendu, l’hôtel devint la résidence d’Edmond Archdeacon, député de la Seine et administrateur.

Transformé durant l’entre deux guerres en galerie d’art et d’antiquités sous le nom de Galerie Jamarin, l'hôtel subsistait malgré toutes ces transformations. Témoignage Historique, sa destruction se fit dans un grand silence.


Une partie de sa façade aurait été réutilisée dans les constructions de la propriété Dassault à Coignière dans les Yvelines. Mais nos informations sont assez lacunaires sur ce sujet.




La photographie montre au dessus de la grande baie vitrée de façade, l'enseigne "Jamarin" Le passage sur la gauche était l'accès à l'entrée qui s'éffectuait par l'arrière comme pour l'Hôtel Le Hon. ( photo circa 1915 )

Capture d’écran 2022-01-22 à 12

L’immeuble de rapport à droite de l’Hôtel de Morny fut détruit dans les années de l’entre deux guerres. Il laissa la place au cinéma « Le Paris » qui fut inauguré le 20 décembre 1935. Ce grand cinéma de luxe avec une entrée monumentale, écrasait un peu le petit Hôtel de l'ancienne marquise de Païva qui se retrouvait ainsi prit en tenaille entre ce nouveau temple de la modernité et l’énorme construction du Pathé-Natan Marignan datant de 1933.
Le gigantesque immeuble existe toujours et le cinéma aussi sous le nom de Gaumont Champs-Elysées.  


25 -cinema-le-paris-champs-elysees_05

Ci-dessus l'entrée béante du cinéma avec sur le flanc, le mur renard de l’Hôtel Païva. ( Mur aveugle avec continuité des architecture de façade.)


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Ci-dessus le cinéma Le Paris en 1984 avant sa démolition. Le petit Hôtel de la marquise à sa droite. A noter les contre-allées des Champs-Elysées avec ses voitures garées.

A l'affiche le Carmen de Francesco Rosi avec Julia Migenes.

 

Le site Salle.Cinema point com nous précise:

"Après sa fermeture et sa démolition, André Antoine – qui a veillé à la destiné du Paris de 1935 à 1985 – évoque ses souvenirs dans les colonnes du Film français: « Le Paris est inexploitable aujourd’hui ! Le lustre du hall éclairait de 350 lampes, les 14 lampadaires de la salle possédaient chacun cent lampes… Plusieurs millions d’électricité par mois étaient nécessaires à ce grand luxe. Mais le prix des places était le même qu’ailleurs ! » Chargé en 1985 de la liquidation du matériel, André Antoine témoigne dans ce même article que « jusqu’à la fin la présentation des films s’est faite avec ouverture du rideau et graduateur de lumière de scène. C’était du spectacle ! »

 


Le Journal collaborationniste Comoedia, lui, écrivait en 1933 sous la plume de Charles Méré :

« La nouvelle salle Marignan qui vient de s’ouvrir en plein cœur du Paris neuf et dont l’inauguration fut, hier, un éclatant succès, peut être considéré pour l’harmonie de ses proportions, le style solide et dépouillé de son architecture, et sa décoration, comme l’une des plus belles salles de Paris. Et comme je félicite les constructeurs de ce moderne palais de s’être gardé du colossal! Par le goût qui a présidé à sa conception et à son aménagement, par ses proportions équilibrées, et par son atmosphère, cette salle est vraiment française. Dès le premier soir, les parisiens se sont sentis chez eux. Et tout Paris était là en effet. Une surprise inédite était réservée aux invités. L’arrivée de ceux-ci dans le magnifique hall avait été filmée; leurs conversations et leurs exclamations admiratives avaient été enregistrées ! Et sur l’écran, on projeta en « édition spéciale » cette « dernière heure » des actualités. Miracle du cinéma ! Quel chemin parcouru depuis 1900 ! Les vieux parisiens pourront à loisir comparer dans leur souvenir les Champs-Elysées de cette époque aux Champs-Elysées d’à présent, auxquels le Marignan ne va pas manquer d’apporter plus d’animation encore. Le choix qui fût fait de « La Dame de chez Maxim’s » pour cette inauguration est en cela fort heureux. Ce regard vers le passé nous permet de mieux admirer l’élégance et la beauté du Paris d’aujourd’hui ». Le site « salles cinéma com » est extrêmement bien documenté sur l’historique des cinémas parisiens;  à consulter pour aller plus loin et détailler les nombreuses vues intérieures:  Le Paris et Le Marignan.

Le cinéma Le Paris acheté par le groupe Dassault fut démoli en 1984 pour devenir un gros cube néo trente avec des putti en façade et des balcons à motifs dorés. Longtemps resté le siège de la Thaï Airways, il est devenu en 2011 un magasin de luxe. L’enseigne a changé récemment.

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Le Rond-Point fut donc le théâtre d’une course oubliée. Une cavalcade spectacle au printemps des années 1882-1886.
Cette cavalière qui capte tous les regards, suivie par trois jeunes cavaliers nous amène à penser à la comtesse Blanche Von Donnersmarck.

29 -Blanche H v D

 

L’action se déroule devant chez elle. Les photographies de cette mystérieuse Thérèse Lachmann qui fit ce si long chemin de Moscou jusqu’en Prusse puis de la place Saint-Georges jusqu’aux Champs Elysées pour sfinalement se retirer en Silésie en 1882 , sont rares et précieuses. Elles ont été retrouvées récemment dans les archives de la famille Donnersmarck en Allemagne par un historien français sagace et débrouillard ( cf le livre : L'Extraodinaire Hôtel Païva, Madame Odile Nouvel-Kammerer / monsieur Eric Mension Rigaud)
Quittant son château de Pontchartrin, abandonnant Paris, elle termina sa vie de lutte, de pouvoir et d’amour le 21 janvier 1884 dans son nouveau château tout neuf, ce château de Neudeck au goût si français qui comportait de merveilleuses similitudes avec son hôtel des Champs Elysées.

Peut-on imaginer cette femme puissante et aventureuse caracolant en amazone devant trois jeunes gens avant son départ à l’automne 1882 ?  Imagine-t-on en amazone une Penthésilée de 65 ans?

La comtesse Blanche Henckel Von Donnersmarck, ancienne marquise de Païva qui n’a laissée que quatre photographies oubliées pendant de très longues années en Silésie n'a malheureusement pas laissée de beaux grands portraits à l'huile. Les deux répertoriés ont disparus. Sur cette photographie la cavalière se montre pourtant fière et sûr d’elle. La taille est fine, le buste opulent, la sensualité de la paupière n’égale que l’ourlé des lèvres charnues.

La nature semble aussi forte que l’esprit.

Les Champs Elysées ont été très souvent photographiés. Le passage de la voiture hippomobile à la voiture automobile s’est effectué progressivement. Les « automobiles » se firent de plus en plus présentes entre les années 1897 et 1910. Après la Grande Guerre, il y avait encore quelques chevaux dans les rues de Paris mais l’essentiel du flot de circulation se faisait avec des « autobus » et des voitures à moteur.

Les vélocipèdes, tricycles et bicycles, s’imposèrent petit à petit de 1865 jusqu' à 1890 avec les nouveaux brevets d’inventions. La pédale relégua les « draisiennes » et autre « michodines » comme obsolètes. Le pédalier, les amortisseurs, les boudins de caoutchouc et chambres à air apparurent entre 1889 et 1891. Il y eu cinq années de partage des rues entre la bicyclette, les fiacres et omnibus. Le métropolitain, commencé dès 1898 en concessions privées, était en circulation en 1900.
Voici collecté au hasard, comme une promenade, quelques vues de la transformation de la vie sur les Champs Elysées à la fin du XIXème siècle.


30- 1880 Avenue-des-Champs-Elysees-Paris

Vers 1880  Absence de pavés, de vélocipèdes et voitures automobiles.

1880:1890 tri cycles

Vers 1870 -1875 ?  Présence d'un tricycle.

33 -1911 champs

Annoté à droite "1911"-  Présence d’un « autobus », d’automobiles et de fiacres. Le centre de l’avenue semble occupé prioritairement pas les voitures à moteur.

34 - champs 1914:1918

1914 / 1918 (?)-  Trois voitures à cheval à gauche, de nombreuses automobiles et vélos.

Capture d’écran 2022-01-22 à 12

1934 - Après la construction de l’immeuble signé Bruynel en 1933 et avant la construction du cinéma « Le Paris » en 1935.

32 - arc 31 MAI 1885

En conclusion, cette image un peu oubliée des funérailles spectaculaires de Victor Hugo qui eurent lieu le 31 mai 1885. Un cénotaphe géant est installé dans l'arche. Les voiles noirs et les oriflames entourent le groupe sculpté par Alexandre Falguière (1831 - 1900)
La foule est rassemblée pour l'hommage national autour du l'Arc où des piliers architecturés et ornés forment un cercle ceinturant le monument.

 

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Samedi 25 septembre 2021-XXI ème siècle - Deux jeunes filles devant  le "Wrapp" de Christo.

Exposition- Installation posthume et éphémère.



"La race fiacreuse tend à disparaitre complètement, comme celle de l'omnibus, détruite par les sauriens à essence. Elle ne comporte plus que quelques exemples cachectiques, à peine plus nombreux que ceux de la girafe, qui ne comptent plus que quatre au monde, ou l'orgue de Barbarie, dont je ne connais personnellement qu'un seul et unique survivant.
Les rares fiacres que l'on rencontre ont l'air d'insectes égarés, séparés de leur tribu, sans espoir de retour, errant à l'aventure, porteurs d'un fardeau qui se trompe lui-même et qu'ils ne savent où loger.

Ces Phasmes n'ont pas su mourir dans leur saison."

- Le Piéton de Paris -

"Souvenir d'un fantôme"    Léon-Paul Fargue.    Gallimard 1932

 

 

 

 

 

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19 décembre 2021

LIRE LA VILLE

 

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Place Charles Garnier à l’angle de la rue Scribe et de la rue Auber, la façade latérale du pavillon de l’Empereur laisse apparaitre une gigantesque bâche avec une photographie très grand format en couleur sur fond blanc.
Le piétons en est écrasé, la différence de taille entre ce panneau ( le toit de l’Opéra culmine à 32m12) et le mobilier urbain et les véhicules est gulliverienne!
Une grosse femme en tenue de sport moulante se déhanche dans une sorte de danse statique. Elle est noire et ses longues tresses fines sont emportées par son mouvement. Les bras au dessus de la tête, légèrement penchée, elle sourit de manière extatique. Le bassin en avant, les genoux déverrouillés comme le dit la formule sportive, les jambes écartées, elle effectue un mouvement « pelvien » bien campée sur ses jambes dénudées, les pieds posés à 11h 10. La photographie donne une excellente image du mouvement. On la regarde fixe et pourtant elle s’anime devant nous. On peut la voir danser.
Que nous dit cette image?  Que vend elle ?
Grand format sur fond blanc, l’image est encadrée de textes. Formules courtes et répétitives, elles ont comme on peut s'en douter, été murement pensées, réfléchies.
 Un gros titre en caractères gras surplombe le tout . On peut lire  « Own the Floor » avec en sous ligne une virgule horizontale qui est un symbole mondialement connu. Instinctivement l’oeil descend vers les chaussures de sport, chaussures que l’on dénommait « baskets » il y a peu. Maintenant il convient de parler de « sneaker »  le véritable terme anglo US pour les chaussures de tennis ou de sport. ( Est ce que cela à voir avec « sneak, sneaked » se faufiler, resquiller, moucharder?  on ne sait .) Il est donc inutile de mettre le nom de la marque en toute lettre. Le « logo » suffit …Logotype qui incite à l’action, au mouvement et qui semble être la marque positive d’un QCM.
« Own the floor » en caractère gras est immédiatement compris par certain, soit parce qu’ils sont bilingues, soit par association d’idées car cela fait référence  à « We own the night » de James Grey avec Joaquin Phoenix ou à « A room of one’s own » de Virginia Woolf.
L’injonction « Own the floor » peut être traduite mot à mot par « appartenez le sol » « soyez propriétaire du sol » , c’est de l’impératif, mais le sens explicite dans la formule américaine est « appropriez vous le sol » ou plutôt «  appropriez vous le plancher », « floor » étant le diminutif de « dance floor ».  C’est d’ailleurs la traduction proposée par voie légale ..Sur le côté gauche il est inscrit en longueur « La piste vous appartient ».
Le message est clair et direct: prenez votre place. Cela est légitime et nécessaire de vous imposer au monde. La formule en anglais doit créer une distance avec l’injonction simple et purement locale, elle renvoie à un imaginaire culturel qui englobe un nouveau comportement social. Les trois formules en plus petits caractères sont comme des slogans qui ont une valeur extrêmement collective ;  « Dansez pour bouger », « Faire »  en général, faites en particulier pour vous unir au mouvement global: « Faire bouger les autres » « Faire bouger le monde » soyez incitatif, tous le monde doit rentrer dans la « danse ». C’est le propos implicite de cette publicité géante. « Dansez pour bouger » est une formule qui relie le sport au plaisir de la danse. Il faut « bouger » , « se bouger »  nos endorphines sont nos alliées, le plaisir et la santé vont de pair.
Pour que les autres bougent, il n’y a pas meilleurs exemple que de montrer le plaisir intense, sans fausse pudeur, sans complexe d’une femme forte pour ne pas dire « grosse » alors que justement le propos est d’enlever tout caractère dépréciatif ou même injurieux au terme « grosse »… Si elle danse, s’amuse et trouve un plaisir physique dans cette danse déhanchée, dans ce « contraposto » rythmé, elle en éprouve par ce biais un plaisir moral qui l’émancipe des carcans du canon esthétique occidental lié à l’objectivation du corps de la femme.
Sur le côté droit en haut est inscrit dans la longueur « The Curve Catwalk »



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JIGGLE YOUR BEAUTY

The UK's First Plus Size Dance Class.
Welcome to The Curve Catwalk; where the beat is louder than people's opinion.

We're building a platform to revolutionise ideologies that dance is exclusive to one body type. Advocating for physical activity being used to enhance our wellbeing, improve our mental health and activate joyfulness.
Our aim is to create a safe space for body liberation and build a community that encourages people to focus on how they feel, instead of how they look.


The Curve Catwalk  est un club de danse situé au GymBox à Covent Garden à Londres. Il propose une sorte de danse gymnique pour personne en « surpoids » ; il faut traduire avec toute la subtilité nécessaire « Curve Catwalk » . « Cat walk »  c’est la marche du chat bien sûr ..c’est donc par extension la passerelle, puis le défilé, puis le podium en lui même. «  Curve » se traduit par courbe, virage, détour, galbe, rondeur…   
« Trouble with the curve » de Clint Eastwood va bientôt comporter une ambiguïté pour ceux qui n’aurait pas vu ce film ( titre en français  « une nouvelle chance » 2012) car « Curve » désigne maintenant un genre bien spécifique de femmes qui ne sont pas celles qui étaient regroupées sous le terme de « grosses » .
 Curve ce sont celles qui ont des courbes et du galbe, ce sont celles que l’on appelle dans le français imagé de l’ Afrique de l’Ouest «  des femmes avec des bagages ». Le corps s’affirme et se libère … « Where the beat is louder than people's opinion. » Tout est dit.  Ce rythme .. ce « gros son » lourd et captivant de l’Électro est plus fort que le quand dira t’on….  ne souffrez pas de ne pas être mince et fine, vous devez vous sentir belles en étant larges et stéatopyges, rondes et stéatoméres…Le regard de l’autre change car l’affirmation sans complexe libère l’oeil.

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Trina Nicolle dont le nom apparait sur le côté droit de l’image, a su faire de ce qui pouvait être pour certain considéré comme un « handicap » ou une incapacité à danser, un atout commercial. 

Elle fonde le Curve Catwalk londonien. Elle obtient un franc succès et une visibilité médiatique. Elle devient l’égérie d’un mouvement porté par la chorégraphe Parris Goebel qui a été sollicitée par la marque Nike.


 

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Sur le site Freepress .com, Parris Goebel nous explique le sens de sa démarche :

« Own The Floor, c’est nous ouvrons nos bras sur le monde. Inviter chacun à devenir propriétaire de son sol. Pour moi, cela signifie posséder votre histoire, posséder votre identité ou votre style, posséder la façon dont vous bougez et ne pas vous en excuser », explique Goebel, une danseuse autodidacte de Nouvelle-Zélande qui a ouvert le Palace Dance Studio et a participé à des compétitions de danse avant d’obtenir sa première grande chorégraphie pour Jennifer Lopez en 2012. "C’est notre appel. C’est le début d’une nouvelle conversation. C’est une nouvelle communauté."


Nous pouvons rapprocher cet appel à une nouvelle communauté à la nouvelle visibilité sur les réseaux sociaux des femmes rondes à postérieurs augmentés. Les courbes prennent le large, les égéries des années soixante dix sont oubliées ( pensez à Anita Pallenberg, Bianca Jagger, Jane Birkin, Pamela de Barres). Il n’y avait pas de place à ce moment là, sur les podiums pour les extra larges et les rondes à formes voluptueuses …Fellini ou Russ Meyer oeuvraient sur les marges.

La culture Rap Hip Hop a commencée à faire bouger les choses en reprenant de la musique jamaïcaine qui avait opté pour le "Twerk" dans ses versions insulaires. Le Twerk, est une danse assez particulière venant du bassin du Congo. C'est un mélange de Mapouka et Soukouss, qui pénètre ainsi la culture afro-américaine. Inspirée de ce que l’on appelait en Afrique de l’Ouest, la « danse du ventilateur » elle permet aux femmes de bouger les hanches et les fesses en se présentant de dos, amenant en rythme à faire tourner les « rondosités des parties charnues » Rien ne vaut des « curves » pour exceller dans cette chorégraphie féminine ..qui sublime le postérieur et hypnotise le mâle.
Mais il est légitime de se poser la question de savoir si cela est une démarche libératrice féministe?


Il est d’usage dans une bonne éducation occidentale de demander une certaine « tenue » aux jeunes femmes. Il était convenu d’apprendre aux petites filles à se tenir sur une chaise les jambes croisées sinon fermées. On se moquait avant l’adolescence de celles qui montraient par inadvertance leurs « culottes ». La façon de danser était à l’aulne de ces prescriptions. Les hommes en étaient eux dégagés au point que maintenant  le « male spreading » devient un sujet de lutte …La virilité affichée par les jambes bien ouvertes allait contre les genoux serrés des femmes qui signifient une non-disponibilité sexuelle. Ce qui induit l’inverse si les cuisses s’ouvrent.
Les nouvelles danses répercutées par les vidéos diffusées massivement d’abords sur M’TV puis par Youtube changent les comportements.  Est-ce une façon de se ré-approprier son corps ou de faire une sexualisation excessive participant à l’objectivation du corps de la femme?

Se ré approprier son corps cela veut dire s’émanciper des injonctions concernant la tenue, la limitation d’une certaine visibilité du corps féminin. La parure, mode et bijoux; la tenue, la grâce et l'élégance sont encouragés mais pas la sexualisation forte effectuée par certains vêtements et certains  comportements. Cela est réservé à une certaine catégorie marginale qui commercialise ces « charmes ». La chevelure est considérée dans certaine civilisation comme ostentatoire et trop attractive. Elle doit donc disparaitre par excès de féminité déstabilisante pour la masculinité qui doit s’extraire de ses pulsions « animales »  Ainsi en est-il chez nous des fesses ? Elles disparaissent d'elles mêmes dans certaine culture alors qu'elles exploseent ailleurs. Il semble que nous soyons dans un entre deux ..mouvant.
Cette danse suggestive ( le body shake ou plutôt le booty shake) est-elle une libération du corps ou un enchainement supplémentaire à l’assujettissement des femmes au désir masculin?  Elles sont soumises à leur désir de plaire et se retrouvent dans l’obligation d’utiliser les codes hétérosexuels qui depuis le fond des âges poussent à la compétition de la reproduction par affichage des « attraits » ..L’attirance est le maitre mot. Mais avec la régulation des rôles et répartition entre actifs, passifs. Il ne leur était pas permis ( elles ne le se seraient pas autorisés) dans les sociétés occidentales d’agiter avec autant instance leur postérieurs
Le twerk serait-il une émancipation ou cécité volontaire par pur auto-érotisme?

 

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Usbek & Rica  Oui le body shake peut être thérapeutique ( et féministe)

Voilà la récupération d’un mouvement déjà ancien, d’une accession via la pop culture des modes afro américaines vivifiées par la culture africaine. L’acceptation des différences est un long chemin dans le Melting pot américain. La musique noire sans cesse récupérée par les musiciens blancs se régénère sans cesse en se radicalisant vers les secteurs encore vierges d’appropriations. Il faut se souvenir d’Elvis the Pelvis …jusqu’aux danses de Two Live Crew. Maintenant le sport s’en mêle …et tout cela pour vendre des baskets blanches qui sont le plus grand des dénominateurs communs de l’uniformisation populaire.
Que nous dit ce panneau immense qui domine nos têtes de piétons et nous voile l’Opéra Garnier?
Il ne nous dit rien de plus que l’époque.
Sur cette photographie, il est à noter que le petit panneau JC Decaux nous informe et nous incite à aller voir une exposition "Hip Hop 360 - Gloire à l’art de la rue »  à la Philarmonie de Paris…C’est la cohérence du propos global. La « culture » est une contre culture qui a réussie. Nous sommes loin de la critique du capitalisme consumériste individualiste des années passées. Il n’existe plus de mouvement « No LoGo » et l’art de la rue devient l’art officiel car la transgression est rentré au musée. Mais les temps de luttes contre l’impérialiste américain sont loin et maintenant comme l’appropriation culturelle est dans le viseur des comportements déviants, comment accepter ou résister à ces nouvelles hégémonies?
Ayons une lecture « progressiste » de ce carrefour parisien à deux pas des grands magasins. La mode se sert d’une certaine idéologie du « bien  être» pour ouvrir ses segments de cibles…
La cohérence des publicités américaines en France est impressionnante: Apple depuis l’Ipod  jusqu’à ses Mac pro à puces M1; Mac Donald festif conviviale et sain, qui inspire une déferlante sur les marques françaises ( comme pour  la campagne de téléphonie Bouygues..) Le monde global est là. Nous sommes dans une mondialisation qui nous émancipe en tant qu’individu débarrassé des carcans d’une culture passéiste. On est comme on est. On profite aussi bien dans l’habillement que par les nouvelles technologies à la facilité confortable du nouveau monde. On existe non plus en se conformant et se confrontant à nos pères et mères mais en embrassant les « influences » les prescriptions des influenceuses en short. Être quelqu’un en ressemblant à tous le monde ..T shirt, jeans, basket, doudoune, casquette, tatouages surtout à l’aise sans contrainte dans le négligé US uni sex …
L’accomplissement personnel passe par le détachement et l’auto construction imaginaire.
 Tout le reste ne serait-il qu’une vision maintenant « zemmourienne » d’une société de repli et de coercition personnelle? Mais ..
Parce qu’il y a un mais…La culture Afro américaine à Paris ne sera que l’apanage de ceux qui s’y reconnaissent ..que faire des autres? Ils consommeront ailleurs… ou grapilleront des bribes pour se sentir intégrés au mouvement. Pas si fédérateur...

« Le contrôle des masses exigeait que les gens comme le monde qu’il habitaient, revêtent un caractère mécanique prévisible et sans aspiration à l’autodétermination. À mesure que la machinerie industrielle produisait des biens standardisés, la psychologie de la consommation tentait de former l’idée d’une « masse » pratiquement identique dans toutes ses caractéristiques mentales et sociales »
Stuart Ewen «  Captains of Consciousness » 1976
Les modes se servent du moment et digèrent toutes les luttes pour recracher des consommateurs. Les communautés sont mises en avant pour les capturer dans une injonction de consommation de produit sensé les émanciper mais en les enfermant davantage dans un particularisme quasi essentialistes.

Les femmes en luttes ne peuvent que voir derrière cette déesse mère en transe, la projection d’une assignation au corps fabriqué par le socle sous jaccent (et solide ) du patriarcat dominateur. Non?


Nous avons échappés aux écrans géants qui cachent l’architecture et captent le regard mais les bâches publicitaires sont devenues des affiches de propagandes consuméristes que ne reniera pas le docteur ou la chorégraphe homonyme. Contrainte de besoin, contrainte de consommation suivant la logique de Jean Baudrillard, la ville se couvre d’immenses photographies couleurs comme un pavois soviétoïde pour le dernier téléphone pliable ou la basket banche à durée de vie limitée.


Le parisien ne reconnait pas sa ville. Il change d’ailleurs tout le temps. La ville se transforme de génération en génération …Mais si la transmission est interrompue nous ne pourrons plus suivre le précepte énoncé par A .H. Tapïnar qui veut que ce soit de la nostalgie de la ville passée qu’émane le visage « réel » de Paris et de tous ses particularismes, même les plus ordinaires et c’est cela qui entretient en nous ce sentiment d’attachement.



 

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12 novembre 2021

PEINDRE L'ÂME RUSSE

 

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1895 Nenuphars- Isaac Levitan

 

Peindre l’âme russe est le sous-titre, ou plutôt le titre, d’une rétrospective de peinture présentée au Petit Palais à Paris jusqu’en Janvier 2022.
Peindre l’âme russe peut être compris d’abord comme un regard d’occidental sur ce continent-état, immense et secret, qui s’étend jusqu’aux confins de la taïga et de la toundra; mais aussi exprimer un souhait résultant des préoccupations de peintres en révolte contre les sujets trop « académiques ».

Un rejet des sujets imposés par cette Académie de Peinture de Saint Petersbourg qui les a formés durant ce 19° siècle de toutes les innovations.  Une volonté de s’émanciper pour aller loin des sujets mythologiques ou religieux vers la Russie de leur âme…
 « Peindre l’âme russe »  Pourquoi et comment?
 Parler d’âme russe renvoie certainement à l’immensité géographique et historique d’un peuple qui se voit comme une multitude sous une strate supérieure, restreinte en nombre, de nobles et de bourgeois concentrés autour de la famille impériale.

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Sans revenir sur la révolte des Quatorze du 9 novembre 1863 dans cette Académie de Peinture de Saint Petersbourg, qui voit les nouvelles conditions du concours de la grande médaille d’or refusées par quatorze artistes sur quinze. Il faut bien établir que cet événement a été considéré comme les prémices d’un soubresaut qui engendrera une nouvelle façon d’appréhender la peinture de genre.

L’âme russe devient alors la préoccupation d’une certaine peinture se voulant aller au contact de la population, non seulement par les sujets traités, par la technique plus réaliste, plus sensible mais aussi physiquement en organisant des expositions itinérantes dans la grandes villes de l’Empire.
 La « société des amis des Expositions Ambulantes », que l’on simplifie en appelant les peintres qui y participent « Les Ambulants », se libèrent du carcan des règles en vigueur. La volonté de peindre, de représenter un sujet, un paysage, un portrait, une scène, vient du profond de l’être. L’oeil projette, la main réalise, l’esprit gouverne. La peinture de genre comme l'on a l’habitude de la dénommer n’est que la représentation d’images mentales, de visions quasi obsédantes que le peintre rejoue en atelier avec ses modèles, pour atteindre par les couleurs et la matière, une représentation physique de son image vue en esprit.
Il suffit d'une image touchante, un enfant avec un agneau par exemple, une image réconfortante, le bonheur du foyer, la jeunesse aux champs, la vie paisible d’un village, un marché, n’importe quelle scène montrant une vie organisée laissant la réflexion, aussi bien celle du peintre que celle du regardeur sensibilisé, vagabonder vers d’innombrables sentiments qui reviennent à chaque vision jusqu’à épuisement du pouvoir de l’image.

Il nous faut aller en Russie, faire ce voyage inversé comme les peintres de l’académie l'ont fait, pour aller découvrir les musées regorgeant d’une vie artistique florissante, explosant de « Russitude » au 19° siècle.

Schématisons rapidement ce parcours de la peinture russe. Les influences viennent d’abord du monde grec avec la peinture apportée par l’avancée du christianisme. Les premiers peintres religieux s’émancipent finalement de cette tutelle pour atteindre, malgré un canon très strict bordant les façons de faire, une excellence que l’on résume par un nom : « Andreiv Roublev »  
Il réalisa au début du 15° siècle, les peintures de l’iconostase de la cathédrale de la Dormition de la Vierge dans la ville de Vladimir ainsi que les peintures des murs de la cathédrale de l’Annonciation du Kremlin à Moscou. Ses réalisations sont des purs chefs d’oeuvre de la peinture…mondiale. Ils n’en sont pas moins très russes. Le film d’ Andrei Tarkovsky de 1966 « Андрей Рублёв » ( Andreï Roublev) restitue avec une force peu commune la ligne profonde qui unit à travers les âges la perception collective d’une âme russe.


Le Tsar Ivan dit « le Terrible » ( 1530 - 1584 ) invita de nombreux artistes étrangers à venir travailler en Russie. Il encouragea les peintres et les sculpteurs russes à s’inspirer de ces maitres. Les doreurs étrangers importèrent aussi leurs techniques, enrichissant ainsi l’esprit de magnificence de la cour. Le Tsar Fyodor ( fils et successeur d’Ivan ) reçu le patriarche Arseniy de Constantinople qui, lors de sa visite remarqua d’admirables icônes dans la chambre de la Tsarine. Il y avait aussi selon ses dires beaucoup de mosaïques réalisées par des maitres russes.
Pierre le Grand qui était très désireux d’avoir non seulement des experts militaires, mais aussi des architectes marins voulut aussi avoir des artistes compétents. Il envoya également à l’étranger de nombreux étudiants qui devaient se perfectionner dans tous les domaines.

Les échanges ne s’arrêtèrent pas avec les  souverains suivants. Anna Ioannovna (L’impératrice Anne) puis Elisabeth II ainsi qu’une grande partie de la noblesse ont fait appel à de nombreux artistes étrangers. Les églises et les palais se transformèrent sous cette impulsion. Parmi ces artistes étrangers, il y eu de remarquables portraitistes comme Pietro Rotari et Stephano Torelli, des créateurs de scènes mythologiques comme Louis Lagrene et Friedrich Grooth  (connus aussi comme peintres animaliers). Catherine II fonda l’Hermitage et créa l’académie des Arts Russes. Cette dernière avait pour but, en autre chose, de favoriser le renouveau de l’art russe en gardant les traditions occidentales au sein d’une école destinée à enseigner le dessin et la peinture suivant les règles du bon goût.
L’Académie fit son office tant et si bien qu'une certaine peinture semble maintenant comme un sous produit de l’art occidental. Il n’en résulta pas moins d’un apprentissage qui permit assez vite la réalisation de purs chefs d’oeuvres. Le 18°siècle se regarde néanmoins comme moins émancipé que le 19°. Mais heureusement l’irruption de cet impalpable sujet, qui résonne facilement en nous, cette fameuse  « âme russe » va donner à la peinture à partir des années 1830, une qualité qui ouvre les portes d’une reconnaissance internationale.
Ce que la littérature russe a en nous provoquée, la peinture russe peut agir de même. Mais elle doit s’imposer à nous physiquement, soit par une exposition au Petit Palais soit si l'on est volontaire, par la visite du Musée Russe de Saint Petersbourg et de la Galerie Tretyakov à Moscou.

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Le Musée Russe de Saint Petersbourg est situé dans le Palais Michel qui dépend du complexe édifié par pierre Le Grand au 18°siècle ..Alexandre III voulut un Louvre Russe; Nicolas II le fit en 1895, les collections n’ont cessé de s’agrandir depuis.

Le Musée moscovite est l’ancienne galerie d’exposition de deux frères, Pavel et Sergei Tretiakov. Devenus de riches entrepreneurs, ils constituèrent une extraordinaire collection qui fut donnée à la ville en 1892. Le musée, inauguré le 15 août 1893, possède les principaux chefs d'oeuvres du siècle, les joyaux admirables des peintres irradiant l' «âme russe » comme trame sous jaccente. .

 

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Ilya Repine né dans une famille de serfs en 1844 est originaire de Tchouhouïv, près de Kharkiv en Ukraine. Il serait aujourd’hui considéré comme Ukrainen. Il se serait peut être aussi lui même considéré comme Ukrainien.
Mais il est russe, complètement russe par son parcours et sa peinture …même sa mort à Kuokkala qui deviendra Repino, nouveau nom donné en son hommage, est Russe.  Son refuge, son exil, ses "Pénates" sont à Kuokkala. Ville appartenant à la Finlande libre après avoir fait parti de l’empire Russe jusqu’à la Révolution d’Octobre. Une vie de peinture, d'expositions, de commandes prestigieuses laisse le très célébré Ilya Repin russe, complétement russe, jusque dans son acceptation de la révolution de 1905 et de son rejet de celle de 1917 internationaliste et sanguinaire.


« Procession religieuse dans la province de Koursk »1883, «  Les haleurs de la Volga » 1873 «  Les cosaques Zaporogues » 1891, « Léon Tolstoï pieds nus » 1901 sont des tableaux devenus très célèbres, il en va de même de ses admirables portraits. Des condensés d’"âme russe" qui outrpassant leurs sujets nous transportent vers une rêverie géographique.
Lorsque l’on voyage en Russie, l’immensité est perceptible. C’est une sensation forte qui, par la connaissance de la carte de plus dix sept millions de kilomètres carrés, nous submerge.
Il faut avoir circulé sur la route forestière de l’aéroport Koltsovo qui va vers Ekaterinbourg dans l’Oural pour s’en rendre compte. Cette large route isolée montre des panneaux routiers aux carrefours comportant plusieurs centaines de kilomètres entre les villes les plus proches comme Perm et Tcheliabinsk. La forêt englobe tout …la capitale est à 1798 km.
 De Napoléon à Barbarossa les témoignages sont éloquents. La largeur de la Moskova à Moscou est un signe. Les quartiers excentrés comme Obushkovskoye où il vous faut aller de Krasnogork par une autoroute disparaissant dans les brouillards de l’Oblast de Moscou, roulant dans la neige sous un ciel de zinc. Les immenses champs vides et nus succèdent à de touffus bois sans lumières. La Neva gigantesque qui ne se fige pas seulement devant la forteresse Pierre et Paul à la bouche du golf de Finlande mais en amont d’une ville gigantesque ou Petrograd existe encore. Il faut le voir pour le sentir ….On peu évoquer l’immense Sibérie, mais c’est une autre chose que d’y avoir circulé. Sylvain Tesson et son axe du loup font taire les voyages en chambre.

La peinture de paysage laisse la part belle au ciel et ses nuages changeants. La forêt, les bouleaux, les isbas et datchas dans une neige aux ombres bleues sont une poétique de l’hiver.

 

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Le Lac Russie 1900 Dernier tableau inachevé  Isaac Levitan

 

 Après la pluie, Plyos » 1889;

  Après la pluie, Plyos  1889     Isaac Levitan

 

 

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Tranquille Monastère 1890 Isaac Levitan

 

 


Le printemps et l’automne éclatent de couleur, la terre parle comme le peuple. Ils sont intimement liés par un contrat séculaire de vie.

 

 

 


« Après la pluie, Plyos » 1889;« Tranquille Coenoby (monastère) »1890; « L’appel du soir » 1892; d’Isaac Levitan sont des chefs d’oeuvres peu connus en Europe.
 Le ciel, l’eau, la végétation vibrent à l’oeil dans une étonnante immobilité. Comme une musique déclenchant un flot de sentiment, le sentiment de ce qui a été submerge l’âme du spectateur en lui révélant une présence toujours active. Toute l’éternité de l’immensité russe est là dans un instant, un moment d’incarnation fixé sur toile, l’air y souffle, l’oeil s’y fige et l’esprit voyage dans le temps et l’espace.
L’école de Barbizon s’est magnifiquement illustrée en créant ce genre de peinture d’extérieur et cela avec beaucoup de grâce mais la puissance de l’esprit ne l’a pas autant transfiguré. De l’anecdotique poétique, Levitan en fait une épopée mélancolique vivifiée par l’ "âme russe ".

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Isaac Levitan est né à Kybartaï, dans l’apskritis de Marijampolé en Lituanie, mais il est russe dans toute sa fibre artistique. Il appartient au groupe des Ambulants.  Malheureusement il meurt trop tôt en 1900 à l’aube de ses quarante ans. Si Repine fut très lié à Tolstoï, Levitan lui, fut l’ami de Tchekov et de Pavel Tretyakov. C’est ainsi que que l’on retrouve à la Galerie Tretyakov une succession de paysages époustouflants qui montrent une vision synthétique de la nature que l’on pourrait mettre en concordance symétrique et opposé à Ilya Repine. Lui qui fut un peintre de la figure humaine, un remarquable portraitiste touchant avec autant de sensibilité la psychologie des visages est à l'inverse de Levitan qui extériorise le sentiment panthéiste d’une nature mystique.

 

 

De l’Ukraine à la Lituanie, les sentiments forts d’une appartenance collective à une « âme russe » une « âme slave » si l’on préfère, existent toujours. Il faut pour s’en convaincre regarder la peinture de Denis Gorodnichiy, peintre d’extérieur ukrainien. Il s’inscrit dans une veine « impressioniste » si ce mot veut dire encore quelque chose. Gorodnichyi peint par touches larges, avec des empâtements aux couteaux, à la brosse dure, des paysages baignant dans la lumière, l’eau, la forêt, les arbres.

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https://www.instagram.com/denisgorodnichy


Une église orthodoxe apparait quelque fois, une maison paysanne projette ses ombres de chaumes sur son flanc, l’eau miroite même à faible profondeur. La neige est particulièrement épaisse. Elle est d’une poudre couverte des traces plus blanches à l’orée d’ombres bleutées, le crissement s’y entend, les pas s’y enfoncent, les arbres la strient de leurs silhouettes. C’est saisissant de violence en vision rapprochée, c’est saisissant de calme et d’éternité en vision lointaine.
 Denis Gorodnichiy déstructure les paysages lissés des peintres du Nord comme Peder Mønsted ( 1859 1941) ou de l'école russe comme celle d’Apollinariy Vasnetsov ( 1856 1933 )…S’il n’atteint pas la précision d’ Ivan Shishkin ( 1832 1898 ) qui est le maitre du paysage russe, c’est que son oeil est différent; il est même « difractant ». Il peint la neige en volume, en surcharge et structure le blanc de titane au couteau à palette. Les formats sont souvent exceptionnellement petits, la puissance en est alors décuplée …L’ « âme russe » transparait dans le « floconnement » des nuages, dans le scintillement d’un soleil rouge, dans le balancement d’un chardon et la contre plongée sur la vallée qu’illumine une fin d’automne aperçue dans la trouée des frondaisons.


La peinture de paysage est un médium pour atteindre la peinture pure comme Soulage la cherche depuis plus de soixante dix ans. Le paysage est une façon d’agencer des masses dans une beauté formelle. Une abstraction de la réalité, une macro-vision qui se recompose avec la distance, qui crée une image dans l’image, visible par tous et compréhensible par tous …C’est la peinture totale qui se forge dans notre monde terrestre.


CHENES SISHKIN

"Etude de Chêne " inachevé 1887  Ivan SHISHKIN





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"Chênaie"  1887  Ivan SHISHKIN Musée Russe Kiev





















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09 mai 2021

LE FAUX MARBRE Le Marbre peint Le Marbre feint

 

 

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Le mot marbre vient du grec marmaros ( μάρμαρος ) qui veut dire "pierre polie, qui brille ". Le Littré le défini comme «  Toute roche susceptible de prendre un beau poli. »

Peindre les pierres, peindre le calcaire immaculé. Voilà comment les premières peintures de faux marbre virent le jour.
 La Grèce antique travailla le marbre en bas relief et en rond de bosse. Le calcaire sortit des carrières, découpé, taillé et enfin poli, fût, de Phidias à Praxitèle, de Polyclète à Critios, le médium idéal pour atteindre l’Art total parfait:  La sculpture immaculée taillée dans des blocs de pierre blanche. Cette pierre de Paros, qui est un calcaire dépourvu d’impuretés, éclatant de blancheur sous le soleil de l’Attique. Le marbre blanc fut aussi extrêmement utilisé en architecture sur tout le pourtour méditerranéen durant l'âge héllénistique.
Mais bientôt le besoin de couleur put se faire sentir. Si les statues chryséléphantines apportèrent un peu de diversité et de luxe, vinrent l’idée et l’envie de peindre les parements de marbre blanc avec des couleurs... Les veines furent teintées « artificiellement ». Les temples et Palais s'initiaient à la couleur.

Les couleurs du marbre sont des ravinements d’eaux chargés d’oxyde de carbone, d’oxyde de fer, de cuivre, de chrome, d’hématite, de manganèse qui donnent respectivement les noirs, les rouges, les verts, les jaunes, les violets et leur infinies nuances.
 Les cassures, les pliures, les mouchettés, les refends, les brèches, les nodules sont des accidents de fabrication.

La montagne dans son silence écrase et plisse les sédiments.
 Les plaques dites tectoniques sont le laboratoire des pierres. Inlassablement par l’action conjuguée de la chaleur du magma et de la pression sur la lithosphère, dans cette formidable presse, dans ce four chauffé par les Hadès, le calcaire se cristallise avec toute son eau captive colorée qui le travaille pernicieusement. Peindre le marbre blanc amène à peindre de fausses pierres colorées sur un fond de stuc. Le faux marbre voit le jour en même temps que l’extraction du marbre.


«  Les marbres croissent dans les carrières. Pline le rapporte sous l’autorité d’un éminent naturaliste et d’après le témoignage des ouvriers qui affirment que les brèches qu’ils font aux montagnes ne durent pas, car la pierre, se régénérant, ne tarde pas à les combler. Il déplore le fait : « S’il en est ainsi s’exclame-t-il, le luxe peut espérer ne jamais finir. » De la même manière, Strabon relate que les mines de fer exploitées à ÆThalie, avec le temps se remplissent à nouveau, comme la pierre dans les carrières de Rhodes, le marbre dans celle de Paros, le sel dans les mines de l’Inde, au témoignage de Clitharque. » ….in "Pierres" de R..Caillois

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 La peinture décorative Romaine montre des architectures intérieures peintes. Les maisons de l’aristocratie comme de la haute bourgeoisie ne se concevaient pas sans une décoration murale peinte. Cette habitude, ce goût qui s’étendait sur une large couche de la société, jusqu’aux maisons modestes des commerçants de la petite bourgeoisie eu cours du IIᵉ siècle av.J.-C. au IIIᵉ siècle de notre ère. Les décors d’architectures intérieures ont pour fonction d’ouvrir l’espace en créant des premiers et des arrières plans.
Le faux marbre est un des éléments de l’illusion recherchée. Le marbre utilisé en construction se retrouve comme  tous les éléments architecturaux, les colonnettes, les entablements, les soubassements, peint sur le stuc pour égarer l’oeil et ravir l’esprit. La décoration du mur au fil des styles s’allège pour ne devenir que jardin ou grande scène avec personnages ( « Les mégalographie ») mais le marbre est toujours présent comme éléments luxueux et facilement identifiable .

 


 Les décors du premier style romain montrent une répartition du mur directement inspirée de la Grèce classique. Un appareillage très sophistiqué d’éléments superposés. Le faux marbre est peint sur les soubassements puis gagne toutes les parties architecturées, les orthostrates en carreaux que l’on retrouve réinterprétés jusqu’au XIXᵉ siècle, puis les zones supérieures comme les assises isodomes de rectangle à bossage, les frises, les architraves, les corniches. Les scènes avec personnages et vues de jardins s’inscrivent petit à petit dans cette ordonnance architectonique, engendrant une longue filiation qui va s’inscrire dans l’histoire de la décoration intérieure.


Le traitement romain des marbres en peinture n’est pas des plus réaliste, mais les cailloutis, les mouchetés, les veines hydromorphiques sont déjà présentes.

Le chiquetage, consubstentiel à la création d’une brosse spécialisée pour cet effet, est inventé. Le marbre est reconnaissable par ses teintes et graphismes, il devient concept. La dextérité des peintres montre la possibilité de fixer des archétypes dans leur vision interne. Le marbre modèle est une image mentale.

 
Un décor unique daté du milieu du IIᵉ siècle à Verulamium ( Hertfordshire, Angleterre ) montre un décor de marbre quasi psychédélique couvrant l’intégralité du mur rythmé par des colonnes ne reposant sur rien.  Ce traitement est une interprétation provinciale d’une façon de faire plus maitrisée à Rome et à Pompéi que dans les marches lointaines. Les formes exagérément distordues et répétitives montrent la déperdition de la connaissance du modèle pour ne privilégier que l’effet en le surexploitant.

 

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Le grandiose procure ainsi ses effets. L’accumulation des motifs et le volume des pièces aident à l’impact visuel. L'ensemble est magnifié par des couleurs vives en contrastes, l’oeil s'en trouve subjugué, le spectateur saisi par la magnificence des formes et couleurs.. L’Exonarthex Byzantin de la basilique Sainte Sophie en est un bel exemple. Cette grand entrée comporte une impressionnante série de peintures imitant des marbres et onyx disposés en placage « aile de papillon », les veines sont en miroir, ce qui provoque d’hallucinants dessins colorés que le visiteur intègre sans broncher. L’effet décoratif trouve ici le gigantisme de l’édifice comme allié.

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Détail d'un faux marbre de l'Exonarthex Byzantin

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Le marbre utilisé comme du « précieux utile » dans les parements et sols intérieurs des palais est intellectualisé en peinture. Il est présent pour servir non seulement d’accompagnement des sujets représentés mais aussi en aporie face à la création divine.
 La Renaissance italienne nous donne de beaux exemples de peintures de faux marbre en accompagnement mais aussi comme partie intégrante du discours. Saint Thomas assigne à l’image, à la peinture religieuse, la mission de mettre clairement en mémoire « le mystère de l’Incarnation » et la vie didactique des Saints. Mais comment mettre en mémoire un mystère? Même incarné, le mystère est une chose inconnue, comment le figurer en échappant à sa dénaturation idolâtre? Il faut donc, nous renseignent les apologétistes comme les théologiens, créer une image qui porte les deux termes d’une contradiction: Figurer le sensible, le monde visible, la visibilité du verbe divin et l’invisible, l’infigurable, l’inénarrable, le mystère christique.


 Dans son ouvrage « Gloire et misère de l’image après Jésus Christ » Olivier Rey revient sur «  l’exemple paradigmatique » choisi par le philosophe Georges Didi-Huberman dans son étude concernant Fra Angelico, appelé aujourd’hui Beato Angelico:  La Madone des Ombres du couvent San Marco de Florence.Cette fresque ( véritable peinture à fresco) qui a pour nom exact "La sainte Conservation" est située dans le couloir des cellules de moines dominicains dont le frère Angelico faisait partie.


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Réalisée vers 1440, la Vierge et l’Enfant entourés par les évangélistes et les saints protecteurs des Médicis trônent dans la partie supérieure, la partie inférieure est constituée de quatre panneaux rectangulaires debout sur leurs largeurs représentant une idée de marbre une idée de marbre qui nous fait penser à de la peinture abstaite contemporaine. Veinés de droite à gauche en descendant, deux avec des franges d’ocre jaune sur un fond vert strié de rouge et deux autres en dominante d’ocre rouge et de sienne brulée; il est a remarquer la présence de nombreux splités, de grandes giclures, de ce que l'on pourrait reconnaitre aujourd'hui comme des "dripping". La disposition rappelle l’ordonnance des orthostrates romains. Le spectateur est au niveau des marbres et lève les yeux vers la scène de maternité divine. On parle de vertu « anagogique » des images pieuses quand elles nous élèvent vers les choses divines. Ici, les deux parties sont censées avoir cette action. Le niveau supérieur élève effectivement le regard et provoque l’esprit, en est ainsi du soubassement aussi indirectement. Il nous plonge dans l’abstraction du mystère de notre condition humaine. Le moine pénitent spectateur se tient au même niveau que la matière colorée. Le "marbre feint" est utilisée comme la représentation non figurative de l’indicible, de « ce qui ne s’énonce pas »  c’est à dire le mystère de la création.

Les moines sont face à des portes colorées qu'ils devront tenter d’ouvrir mentalement par l’oraison et ainsi accéder au Royaume supérieur. Ces peintures qui imitent le travail abstrait des pierres marbrièrers qui fascinent tant, ont une fonction non écrite. Représenter l’abstraction, c’est se plonger dans sa nuit intérieure pour y découvrir la lumière de l’amour divin comme l’écrit au XVIIᵉ siècle le Bienheureux Jean de C. Chanoine de Saint Sernin.

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Couvent des Ognissanti Florence


 Il nous faut donc, dit Olivier Rey, absolument considérer l’oeuvre dans son entier avec la partie inférieure qui est malheureusement le plus souvent absente des reproductions. D’autre fresques comportent ce même dispositif. La grande Cène de Ghirlandaio du couvent Ognissanti présente dans son soubassement, onze panneaux de faux marbres colorés encadrés de noir. Le principe et le but recherchés sont les mêmes. Il faut contempler cette fresque incroyable et comprendre que rien n'est anecdotique, pas plus le paon que les marbres.

Le faux marbre est également intégré dans les compositions de la Renaissance, il devient par sa fonction abstraite une sorte personnification de l’impossibilité humaine à approcher l’infini de Dieu. Notre condition terrestre limite notre connaissance. La nature façonnée par le créateur fait sortir de la roche des pierres colorées et fascinantes. Le peintre les représente avec l’idée d’ « encadrer le figuratif par le non-figuratif, de signifier que le visible est débordé de toutes parts par l’invisible » Le marbre est regardé comme mystère de la création, il vient des forces telluriques mais atteint le divin par son immuabilité.

La fonction ornementale du marbre peint est aussi une façon de célébrer la beauté de la nature qui elle même « fabrique » des images. Fugace comme les couchés de soleil, grandiose comme les paysages, la nature est à l'oeuvre devant nos yeux. Mais elle travaille aussi dans son antre cachée. Les roches polies sont une source d’émerveillement, les « jeux de nature » deviennent des modèles à imiter. L’exploitation des carrières, la mise au point des transports particuliers accélèrent l’utilisation des marbres dans la décoration intérieure.

Abandonné durant le moyen âge, l’utilisation des marbres d’Europe revient en force au XVIᵉ siècle pour culminer au XVIIIᵉ. Le faux marbre suit cet intérêt et permet de combler les vides, de minimiser les coûts. La peinture devient plus réaliste pour aller vers un trompe l’oeil qui est censé faire disparaitre l’idée de la peinture interprétative qui avait plutôt cours en Italie. La palette du peintre se précise ainsi que le graphisme illusioniste. La brosserie spécialisée s’affine pour créer les innombrables effets où la main de l’homme ne sera plus apparente. Les marbres peints d’une manière « conceptuelle» comme ceux de l’école italienne laissent la place à une sorte d’hyperréalisme. Les grands Campans verts, très étirés, de l’Opéra Royal du château de Versailles côtoient les innombrables panneaux peints extrêmement réalistes en couleur. Le château de Versailles donne la grammaire décorative classique qui allie les vrais marbres aux faux, le plus souvent invisibles aux visiteurs non avertis. L’ensemble des châteaux français suivront cette règle qui va se trouver adaptée à toute l’architecture des grandes demeures.
L’appauvrissement des marbres au siècle suivant est manifeste. Les carrières surexploitées ne donnent plus la même magnificence de couleur dans les plaques de grandes tailles. La peinture de faux marbre sera là pour suppléer à la nature déficiente alors que le goût du marbre de se tarie pas, loin s'en faut.

Les grands travaux de Louis Philippe au château de Fontainebleau laissent deux authentiques chefs d’oeuvres que sont les escaliers du Roi et de la Reine. Le décor de faux marbre d’une ampleur extraordinaire atteint ici une maitrise incomparable.

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Escalier du Roi


L’escalier du Roi transformé au XVIIIᵉ siècle par Gabriel, qui agrandit l'accès en ouvrant le nouvel escalier sur l'ancienne chambre de la duchesse d’Etampes conserve  heureusement le plafond initial de la chambre avec ses magnifiques stucs féminins. Cet escalier a été restauré en 1835 comme celui de la Reine, qui se trouve lui pourvu de grands cartons de tapisseries peints par Jean Baptiste Oudry entre 1733 et 1746. Ces grandes toiles sont encastrées dans les boiseries de la partie haute sous le nouveau plafond à compartiments peints et dorés. Toute la partie basse de l'escalier de la Reine est en faux marbre, ajusté en imitation de placage à bords francs.

Ces compostions de faux marbre dont personne ne parle, que donc peut être personne ne voit, sont extrêmement bien réalisés. Avec une maitrise incomparable, justesse des coloris et réalisme du graphisme, ils tiennent les superstructures qui ont besoin visuellement d’une assise forte. Ces escaliers ne sont malheureusement pas visibles. Les visiteurs les aperçoit de loin sans pouvoir les emprunter. Le nom des peintres est sans doute conservé dans les archives du château mais personne ne s’y intéresse …Le but de ces décors étant de ne pas être vu comme des décors. La maitrise du peintre les a rendu invisibles; personne ne les voit, personne ne les regarde comme des chefs d’oeuvres de technicité et de création.

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Faux Marbre  Escalier de la Reine


Les plaques géantes de faux marbre de l’escalier du Roi semblent devoir imiter le « Rouge Royal » bien qu’elles soient assez proches de l’incarnat Turquin de l’Aude. Ces plaques n’existent pas dans la nature. Ce sont des créations réalisées par un peintre en décor qui a conçu ces panneaux grands formats en respectant les coloris et les graphismes des marbres existants. Il a surtout, en idéalisant la composition des masses, juxtaposées celles ci dans un équilibre créant une belle harmonie.

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Escalier de la Reine


La peinture est « construite », les effets retrouvés, les transparences préservées, c’est une peinture « conceptuelle »  La projection d’un marbre idéalisé et pensé: Chaque plaque comporte ses différences comme ses convergences dans un ensemble décoratifs cohérent. Ces grands panneaux sont encadrés par ce qui s’apparente au Gris Turquin, un marbre dense et gris bleuté zébré de refends blancs grisâtres. Cet agencement ne se situe que dans la première montée d’escalier ainsi qu'au rez-de-chaussée.
La partie supérieure est ordonnée de grands panneaux rectangulaires debout sur leur tranches. Trop brunes pour être un pur Saint Anne, il s’agit sans doute d’un mélange de Saint Jean Fleuri de l’Aude et d’un Saint Anne des Pyrénées. La composition est rythmée par des pilastres et des champs de Brèches Grises. Le tout est très dense pour remplir son rôle de soutien au plafond très chargé de peintures, de sculptures et motifs décoratifs de stuc qui est un des joyaux du château.

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L’escalier de la Reine entièrement transformé en 1835 présente une subtile composition de Gris Saint Anne et Rouge Incarnat qui rythme la partie inférieure et monte à l’étage par le limon et la cimaise. Les grands panneaux d’Incarnat sont extrêmement travaillés et montrent une dextérité peu commune de la part de l’exécutant. Il est habituel de n’avoir qu’un peintre par marbre car son dessin est comme une écriture qu’on ne mélange pas avec d’autres. Mais dans ce cas précis, la taille des compositions étant considérable, il serait intéressant de pouvoir étudier de près ces réalisations pour déterminer s’il y a eu éventuellement une deuxième main ou tout du moins des assistants.  Les escaliers du château de Fontainebleau sont les grands oubliés des descriptifs. L’exposition réalisée en 2019 sur les travaux et restaurations de Louis Philippe ( Le Roi et l'Histoire ) ne leurs rendent pas justice bien qu’ils soient des chefs d’oeuvres ayant une fonction qui excède la simple peinture décorative.

 

Escalier de la Reine;  vue avec les tableaux d'Oudry


Les anglais reconnaissent le talent de Thomas Kershaw (1819-1898) qui fut un digne représentant de l’école de peinture décorative anglaise dont l’apogée technique et stylistique se situe entre les années 1840 et 1870. Thomas Kershaw remporta des prix prestigieux comme la médaille d’or de l’Exposition (Great Exhibition ) de Londres en 1851, une médaille de première classe à l’Exposition Universelle de Paris en 1855, Le premier Prix de l’Exposition Londonienne de 1862. Sa technique de « Marbleizing » était incomparable, il dû comme le faussaire hollandais Han Van Meegeren, prouver qu’il ne produisait pas des « faux » en utilisant une technique frauduleuse de reproduction. 

Il lui fut demandé, pour faire taire les suspicions et accusations après l’Exposition Universelle, de réaliser un panneau de faux marbre devant témoins. Une démonstration publique de son savoir faire et de sa technique. Il stupéfia son public. La Famille Royale lui commanda de prestigieux travaux comme la décoration de colonnes au palais de Buckingham ainsi qu' à l'Osborn House. Thomas Kershaw fut membre de la « Painter-Stainers Company » pendant plus de trente ans. Le peintre William Holgate (1931-2002) a été désigné par ses pairs comme son digne successeur.
 Le Victorian & Albert Museum rend un vibrant hommage à Thomas Khershaw en présentant ses panneaux de faux marbre encadrés sous verre. Il n’existe rien de tel au musée des Arts décoratifs de Paris. Les grands peintres décorateurs français du siècle dernier sont des anonymes.

 

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             Victorian & Albert Museum  Londres

 

 




Le faux marbre fait toujours pleinement partie de la décoration intérieure malgré les nouvelles technique de reproduction. Celles-ci sont censées faciliter le travail et sa pérennité, ce qui est une façon de suppléer plutôt à une déperdition du savoir. Les faux marbres en céramique peuvent remplacer l’école disparue des stucateurs marbriers qui ont couvert les entrées parisiennes de chefs d’oeuvres entre 1850 et 1950. C’est toute une génération qui a disparu avec son savoir faire dans la tourmente de la grande guerre. Les céramiques en imitation de marbre ne sont pas encore très répandues et les gammes de coloris et graphismes sont généralement d’esprit très contemporain. Le poli et les transparences sont étonnantes mais manque la composition pensée du peintre. Les agencements sont secs et mécaniques alors que les compositions faites avec du vrai marbre demandaient un choix, une sélection des graphismes qu’il était petit à petit de plus en plus difficile de faire. Le faux marbre permet lui toutes les combinaisons harmonieuses aussi bien en couleur qu’en masses contrariées.
Les faux marbres en papier collés ne sont utilisés que pour les installations temporaires et de petites dimensions. Il s’agit d’un marbre peint photographié et édité sur papiers adhésifs de la largeur des plinthes qu’ils recouvrent. L’illusion est bonne, les répétitions peuvent être évitées en retournant le motif.

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Ensemble de pinceaux particuliers pour peindre les faux marbres.(Source M. Nadaï)


La technique du faux marbre s’apprend dans les écoles de décor peint. Il en existe un certain nombre en France et à l’étranger. L’école Vanderkellen de Bruxelles était la plus célèbre mais depuis la disparition du vieux maitre, le fleuron de la renommée a bien de la peine à se fixer quelque part. Réalisé traditionnellement à la peinture à l’huile fine, il est courant aujourd’hui de peindre des faux marbres à la peinture acrylique, les différences ne sont généralement pas perceptibles par le néophyte bien que la technique soit assez différente. La brosserie spécialisée est bien spécifique pour les faux marbres à l’huile. Les chiqueteurs, les deux mèches, les brècheurs, les fileurs sont des outils indispensables comme le Blaireau et la queue à adoucir. Ils aident à une bonne exécution de l’imitation demandée en créant des effets que les pinceaux classiques ne savent pas produire. La rubrique faux marbre sur l’encyclopédie Wikipedia anglais ( la version française reste à faire ) nous apprend qu’il faut une dizaine d’années pour maitriser cet art! « It typically took an apprentice 10 years or more to fully master the art. » ( Wiki source Marbleizing)

 

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Un vétéran à l'ouvrage:  réalisation d'une brèche violette arabescatesque turque.


La contemplation des marbres est un préalable à sa réalisation en imitation. L’oeil pénètre dans les transparences et suit sans effort le parcours sinueux des veinages entremêlés.  S’abimer « s’abymé » s’engloutir dans le calcaire cristallin chargé de rudistes ( coquilles écrasées), de nodules, de micas chloriteux est une initiation à la lecture des pierres. De tout temps, des paysages, des montagnes, des gouffres, des monstres y ont été aperçu. L’attrait pour les images « naturelles » les images « acheiropoïètes »  c’est à dire non faite par l’homme, non exécutées par la main de l’homme. Ces images sont comme l’Icône envoyé à Agbar, une fascination dévorante. Les motifs des marbres comme les dessins des pierres de jaspes, d’Agates ou d’Obsidienne sont été de tout temps admirés comme les témoignages mystérieux du monde invisible. Aujourd’hui avec une approche plus réaliste, la beauté des roches nous entraine sans difficulté dans une rêverie poétique.

« Au coeur de la pierre, demeure le destin splendide qu’elle proclame et qui, comme les formes des nuages, comme le profil changeant des flammes et des cascades; ne représente rien. Il ne figura jamais comme j’ai prétendu tout à l’heure, larve ni lémure qui au vrai n’ont d’apparence que celle que leur prête l’imagination de l’homme; et il arrive qu’elle les fabrique à partir justement de ces dons du hasard. Il n’y eut jamais d’image, jamais de signe, mais l’imprévisible résultat d’un jeu de pression inexpiables et de températures telles que la notion même de chaleur n’a plus de sens. En même temps, ces armoiries sont norme et canon de la beauté profonde, celle que, sur le rivage opposé, les rares réussites du génie s’efforcent d’enrichir ou de retrouver. Elles procurent en outre, prise sur le vif et à tel instant de son progrès, une coupe irrécusable faite dans le tissu de l’univers. Comme l’empreinte fossile, ce sceau, cette trace n’est pas effigie seulement, mais la chose elle-même par miracle stabilisée, qui témoigne de soi et des lois cachées de la lancée commune où la nature entière est entrainée. »  In « Pierres » de Roger Caillois  1966


La beauté du soubassement de la Madone des Ombres de Florence peut être mis en parallèle avec les « Untitled  I - VI » de Cy Twombly.
Ces toiles donc sans titres, en série, peintes en 1986 à Gaeta en Italie, ont été présentées pour la première fois au Met Breur de New York en 2016.  Ces six grands formats rectangulaires étaient exposées légèrement à part dans l’exposition intitulée « Unfinished ».
La série accrochée dans une sorte de renfoncement provoquait un choc visuel et une grande émotion que beaucoup de visiteurs ont ressenti.
Séparées par une longue cloison de verre dépolie par endroit, l’espace ainsi créé avait l’aspect et la fonction d’une circulation. La vision déroulante de l’oeuvre provoquée volontairement par le manque de recul plaçait le visiteur dans la même posture que les moines dans le couloir où la Madone des Ombres a été peinte entre les cellules 25 et 26. La série Untilted  I-VI  n’a pas été incluse dans le catalogue raisonné, Elle est restée invisible dans son atelier jusqu’à la mort du peintre en 2011. Il est dit que personne ne saurait dire si elle est achevée ou non. Mais comme les pierres invisibles dans leurs caches, elle est sortie à la lumière; leur processus s'est donc comme les pierres, achevé. La peinture excède leur cadre blanc, la série parle comme les marbres aux sens du spectateur, un monde à part, mi marin mi forêt primordiale, qui enchante l'esprit.

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 Les toiles de Twombly sont des orthostrates de cascades d’infiltrations de calcite pure dans un fond de sel de fer, de chrome et de silicate de magnésie hydraté si l’on veut les regarder avec l’oeil souterrain du lecteur de Marbres. La beauté répercutée par le travail en série fonctionne comme pour le soubassement de Fra Angelico; l’oeil en pénétrant la matière et le geste renvoie l’esprit à l’introspection mystique, la nuit obscure où il faut trouver la lumière. Le non titre de la série est une porte ouverte comme souvent, à la première sensation du spectateur et c’est en cette occurence que l’on a pu dire que c’était le « regardeur » qui créait l’oeuvre. Le titre, la légende vous bride, vous oriente, vous guide, vous enjoint de penser ce que le peintre a voulu que vous pensiez; l’absence de titre fonctionne de même, mais avec votre liberté intérieure non gouvernée par le rationnel. La contemplation des marbres procède du même ordre, pas de titre, une date étirée sur 40 millions d’années il y a 100  millions d’années. Peindre les marbres c’est balbutier à la surface du monde. Cy Twombly en savait peut être quelque chose. Roger Caillois devait s'en douter.

 

 

 

 Untitled I- VI   Twombly fondation 2011

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III   et    II 

 

 Untitled I- VI   Twombly fondation 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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22 mars 2021

FEMMES DANS L’AGIR PRODUIRE

 

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Les femmes de métier.

La peinture décorative que tout le monde connait mais que personne ne voit est un monde mixte et tant mieux.
 Il n’en a pas été toujours ainsi du temps de Lebrun ou de José Maria Sert. Depuis quand les femmes ont-elles pénétré cette profession? La grande guerre dit-on a fait disparaître une génération d’artisans d’art. L’ancienne maison Logelin à Bruxelles qui deviendra la si renommée Ecole Van Der Kellen, ne comptait pas d’étudiantes…Seuls les Beaux Arts pouvaient avoir des ateliers mixtes où les femmes étaient quand même minoritaires. Il faut attendre l‘émancipation du décor peint de sa férule du bâtiment pour voir les jeunes femmes arriver dans les écoles de décor.
 La qualification supérieure des peintres en bâtiments incluait dans les entreprises, le statut de peintre en décor pour effectuer les effets de matières comme les faux bois, les faux marbres puis les filets et frises décoratives qui agrémentaient les patines proposées. Ces entreprises avaient du personnel qualifié qui était capable de créer une couleur et faire de magnifique réchampis d’une propreté impeccable. Les entreprises ont changé…Les peintres utilisent des nuanciers industriels et le décor s’est émancipé vite ..très vite.
Les indépendants sont arrivés, les femmes également. Le métier s’est amélioré en s’ouvrant aux nouveaux talents.
La dorure était un métier d’homme il n’y a pas si longtemps,…maintenant les équipes de doreurs sur les chantiers sont plutôt des doreuses! La partie masculine régresse beaucoup et se retrouve en atelier. La mixité et encore moins la parité n’est vraiment visible sur les chantiers de dorure. Dans les CFA  ( centre de formation d’apprentis) comme « La Bonne Graine » l’apprentissage de la dorure ne regroupe pratiquement que des filles. Et dans la tapisserie ? Pour combien de temps l’hégémonie des hommes va-t-elle durer?

Voilà trois portraits de Jeunes femmes indépendantes qui ont choisi un métier aux qualités indéniables mais comportant des risques. Risques liés au statut d’indépendant qui ne leur procure pas les sécurités que beaucoup réclament comme des dus.
Elles cotisent à « La Maison des Artistes » qui  est une association datant de 1952, agrée par l’état en 1969. Celle-ci gère les cotisations et contributions sociales des artistes auteurs pour les Urssaf …C’est un drôle de statut d’indépendant dans le système général, cela n’a rien à voir avec les « artisans » ou les professions d’indépendant sous le régime SSI.
Les artistes auteurs n’ont pas de droit chômage ( à la différence des intermittents du spectacle ) pas de congés payés, pas de comités d’entreprises, pas de stabilité d’emploi…Ils n’ont comme avantage catégoriel que la gratuité dans certains musées et des tarifs professionnels dans les boutiques de beaux arts. Il existe quelques entreprises de décor qui salarie leurs peintres décorateurs, ce qui ne les empêchent pas d’avoir recours aux indépendants pour les gros chantiers gourmand en personnel. Le statut de salarié est appréciable dans certains cas, comme lorsque l'on débute par exemple, il amène un certaine sécurité et l'assurance d'un revenu même modique mais souvent il arrive un moment où l'appel du large se fait entendre:


« Attaché? dit le loup: vous ne courez donc pas
Où vous voulez? Pas toujours, Mais qu’importe?
Il importe si bien, que de tous vos repas
je ne veux en aucune sorte. »

 

QUESTIONS à  Murielle Delaet

Montreuil sous Bois 93

insta @murielledelaet

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 - Comment appelez-vous votre métier?
Peintre en Décor!


- Quelle est votre formation ? Depuis combien de temps exercez vous ce métier?
Je suis née en Martinique, j’ai grandit là bas et à 14 ans je suis allée suivre ma scolarité au Québec
C’était le cursus canadien. Il ressemble beaucoup au système américain. J’étais à Montréal pour ma high school; puis j’ai intégré le CEGEP (Collège d’enseignement général et professionnel ) en décoration peinture, art plastique.
Après j’ai passé une maitrise en scénographie département Théâtre à l’UQAM  (Université du Quebec à Montréal). J’ai commencé à travailler là bas en réalisant des toiles peintes pour le théâtre et notamment pour le festival « Juste pour rire » pour ceux qui connaissent!  

Je suis arrivée en France en 2002 et j’ai travaillé comme assistante déco sur des pièces de théâtre et des films ..quelques courts-métrages dont je ne me souviens plus des titres sauf « le Nécrophile »  ah ah !….et  aussi un autre qui s’appelait « Après » où il y avait Géraldine Pailhas qui a été plus connue ensuite …
J’ai travaillé sur un seul long métrage, un chef d’oeuvre indien appelé « one dollar curry »! Puis j’ai postulé pour l’IPEDEC ( Institut de Peinture Décorative) en fin 2004 et j’ai commencé à travailler pour Emmanuel Renoird, un décorateur parisien qui habite maintenant à Los Angeles.  J’ai donc débuté dans la vie active en 2000 et bifurqué vers la déco intérieure en 2005. Je suis inscrite à la Maison des Artistes.

-  Est-ce que cela a été bien accepté dans votre entourage ?
Le choix de mon métier? Oui pas de problème ..Mes parents n’ont rien dit. Dans mon entourage s'il y a eu des commentaires, c’était surtout qu’ils s’interrogeaient sur ce métier qu’ils ne connaissaient pas …Est ce que l’on peut vivre de ça ? etc… Mais ça a été accepté sans problème, quelques interrogations mais c’est tout.

- Vous qui travaillez sur des chantiers ( Renovation du bâtiment ) Avez-vous trouvé votre place dans cet univers qui est majoritairement ( sinon exclusivement ) masculin ?
Ah mon expérience est très bonne! Il n’y a pas de problèmes je n’ai connu que très rarement des situations compliquées et je ne crois pas que ce soit parce que j’étais une femme…. De toute façon je ne me suis jamais senti être considéré comme le « sexe faible » Un mètre quatre vingt dix ça change les rapports!  Oui c’est un univers masculin, il n’y a pas de quelconques aménagements pour les femmes, c’est tout le monde à la même enseigne…S’ il y a un côté négatif à ça, c’est pour les commodités mais il suffit de demander et le plus souvent on a vestiaire et toilette pour nous.
On s’impose sans difficultés, je trouve qu’il n’y pas vraiment  de macho phallocrate misogyne sur les chantiers..Et s’il y en a, ils ravalent en silence leurs frustrations. J’ai connu des peintres enfin des corps de métiers désagréables mais pas de dérapages sexistes. Il n'y a que lorsque l'on est en tenue de ville et non pas en tenue de peintre que quelque fois il ne vous imagine pas peintre...et vous prenne pour la cliente...Ah ah Ça m'est arrivé!

- Quel est votre ressenti en tant que femme dans ce monde compétitif où l’on est jugé, évalué, comparé sur pièces
Alors là non ! Je n’ai aucun problème avec ça.
Aucune réticence vis à vis des jugements qui pourraient être portés sur mon travail; d’ailleurs la plus part des gens ne sont pas très critiques. Je n’ai que des compliments et souvent faciles. Les clients sont toujours hyper contents, les déco sont très vite satisfaits .. Et les peintres en bâtiment nous appelle « Picasso »…Je travaille en équipe, j’ai mes propres chantiers et intègre des équipes …quand ça ne va pas , c’est à dire quand ce que l’on fait n’est pas réussi on s'épaule, on recommence, on trouve des solutions c’est un travail d’équipe. Bon quelque fois il y a des ratages oui …mais on arrive toujours à s’en sortir…
Dans les sociétés de décoration comme Mériguet, Del Boca ou Gohard Deco, il peut y avoir entre salariés des compétitions je pense, mais dans les équipes d’indépendants c’est autre chose, c’est très volatile, on n’est pas lié par un contrat de travail. On s’entend bien, on est souple et polyvalent et la bonne humeur est de rigueur !


- Quels sont vos domaines de prédilection ? Acceptez vous tout les travaux?
J’aime élaborer des décors qui mélangent matières et ornements, j’aime beaucoup les pochoirs que je dessine et découpe ou fait découper au laser maintenant…La peinture des ornements en frise ou en semi donne beaucoup de satisfaction esthétique.
 Enfin, je fais de la deco traditionnelle XVIII et XIXème siècle et de la déco assez contemporaine, des créations d’effets et de matières pour des appartements très design…J’aime beaucoup mélanger les genres.

J’accepte tous les défis, oui …quoique .. certaine fois les demandes ne sont pas folichonnes… Je n’accepte pas les travaux de stucco par exemple, pas de béton ciré ou Tadelak, je sais le faire oui, mais ça ne m’intéresse pas…. Je le fais faire quand le deco ou le client en demande.

Depuis quelques temps je participe à des chantiers de Restauration, J’ai appris beaucoup de techniques en travaillant avec des restaurateurs. J’interviens en restitution sur ces chantiers qui peuvent être extrêmement techniques mais dont le résultat est magnifique. Je ne vais pas faire ici la liste des personnalités de la restauration mais j’ai travaillé avec Cinzia Pasquali par exemple et aussi avec Jean de Seynes mais c’est surtout avec Marie-Lys de Castelbajac que j’ai acquis une bonne connaissance des processus de restauration dans lesquels je pouvais amener mes compétences en restitution. Je travaille souvent avec elle et c’est toujours de très beaux chantiers!

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  - Quels sont les quelques chantiers qui vont ont laissés les meilleurs souvenirs ?:
J’aime énormément les déplacements, j’aime les voyages.
Le travail en équipe est agréable quand vous vous entendez bien. Depuis quelques années une équipe informelle s’est constituée à partir d’un beau chantier en Turquie et donc à cinq, on se retrouve à s’embaucher les uns les autres et l’habitude de travailler ensemble fait que l’on est extrêmement efficace!! Trois garçons, deux filles avec maintenant plus de dix ans de pratique en équipe, n’importe quel déplacement est agréable!
J’ai, je viens d’en parler, un très bon souvenir du chantier en Turquie à Istanbul, enfin plus précisément Kanliça, dans une grosse maison sur les rives du Bosphore. Quatre mois de chantier incroyable !  Et à ce moment là, la Turquie était agréable car en pleine croissance…
Je suis allée en Russie à Moscou, mais j’ai préférée Ekatérinbourg dans l’Oural..C’était une expérience !  j’y suis allée plusieurs fois en différentes saisons, le printemps et en plein hiver…neige, glace et températures extrêmes. On travaillait pour un Hôtel de luxe.
On a beaucoup bossé mais bien visité la ville et passé des soirées mémorables!
Je garde un super bon souvenir du chantier pour Jacques Garcia à Sorrente face au Vésuve, et ce n’est pas uniquement parce que c’est la capitale du Lemoncello !  C’était superbe.  On travaillait dans une somptueuse villa face à la mer. Toujours en équipe (avec mes amis les frères Christian et Cyrille Laroche ) on peignait un décor inspiré de la villa Kérylos.. Le temps était magnifique, la nourriture italienne divine et les ballades en scooter sur la corniche digne d’un film italien ! Je suis allée en Toscane aussi. Près de Florence à Greve in Chianti, dans un somptueux palais entouré de cyprès sur une colline ..Puis l’Angleterre, Londres à Covent Garden pour la grosse boutique Ladurée, à Ascot avec Nicolas Reese pour Garcia, enfin j’ai plein d’excellents souvenirs de chantier. La corse avec le Musée Bonaparte ou je retourne assez souvent avec Marie Lys de Castelbajac. J’ai aussi beaucoup aimé la restitution du décor du jardin d’hiver de l’Hôtel de Païva à Paris sur les Champs Elysées. J’ai travaillé en binôme avec Amaury de Cambolas, Nous avons, à partir des photographies anciennes datant de 1870 /1880  et des dégagements stratigraphiques, recréé le décor du Jardin d’hiver décrit par les frères Goncourt dans leur journal… Il y avait plus de dix couches de peinture, tout le monde avait oublié le décor original! C’était fabuleux de faire renaitre un décor si mythique dans cet endroit incroyable qu’est le Traveller’s.
J’ai été très aussi heureuse de créer un décor assez élaboré pour la chambre de William Christie dans sa superbe maison de Vendée, là où se déroule son festival baroque …J’y suis allé en équipe et ce fut une sacrée expérience ..William Christie venait tout les matins et nous offrait du thé!

Mais sinon, il y a le chantier d’une vie ! Mon château préféré..! J’ai commencé en 2009 à travailler au château de Tournoël …La grande ruine sur son éperon rocheux au dessus de la plaine de la Limagne près de Volvic…Le commissaire priseur Claude Aguttes m’a confié pièce après pièce la tache de réhabiliter les intérieurs proposés à la visite mais aussi les parties privées car le château est trop grand pour être visité entièrement. Je ne connaissais rien au décor de haute époque mais j’ai appris… Voilà douze ans que je travaille dans ce château et ce n’est toujours pas fini. J’y vais en équipe, monsieur Aguttes me communique ses idées et j’élabore un projet…Il me fait confiance et c’est quelque fois une surprise pour lui mais il est toujours enthousiaste et très satisfait. Sinon en ce moment je travaille pour Géraud de Torsiac avec les frères Laroche pour le grand Hôtel du Chateau de Versailles ! Encore une aventure....

 

 

QUESTIONS  à  Cécile Crochet

Paris 18 ème

Insta @cecile_crochet

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- Comment appelez-vous votre métier?
Mon métier est «  Peintre Décoratrice »

-  Depuis combien de temps exercez vous ce métier   - Quelle est votre formation ?
J’ai passé un baccalauréat B (économie) Puis une licence d’Art Plastique à Paris
J’ai suivi ensuite le cursus des Cours Renaissance à Bagnolet où j’ai appris le métier de peintre décoratrice. J’ai commencé travailler en 1994.
Ma formation a été financée par l’entreprise Trouvé. J’ai donc commencé dans l’entreprise de monsieur Trouvé avec monsieur Lefumat bien connu dans le monde de la peinture décorative. C’était assez déroutant mais formateur…Puis je suis allée travailler aux Etats Unis avec Pierre Finkelstein pendant un an. Devenue indépendante, j’ai continué de retour en France, en développant ma propre clientèle …et cela continue encore aujourd’hui ..
J’étais d’abord à l’Urssaf puis peu après inscrite à la Maison des Artistes.

-  Est-ce que votre métier a été bien accepté dans votre entourage ?
Oui, mes parents l’ont accepté sans réticence, ils étaient contents que je trouve ma voie!
Par contre, cette voie, ma grand mère ne l’a jamais comprise, elle disait que ce n’était pas un métier « normal » enfin que c’était un métier d’homme!

- Sur des chantiers ( Renovation du bâtiment ) Avez-vous trouvé votre place dans cet univers qui est majoritairement ( sinon exclusivement ) masculin ?

Ma place ? oui, il y a une grosse différence entre aujourd’hui et mes débuts…Lorsque j’ai commencé on me faisait comprendre que je n'étais pas légitime, il fallait s’imposer et je ne pouvais m’imposer que par la qualité de mon travail. Comment dire, on ne pouvais être prise au sérieux que par le travail effectué. Je me souviens d’un chantier en Suisse où je faisais des filets. J’ai pris une pause pour aller boire un café et quand  je suis revenue, un type avait marqué son numéro de téléphone sur ma règle à filet!  Il y a ceux qui veulent vous aider tout le temps et ceux qui vous ignorent..Il faut savoir se positionner en professionnel et au début ce n’est pas si facile….

- Quel est votre ressenti en tant que femme dans ce monde compétitif où l’on est jugé, évalué, comparé sur pièces?

Moi, je ne suis pas « compétitive ».et donc je n’ai jamais ressenti  de pression comme ça.. Certains hommes disent préférer travailler avec des femmes car il y aurait moins de combat de coq !  il y a aussi une forte compétition entre femme mais n’ayant jamais été dans ce sens là, ce n’est pas quelque chose qui me pèse. Oui, on est jugé sur son travail mais je pense que c’est comme ça que ça doit être non? Quand on réalise, on produit quelque chose de tangible comme du décor peint, le résultat est là et on ne se cache pas…De toute façon s’il y a des problèmes hommes femmes c’est souvent entre la peinture générale et les deco.. certains peintre en bâtiment ont du mal a être « dirigé » par une femme….et moi, lorsqu’il y a un problème je ne me dis pas que c’est parce que c'est un homme mais plutôt parce que c’est un con….


- Quels sont vos domaines de prédilection ?-
Ce que j’aime c’est le changement… Je n’ai pas de souci avec la variété. J’aime faire des choses très différentes. C’est un des grands avantage de notre métier que de faire des choses très différentes…

- Vous acceptez tout les travaux?

Oui, j'accepte tout ce que je sais faire, ou pas d'ailleurs!  En tout cas si c’est du décor peint j’expérimente, j’échantillonne dans mon atelier. Je fais de la laque, du meuble peint et plein de découvertes en créant des matières, même avec du relief...J'aime cette alchimie, cette cuisine artistique qui permet de projetter à partir d'un petit échantillon une salle entière ...la "vision de masse" est assez difficile à acquérir mais c'est une qualité qui vient avec le métier.

Je ne refuse rien, enfin uniquement les chantiers qui sont trop sales et bruyants ou si je n’ai pas confiance dans les entrepreneurs qui me sollicitent.

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 - Quels sont les quelques chantiers qui vont ont laissés les meilleurs souvenirs ?
Ah.. lorsque j’étais au Etats Unis j’ai eu des chantiers mémorables ..Comme celui du Getty Museum de Los Angeles avec Pierre Finkelstein.  J’y ai fait du faux marbre dans les salles d’expositions de l’art européen et notamment français, ce qui est amusant. J’y ai fait aussi de la patine et plein d’autres choses assez variés.

J’ai travaillé à Dallas, à Las Vegas. Je me souviens avec plaisir du Casear Palace où j’ai réalisé des colonnes en faux marbre pour un décor néo-romain assez kitch… j’ai travaillé aussi à New York bien sur, là où je résidais.
Sinon j’ai fait plein de beaux chantiers à Paris ..chez des Saoudiens et pour une clientèle toujours assez chic et internationale..J'ai participé à la rénovation du château de Sceaux. Comme celle du château de Villette aux environs de Paris ... …Il y en a tellement eu que je peine à m'en souvenir de tous!

Ah oui! J'ai travaillé un an pour des japonais!! ..Toute une deco sur les éléments d'une maison en kit!  J'ai réalisé énormément de décor pour les Ateliers Thiery qui sont une société de dorure bien connue.
En ce moment je m'occupe de la décoration de la maison mère d'une banque pestigieuse !!

 

QUESTIONS à Gaëlle Dulac

Brunoy 91

insta @gaelledulac

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   - Comment appelez-vous votre métier?
Je suis peintre décorateur …je dis que je suis peintre et souvent ça suffit

   - Quelle est votre formation ? Depuis combien de temps exercez vous ce métier?
J’ai suivi des cours pendant ma scolarité dans un conservatoire d’art plastique, j’ai passé après un bac technique arts appliqués (STI) Puis j’ai fait l’école Olivier de Serre à Paris dans la section fresque mosaïque …
J’étais un peu perdue avec des histoires familiales compliquées, j’ai été au p’tit bonheur voir a la SEMA, la formation des métiers d’art. Je ne savais pas trop quoi faire à part être peintre et je suis tombé sur la formation « peintre en décor » je me suis que c’etait ça que je voulais faire !
 J’ai fait des petits boulots pendant six mois ( vendeuse au BHV par exemple ) pour me payer cette formation à l’IPEDEC ( Institut de peinture décorative  ) à Pantin…et ce n’était pas rien, c’était hyper cher, il fallait aussi se payer sa « caisse » ..c’est à dire la caisse de brosserie particulière … j’ai réussie à mettre dix mille euros de côté!
 Je suis sorti major de ma promo début 2004 et il fallait que je bosse sans tarder.
 J’ai très rapidement commencée à travailler sur le gros chantier de l’Hôtel Royal Monceau décoré par Jacques Garcia !
C’est Cyrille Laroche ( Maintenant Atelier Laroche ) qui m’a appelé au printemps 2004. Je l’avais rencontré à l’Ipedec où il était assistant. Assistant d’un professeur d’Olivier de Serre qui donnait des cours à l’Ipedec, Bruno Baloup. J’ai travaillé avec Cyrille sur un grand décor réalisé par Philippe Laurent ..J’ai peint des arbres, je m’en souviens ..on a bossé comme des fous, nuit et jour d'affilé, j’étais tellement crevée que je en suis même pas allé à la soirée d’inauguration !

Après comme une sorte de super formation, j'ai été assistante de Christian Martincourt ...et ça c'est formateur pour les futurs chantiers....


   -  Est-ce que cela a été bien accepté dans votre entourage ?
Oui très bien, Il n’y a eu aucune réticence autour de moi ….J’avais 19 ans, mon père de toute façon voulait que je fasse un métier manuel et ma mère, passionnée d’art, elle m’a soutenue vraiment …non, pas de problème de ce que côté là..!


- Sur des chantiers ( Renovation du bâtiment ) Avez vous trouvé votre place dans cet univers qui est majoritairement ( sinon exclusivement ) masculin ?
J’aime beaucoup être sur les chantiers, c’est très vivant, tu apprends l’humour et l’autodérision. tu as un nouveau rapport aux garçons, moi ça m'a beaucoup appris, ça renforce en plus, il y a un côté "guerrier" ou "aventurier", tu montes sur des échafaudages, c’est physique, tu te donnes à fond! Ça développes les qualités d’adaptation.
j’aime beaucoup les ambiances de chantier, il y a tous les milieux sociaux, plein de corps de métier. Il y a un échange et dans cet univers masculin, il y a un lachez prise que j’aime bien. Ça devient comme une famille!

 

- Quel est votre ressenti en tant que femme dans ce monde compétitif où l’on est jugé, évalué, comparé sur pièces ?
Oui et bien c’est pas évident, on fait beaucoup plus facilement confiance à un homme qu’a une femme dans le décor. En tant que femme il faut s’affirmer, ce qui n’est pas évident. Rester femme dans un monde d'homme, se faire entendre, comprendre et respecter…c’est un équilibre à maintenir en permanence et en même temps c’est du défi.

  Je pense que je suis compétitive mais dans le bon sens du terme, pas pour être la meilleure mais faire des choses comme les garçons, dès le début je voulais m’affirmer en tant que personne. Je refusais toutes leurs sollicitudes, ils voulaient te monter l’échafaudage moi j’aime faire ce que les mecs font, avoir le même rôle qu'eux. Puis j’ai appris l’humour, parce que au début je réagissais presque comme un pitbull à toutes les blagues un peu lourdes puis j’ai gagné en souplesse, j’ai compris les codes et l’humour chantier mais sans dérapages, je me sens toujours femme et je mets des limites. Pendant dix ans, j’étais avec un peintre qui est devenu chef de chantier et j’étais protégée, on était dans la même boite et c’était connu, après lorsque je suis devenu célibataire c’est devenu autre chose..et j’ai dû bien marquer les limites …mais une fois les limites marquées il n’y a pas de problème, même s’il y a toujours un jeu ambiguë chez certains. Parce qu’un mec avenant qui blague avec tout le monde c’est juste un mec sympa, un fille qui fait ça sans marquer les limites, ils dérapent…
Pour moi ce métier, rassemble bien les deux côtés masculin et féminin : le chantier, c’est le côté masculin et la fibre sensible, artistique c’est le côté féminin. .… c’est peut être pour ça qu’il y a autant de femme dans la déco…enfin c’est assez équilibré, les équipes sont le plus souvent mixtes. On rencontre de très belles personnes sur les chantiers.

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- Quels sont vos domaines de prédilection. - Acceptez vous tout les travaux?
J’aime la peinture figurative, je dessine et peint.
Sinon je fais toutes les matières et ornements… oui j’accepte tout ce que je trouve intéressant ..et qui plus est quand il y a une équipe sympa.. comme à Versailles pour le grand Contrôle avec l’équipe de Cyrille Laroche …


 - Quels sont les quelques chantiers qui vont ont laissés les meilleurs souvenirs ?
Ah! moi comme je le disais j’aime beaucoup les chantiers… donc il y en a beaucoup! …. D'abord j'ai un bon souvenir des cours que j’ai donné .. bon ce n’est pas des chantiers mais c’est pareil.  j’ai enseigné  à l'Atelier des Peintres en Décor et à l'école d'Art Mural de Versailles mais ce que j'ai préferé ce sont les cours donnés en Guadeloupe à l’ « Ecole de la Dernière Chance » ça c’était l’aventure pendant trois semaines!
Ce qui est amusant c’est que je logeais là bas chez une mes premières élèves de l’école des métiers d’art  (l’INFA) à Tremblay. Mais oui, les chantiers j'ai de bons souvenirs aussi ... ...J’ai travaillé au Ritz plusieurs fois pour les sociétés Trouvé et Gohard déco et dans plein d’endroits différents.. Mais c’est les lieux prestigieux où il est incroyable d’avoir été qui marquent vraiment……à Reims, au château des Crayères, l’hôtel de luxe pour les amateurs de Champagne…  Ah oui, l'un des plus beau c'était à la cahédrale d'Alès avec Valerio Fasciani, un vrai chantier de restitution de décor de voussures et demi-coupole sur les pas du peintre fresquiste Antoine Sublet....  Et évidemment le salon doré de l’Elysée en août 2020 avec Marie Begue...Le bureau du président ! j’ai restitué des décors peints sur les dorures dans le cadre d’une campagne de restauration assez médiatisée..
J’ai travaillé à l’Hotel Lambert avec Madeleine Hanaire dans la salle des muses…il faut voir ça!..J’ai eu aussi le Louvre pour moi toute seule pendant la fermeture covid, enfin quand je dis toute seule, c'était une bonne équipe de filles! Mes amies Chloé Costes, Lucie Deslile, Alexandra Chiarella et Priscilla de Buhren!. Il y a eu pas mal de travail avec les Ateliers Mariotti. On était seul dans le palais, j’ai peint du faux acajou sur des grandes portes…CNN m’a même interviewée, et longuement, mais ils n‘ont gardé que le passage où je détaille la brosserie … ( a voir ici)

 J’aime beaucoup les déplacements .. mais alors loin ! J’ai pu aller deux fois à Pékin .. La chine c’est quelque chose …Froid et pollué mais très intéressant.
Je suis allé travailler à Moscou aussi, avec l'atelier Tourtoulou, dans le centre, près de l’église Saint Jean le Précurseur. J’y fait des ornements, du faux marbre et de la patine ..pendant deux mois et demi !
J’ai même été au Kasakhstan faire la déco de la boite de Régine à Astana! (le président Nazarbaïev adorait aller au Jimmy’s de Monaco, il a demandé à Régine d’ouvrir une succursale chez lui…Horrible! ) C’était super dur comme chantier mais dingue d’aller là bas boire un coup avec Régine; elle était souvent pas drôle et on bossait avec des horaires de dingues!
Enfin l’aventure n’est pas finie …j’espère retourner à Moscou prochainement.



 

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 Les photos d'atelier ont été aimablement autorisées par Cécile Crochet

 

 

 

 

 

 

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MEATPACKING MADISON



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2001

(....)


Dans la société appelée PBN : Les Productions Bonne Nouvelle, composée de deux salariés associés égalitaires, j’occupais en 1987 les fonctions de chef d’atelier. Nous étions localisé rue de la lune, dans une assez curieuse construction en pignon sur le boulevard Bonne Nouvelle. Cet immeuble construit disait-on par Eiffel avait une belle terrasse en triangle donnant sur la grande Porte Saint Denis. (il existe toujours)
C’est dans ces locaux que j’ai passé mes trois ans de ce qu’on pourrait appeler mon « apprentissage » J’ y ai attiré mon ami Denis Meillassoux qui très vite participa à cette aventure. Je l’avais rencontré un soir, chez un ami, plus ou moins commun. Nous nous sommes revu dès le lendemain dans un vernissage du peintre chinois Ru Xiao Phan que nous connaissions. Nous y avons exercés nos talents de critique d’art, cela fut le début d’une amitié qui nous amena naturellement à travailler ensemble. C’est avec lui que je suis allé à Manhattan pour la première fois en 1988. (...)

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Denis Meillassoux et Amaury de Cambolas 1996


En 2001, Denis avait un bon contact pour réaliser les décors des boutiques Emmanuel Ungaro. Le décorateur italien, Antonio Citterio, avait conçu une sorte de signature décorative avec un contraste fort entre les bois sombres (masculins) et une patine tirée à l’horizontale d’une couleur rose un peu fuchsia tendre et coloré, très lumineuse.
Les grands murs de jonction entre les présentoirs de bois sombre extrêmement design, sobres et chics, devaient être peints en patine horizontale; ce qui devait laisser par les stries du spalter une grande quantité de nuances colorées allant du fuchsia au rose le plus délicat. C’était assez technique, les stries devaient être horizontales avec une sorte de vibration élégante. Les cabines d’essayage ainsi que le fond des vitrines devaient être aussi peintes avec cette technique et bien évidemment de cette même couleur.

Une Jeune femme brune en tailleur qui se faisait appelée Madame Fourrier était l'interlocuteur de Denis, c’est elle qui gérait la réalisation des décors. Nous avions déjà réalisé les peintures de la grande boutique de l ’avenue Montaigne et maintenant la maison Ungaro voulait ouvrir une nouvelle boutique à New York. Denis fut bientôt sollicité et c’est ainsi qu’il m’embarqua dans cette aventure. Tout ne fut pas simple dès le commencement, car la maison Ungaro voulait exporter en kit sa boutique conçue et fabriquée en Italie sous l’oeil de Citterio. Une fois terminée dans leur atelier de Cantou, il ne s’agirait plus que d’agencer les différents éléments in situ pour minimiser le temps d’immobilisation de leur location et ouvrir le plus vite possible. Denis partit pour l’Italie du Nord, mais cela se passa avec tant de problèmes qu’il en revint assez vite en me disant que ça n’allait absolument pas, que ce n’était pas la bonne méthode et que nous partions réaliser les décors sur place. J’étais très heureux de cette nouvelle comme on s’imagine !
Denis avait suivit les cours de l’Ecole des Arts Décoratifs ( « il a fait les « ArtDeco » comme l’on disait à ce moment là ) Il possédait un bon coup de crayon, un dessin très sûr pour toutes les architectures. Assez grand, d’allure sportive, il avait ce que l’on appelle, un physique avenant. Son visage régulier, sa masse de cheveux brun et son regard rieur lui assurait un beau succès auprès de tout le monde. Les sourires féminins l’encadraient. Sa verve et son humour faisait le reste. Madame Fourrier n’échappa pas à la règle.

 

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Denis Meillassoux Artiste et Peintre 2015


 Notre voyage fut décidé et organisé assez rapidement. Nous emmenions que le strict nécéssaire, toutes nos fournitures étant facilement accessible là bas. Il fallu trouver un hébergement car la société Ungaro ne pouvait s’en charger nous disait Madame Fourrier. Un budget nous avait été alloué et c’était à nous de nous débrouiller. Denis connaissait beaucoup de monde. Il m’expliqua qu’il connaissait une fille qui habitait New York. Plus précisément il me confia que c’était l’amie d’un ami et qu’elle avait un appartement dans Manhattan.
Evidement cela n’était pas gratuit, c’était d’ailleurs assez cher mais moins que l’hôtel et nous aurions une cuisine. Cette amie du nom de Laurence avait expliqué à Denis que son  « RoomMate » étant parti, elle cherchait un remplaçant, fusse-t-il temporaire; même pour un mois. Elle était d’accord pour nous recevoir tous les deux si nous pouvions partager la même chambre. Comme on s’en souviens, ce n’était pas la première fois pour moi et avec Denis cela ne me posait aucunes difficultés. Cette Jeune femme était photographe et avait disait-elle bien des difficultés à payer son « rent » surtout depuis son divorce.
Affaire fut conclue et nous voilà en partance pour aller travailler à New York! J’étais extrêmement content d’avoir cette deuxième chance!
Nous avions un rendez-vous là-bas, calé par Madame Fournier qui devait mettre les choses en route.
Je ne me souviens absolument pas du voyage, de ces préparatifs ou autres. Nous étions si insouciant, confiant qu’aucune possible gravité liée à ce départ n’a pu certainement fixer mes souvenirs. Nous sommes parti ensemble comme treize ans auparavant, sans aucun souci, en rigolant j’imagine. La complicité qui nous liait dans le travail était l’humour et la dérision. La vie ne se passait pas sans humour. On se moquait facilement de tout, à croire que la dérision nous permettait de supporter toutes les difficultés de notre travail et il y en avait énormément quand on y pense: Les conditions de chantiers difficiles, la lutte pour une place avec les autres corps de métier, les clients tatillons, les peintres en bâtiment sabotant nos fonds et l’obligation de travailler sans confort dans des endroits bruyants ( machines des menuisiers, des électriciens, des carreleurs) plein de poussière de ponçage avec en plus, un minimum de «  commodités » L’eau au robinet dans la cour, pas de vestiaire, pas de toilettes et des problèmes techniques constants.
Les boutiques sont souvent le théâtre d’une sorte de surenchère. Dans un même espace, pressé par une date d’ouverture, vous mettez tous les corps de métier ensembles et vous avez un chaudron explosif. Si vous êtes trop gentil, vous passez en dernier, si vous êtes trop pressants, vous vous mettez tout le monde à dos avec une ambiance qui passe de difficile à épouvantable!
Il faut s’affirmer sans agressivité et accepter en souplesse les aléas du chantier: faire et refaire, aider et se faire aider, prêter du matériel et courir après..etc etc  Denis par son humour rendait les choses si faciles que tout devenait une partie de rigolade même les plus sombres « galères » . On râlait, on s’amusait, on filoutait et on s’en sortait à chaque fois. Il y a plein d’anecdotes qui me font encore rire simplement en y pensant. Lorsque les situations étaient tendues, les réparties et l’aplomb de Denis pouvaient déclencher des fou-rires réparateurs bien qu’ils puissent devenir incapacitants chez moi. Je ne rappellerais que pour les lecteurs avertis ( cela pourrait faire l’objet d’une note plus détaillée) les épisodes du « paillons de Mirapolis », de la « cargolade de Byrrh-Cuzenier », des cubes de PBN, de Tombaize aux Tuileries etc…Je pourrais bien évidemment rajouter Ungaro-Madison.

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Nous sommes arrivés tranquillement en taxi au pied de notre nouvelle habitation. Laurence habitait dans le quartier de MeatPacking au 305 de la W 13th Street. Un bel immeuble fait d’une alternance en damier de briques sombres et rouges avec une grille noire donnant sur un renfoncement. Architecture austère d’une simplicité voulant sans doute rappeler Mies van der Rohe. L’ensemble semble difficile à dater.  L’appartement était agréable. Une petite entrée en angle ouvert donnait sur un long séjour. Un petit couloir sur la gauche ouvrait sur deux chambres face à face avec une salle de bain au milieu. Une cuisine, simple et en retrait près de la porte d’entrée sentait la litière du gros chat qui vivait confiné silencieusement sous les meubles.
L’ensemble était agencé avec le goût sûr d’une bohème bourgeoise chinant ça et là. Des meubles néo 60 se mélangeaient avec de la récupération vintage. Le tout dans les tons beige et verts d’eau, calme, sobre, chic… agrémenté de plantes grasses.
Laurence n’était plus si jeune que son apparence le voulait. Grande et très mince, dérivant même vers ce que l’on appelle la maigreur; ses jambes étaient si fines que tout galbe en avait disparu. Elle portait une grosse tignasse ébouriffée qu’elle manipulait souvent en penchant la tête. Son habillement s’inspirait des anciennes photographies devant lesquelles elle avait du rêver longtemps. Un mélange de Janis Joplin, d’Hendrix et de Talking Heads qui lui donnait évidemment le côté artiste recherché. Elle était moitié jolie, en tout cas elle l’avait peut être été et vivait la dessus. Elle nous accueillie avec beaucoup de gentillesse mais je perçu assez vite durant la conversation une sorte d’irritation de sa part devant l’attitude de Denis.
Assise sur le canapé, elle prenait des nouvelles de leurs connaissances communes, de l'ambiance de Paris, de la teneur du travail qui nous amenait dans « sa » ville. Elle ne me parlait pratiquement pas et pour ma part gardais un silence prudent. Après quelque minutes d’observation, il me semblait qu’elle était agacée de ne pas voir Denis en état d’allégeance, c’est à dire pour me faire bien comprendre, elle trouvait, je pense, Denis trop sûr de lui, trop à l’aise et blagueur. Elle aurait sans doute aimé le voir plus admiratif, plus en demande de conseils et d’explications sur l’impressionnant New York. Elle aurait souhaité le voir la reconnaissant comme une fille de poids, elle voulait être considérée comme une personnalité. Le problème était que ce n’était pas le cas. Tout était fabriqué et Denis le percevait instinctivement.
Il ne la prenait absolument pas au sérieux et rien de ce qu’elle pouvait dire ou penser n’avait pour lui de valeur. Je m’aperçu assez vite qu’il avait parfaitement raison, c’était une boite vide remplie des idées du moments, un personnage construit sur les apparences; sans fondement ni consistance. Elle était « cool » oui, mais larguée, seule et désespérée. Son attitude avec moi, était sans agressivité mais assez lointaine. Elle mit du temps à venir vers moi, puis elle vint trop; comme je l’ai gentiment repoussée, elle resta assez distante jusqu’à la fin du séjour et nous n’avons bien évidemment, pas gardé de lien.

 

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Nous avions rendez vous dès le lendemain avec madame Fourrier sur le chantier de la future boutique. Il fallait se déplacer en métro à partir de la station de la 14 ème rue et cela n’a pas été sans mal car souvent distrait, nous avons plus d’une fois raté nos correspondances!
La boutique était à l’angle de la très passante Madison avenue et de la East 67 ème rue qui arrive en perpendiculaire sur Central Park. J’étais de nouveau dans ce quartier arpenté en 1992. On s’imagine bien que c’était avec un certain plaisir que je retrouvais ces trottoirs plein de bons souvenirs.
Très spacieuse avec des vitrines sur l’angle, la boutique au numéro 790, s’ouvrait sur un dédale de grands présentoirs en construction. Face à l’entrée, un escalier fait de marches plates en verre rose fuchsia ne comportait pas de contre marche. Structure aérienne ultra moderne d’assez bel effet, il desservait un espace d’essayage à l’étage pour les bonnes clientes qui aiment à passer du temps dans une sorte de show room plus privatisé. Il y avait un grand sous sol avec des bureaux et des réserves.
Les travaux étaient très avancés, les peintres italo-américains s’affairaient, les menuisiers (italiens) travaillaient sur les présentoirs. Madame Fourrier enceinte d’une bonne dizaine de mois, nous accueilli toute souriante. Elle nous fit les présentations du chantier et de son responsable, un petit italien noiraud pète sec qui parlait avec accent prononcé en roulant les « r ».
Nous avions notre matériel sauf les liquides. Il nous fallait acheter une assez grande quantité d’essence de térébenthine.
Je n’avais jamais eu à faire des achats auparavant, tout était fourni. Ne sachant pas où aller, on nous indiqua une boutique mais ce n’était pas vraiment la bonne adresse . Aussi incroyable que cela puisse être, nous sommes parti acheter de l’essence dans China Town, dans ce dédale dont les touristes n’effleurent que la surface!  Extrêmement dense, très peuplé avec des arrières cours d’une crasse inimaginable, China Town n’est pas réputée pour ses fournitures de peinture.
Nous avons donc ramené de cette longue flânerie dans la foule, une sorte de pétrole infect acheté dans une boutique bazar qui ne rappelait rien de connu. Cette essence que nous mélangions avec l’huile de lin amené de Paris, nous permit de confectionner un glacis à peu près utilisable malgré son odeur de Kérosène huileux.
 Nous nous mîmes au travail, mélangeant les couleurs pour obtenir ce rose si particulier. Les fonds blancs préparés par les peintres devaient être très couverts, très « nourris » c’est à dire qu’ils devaient impérativement recevoir deux couches de fond uniformes sans maigreurs, ni manques de peinture car notre glacis rentrerait immanquablement dans ces failles. La patine laissera ainsi des tâches brunes affreuses. Il n’y a pas de reprises possibles si ces maigreurs appelées « embus » apparaissaient, c’était l’intégralité du panneau à refaire.  

Un colosse aux bras nus tatoués, avec un bandana ceinturant son front auréolé de maigres cheveux blonds en filasses se faisant appeler James, Denis l’appela pour toujours « le gros James ». Il était responsable du ménage. Fort en gueule, il prenait une place considérable. Denis eut tôt fait de le circonscrire par trois vannes bien senties ( Denis parlait un excellent anglais, imagé et nourri de références cinématographiques plus que littéraires, tout à fait adéquat ici) James et lui rivalisaient de fuckin’jokes. Nous avions un allié face au petit italien hargneux qui ne voulait pas avoir affaire aux « frenchies »
Je ne vais pas détailler les difficultés à travailler en finition dans un environnement si difficile, non, car c’est le lot des boutiques en chantier; mais disons que notre progression était lente et chaotique. La futur boutique attirait beaucoup de passants qui regardaient, questionnaient car comme toujours le chantier débordait un peu sur le trottoir. Il faisait beau, l’air était agréable. Il était d’usage de s’extraire du bruit et de l’agitation pour aller fumer et boire des cafés dehors.
Une matinée, il y eu un attroupement devant la porte. J’étais en train de peindre lorsque le gros James appela « Déniss Déniss  » pour venir voir l’attraction. Il y avait Sigourney Weaver à la porte. Elle voulait connaitre la date d’ouverture et créait l’attroupement. J’ai le souvenir d’une grande femme assez distinguée.


Nos journées de travail s’enchainaient avec des horaires assez souples, les premières journées furent très détendues; ce n’est qu’à la fin que les choses se corsèrent. Nous dûmes peindre les fonds des vitrines. Nous y avions tendu des papiers pour ne pas être vu de la rue mais c’était tellement exiguë que l’on ne pouvait à peine se retourner. Nous effacions à droite lorsque nous peignons à gauche et inversement. Les angles en lignes droites horizontales sont assez difficiles à traiter proprement, c’est à dire sans surcharge de peinture. Il faut patience et coup de main, les cabines d’essayage comportaient ces mêmes difficultés. Il y eut d’autres surprises, des imprévus. Madame Fourrier nous demanda de peindre le sous-sol dans ce même rose. Aucuns murs ne devaient rester blanc. Le problème était que ce sous-sol n’était pas peint du tout. Le chef peintre à qui nous nous sommes adressés pour que les fonds soient préparés, répondit sans ménagement à Denis : « You’re not the priority » Ce qui fait que nous nous sommes attelé à la peinture des murs en roulant grassement cette acrylique blanche américaine à l’odeur écoeurante si caractéristique. Les derniers jours furent donc assez intenses.

La vie avec Laurence n’était pas si simple, nous n’avions pas cette discipline qu’on les anglo-saxons pour la collocation. Nous avions commis l’impair de boire toute la bouteille de « Grapefruit » au petit déjeuné! ( Laurence se levait assez tard ) Elle le fit savoir. Difficile, boudeuse  hâbleuse, elle se vengea en nous obligeant à commander des Sushis. Le tarif était absolument exorbitant. Je me souviens de cette soirée morose, affalés dans son salon à attendre la livraison.  Une discussion sur Castro finie mal tourner car j’étais abasourdi par son inculture nourrie d’un romantisme révolutionnaire idiot. Elle se tenait en lotus avec ses jambes allumettes moulées dans un legging assez désavantageux. Les maigres sushis avalés, nous allions dans nos chambre et là, la soirée commençait car nous parlions, rions en l’oubliant complètement.

Elle n’eut que l’avantage de pouvoir nous faire découvrir des endroits assez amusants. Le quartier de Meatpacking n’était pas en cet été 2001, le quartier si en vue d’aujourd’hui.

 

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Une institution


La transformation n’avait pas encore eu lieu complètement. Il était en cours de « gentrification » mais les entrepôts des bouchers, les vieux abattoirs, les docks existaient encore dans leur vétusté et désuétude. Ce n’était pas un quartier « recommandable ». Bien loin d’aujourd’hui avec ses galeries d’art, ses restaurants bio et le nouveau Chelsea Market. La High Line n’existait pas encore ( elle fut ouverte en 2009) ni le superbe Witney Museum II ( ouvert lui en 2015)
Meatpacking était dans les années 80, un quartier en pleine déshérence, concentrant le trafic de drogue et la prostitution notamment transsexuelle.
La lente reprise s’amorça dans le courant des années 90 pour qu’en 2001, il soit devenu un quartier assez branché pour y habiter. La proximité du « Village » (West et Greenwich) lui donnait l’opportunité de se remplir de son trop plein. Une quantité de petits bars ainsi que quelques restaurants en vue concentraient les prémices des changements à venir.

 

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Nous allions au restaurant « Pastis » ouvert en 1999 qui acquit une fameuse renommée. Situé à l’angle de la rue d’à côté pour nous ( W12st/9Av) Il avait un faux aspect de bistrot français avec une terrasse cernée de plantes en bacs.  A l’intérieur, un carrelage bosselé blanc avec des plaques émaillées d’anciennes publicités en guise de décoration lui donnait un petit genre « Paris est une fête ».
Nous n’y serions pas allés sans Laurence. Mais l’endroit était très agréable. Peu cher avec un bon poulet croustillant. Ce restaurant est devenu une sorte d’icône mondaine où très vite la presse se fit l’écho des apparitions des personnalités venant y diner: Anna Wintour, Liv Tyler, Kate Hudson, Stella Mc Cartney, David Bowie ..etc etc. Personnalités que nous n’avons pas croisées. S’il existait dans la clientèle vue ces soirs là, des gens un tant soit peu connus, ils ne l’étaient pas pour nous.
En revanche Laurence passait, elle, pour une artiste en vue, grâce à son accoutrement. Manteau en pelisse de faux léopard, minijupe sur des collants disparaissant dans des bottes d’arpenteuse de trottoirs, elle arborait un maquillage de petits matins de catastrophe. Nous nous y allions diner mais le plus souvent boire des bières, au bar, sans elle.
Un soir le serveur nous regarda d’un oeil moqueur en train d’entreprendre deux japonaises un peu timides. Je m’évertuais à engager la conversation avec ses énigmatiques jolies touristes. Nous étions affalés sur le comptoir à dire n’importe quoi sûr de notre impunité de français. Denis était en verve, je rigolais de tout ses commentaires à l’emporte pièce lorsque le serveur se mit à rire aussi. Il nous comprenait parfaitement; c’était un marocain d’origine très sympathique, nous étions vraiment chez nous avec un bon allié dans la place.
 “When Pastis opened, it was like Paris had finally come to New York,’’ recalls Martha Stewart. “I and my colleagues so enjoyed the food and the ambience and the friendliness of the place. »
Le restaurant Pastis a fermé en 2014 avec de grands sanglots dans le NewYork Post.  

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H & H


Laurence nous fit découvrir une autre institution qui nous a beaucoup amusé. Un bar de bikers portant le joli nom de « Porcs et génisses » ! (Hogs and Heifers) lui aussi fermé aujourd’hui malheureusement. Il fut obligé de quitter les lieux en septembre 2015 à cause de la hausse de son loyer. Le quartier étant devenu massivement la proie des investisseurs, son nouveau propriétaire ne lui laissa aucune chance.  Le gros James connaissait ce bar, il nous expliqua le jeu de mot associé à ce nom bizarre. « Hogs » est aussi un des noms de la Harley du biker et il aime comme on le sait, parader avec une fille en croupe. On comprends mieux l’allusion.

L’entrée du Bar était filtrée par des clones de Hell’s Angels. Il était en pleine activité à ce moment là. Les « Bikers doorman » vous regardaient avec suspicion, quelques fois demandaient des « ID » pour savoir si vous étiez majeur; vous collaient un bracelet et la porte s’ouvrait.
Le bar était sombre avec une musique rock bien sentie. La première choses qui frappait le visiteur était les milliers de soutiens gorges de toutes tailles et toutes couleurs accrochés absolument partout. Ils englobaient, couvraient, détouraient tout les autres trophées couvrant les murs. Il y avait notamment une grosse Harley Davison scotchée sur la paroi. La deuxième chose frappante était, lorsque vos yeux s’habituaient aux lumières diffuses, les serveuses en soutiens gorge, jeans et bottes texanes. La tradition voulait que les soirées se terminent par des danses féminines sur le bar avec jets de soutiens gorge comme offrande. Nous y avons assistés, nous y sommes retournés plusieurs fois, c’était à deux pas.

 

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H&H Meatpacking  avant destruction.


Nous sommes beaucoup sortis, rentrés tard et levés tôt. Nous avons fait quelques soirées mémorables où notre « lâché prise » s’est distingué. Je me souviens d’un soir où nous avions décidé d’aller diner vers Greenwich village. Nous sommes parti en métro vers Washington square. Nous avons ensuite flâné dans les rues, descendant au gré de notre humeur vers les petites rues de Soho sans but réel. Nous voulions diner quelque part. En passant un carrefour, je vis un bar superbe en angle de rue. Le bar New-Yorkais tient plus du pub anglais que du café français. Les vitres laissent voir un intérieur bien tranché d’avec la rue. Les lumières et l’ameublement sont des incitation à la halte prolongée. Ce bar avait un aspect très attirant. C’était le coin de rez de chaussé d’un immeuble du début du siècle, avec large entablement et belle épaisseur des entre-fenêtres. Les murs extérieurs étaient blanc, les fenêtres carrées montraient un long comptoir dans une pénombre réchauffée par des petits abat jours. Il devait être à peine 19 h et ce fut notre perte. La serveuse était cubaine, il n’y avait personne, les after-work étaient déjà rentrés, très avenante son sourire était fabuleux, elle fit bien son métier.
Nous avons éclusé une bonne dose de bourbon pour que la soirée commence comme une bordée! J’ai un souvenir confus. Il existe une grande différence entre les cuites de désespoir et celles de plénitude quasi panthéiste. C’était vraiment par notre état de plénitude, de gaité libre sans brides d’aucunes sortes; en pleine possession de nos moyens, libérés des contraintes d’un sur-moi ( laissé à Paris) que nous nous sommes laissé prendre à la spirale joviale de l’alcool en pleine air. Nous sommes allés de place en place, diner sans doute quelque part; je ne sais plus …Mais nous marchions très gais sans avoir la moindre idée de notre itinéraire. Nous n’avions pas de carte ou de guide , on picolait de bar en bar.
Après un temps, arrivé devant un petit square, dans un quartier vide, nous avons franchit les barrières pour aller pisser. Nous savions que Jagger et Richard avait eu des problèmes avec ça donc nous étions prudents comme deux toupies chancelantes pouvaient l’être. La nuit venue, les trottoirs étaient vides comme les rues. Il pouvait être cinq heure du matin que nous n’aurions pas été surpris.
On ne savait pas du tout où nous pouvions être. Ayant la tête en vrac et la vision double, triple et floue, nous avons hélés un taxi.
Une grosse voiture jaune s’arrête enfin, nous donnons l’adresse de Laurence en bafouillant tous les deux penchés sur sa fenêtre ouverte. Le gars hésite et nous envoie promener promptement. Il nous indique du doigt la rue d’en face et nous dit quelque chose comme : « It’s here ! you moron » Nous étions devant ce petit parc triangulaire appelé Jackson Square (qui est un des plus anciens petit square de la ville) et qui est situé devant la 13 ème rue où nous habitions. Ce fut un choc! Nous étions revenu, après une longue dérive, devant chez nous. Je n’arrive toujours pas à comprendre comment.
Le lendemain sur le chantier nous avons peiné à la tache. Après notre déjeuné acheté dans notre Deli coréen où nous avions nos habitudes: salade composée et hamburger à emporter, nous somme allés faire une petite sieste à Central Park. Dire une petite sieste est un euphémisme, nous nous sommes profondément endormi sur une pelouse. Le soleil nous a réveillé après deux heures de bronzage intensif. Denis était rouge vif. Il était difficile de cacher notre état au gros James qui se moquait de notre état chiffonné.

Denis qui comme je l’ai dit, connaissait beaucoup de monde, contacta une de ses connaissances habitant sur place, Franklin un garçon assez sympathique, membre d’une honorable famille du nom de Servan Schreiber. Il travaillait pour une institution internationale tout en faisant des piges pour USA Today. Notre diner fut très instructif car il nous expliqua de long et en large la grande différence qu’il y a entre les codes de séduction américain et français. Le peu de facilité de s’inviter les uns chez les autres. Ce que l’on appelait ici, les « dates » dans les bars. Le jeu des garçons face aux filles. Ce qu’elles attendent, ce qu’ils doivent faire. Rien n’était semblable à ce que l’on savait faire ou comprendre. La psychologie de la jeune américaine paraissait tordre le cou à toute notre compréhension de la chose. Il nous expliqua qu’un « non » pouvait être un « oui » et que « peut être » était sans doute un « non ». Que l’alcool servant chez nous, on le sait de désinhibiteur, pouvait servir ici d’excuse. Que bien des actes pouvaient être sans conséquences pour le lendemain et qu’il est malvenu d’y faire allusion le lendemain à moins d’y être autorisé. Il nous expliqua qu’ à l’université bien des filles se laissent aller à des fellations pour ne pas à avoir à coucher avec le garçon. Ce qui impensable pour nous.  Que le garçon se doit de franchement montrer son désir, ce qui peut être aussi le cas de la fille et que si les rapports sont plus rapidement établis (et peut être en ça plus superficiels) tout doit être fait dans une franchise déconcertante. Mais avec un jeu d’aller et venue régie par des codes dont il faut avoir la maitrise. C’était bien avant le phénomène  MeToo#, tout doit être bien changé aujourd’hui. Il y avait chez lui une vraie souffrance, le statut de français n’avait pas l’air de l’avantager.
denis n’avait pas que des amis à New York il y avait aussi de la famille. Son oncle nous invita à boire un verre au bar du Waldorf Astoria situé sur Park Avenue. La décoration du building qui date de 1931 est une merveille d’Art Deco. J’ai gardé un excellent souvenir de cette ambiance chic et feutrée qui rappelait l’ « Amérique heureuse » du cinéma des années quarante, où l’élégance à la Gary Grant était la norme. L’hôtel est toujours situé sur le Track 61 qui est une gare privée permettant de relier l’hôtel au métro. C’est par cette entrée que venait le président Rooselvet en chaise roulante. Le seul pays du monde à avoir eu un président en chaise roulante! Cet oncle était de passage pour voir son fils Marc.
Nous avons été nous aussi rendre visite à ce cousin germain de Denis qui travaillait dans Manhattan, comme commercial dans une grosse société de création de parfums. Il habitait une banlieue chic appelé Mamaroneck, dans le comté de Westchester au dessus de New Rochelle.
nous avions été le voir à son bureau dans le centre de Manhattan; je ne me souviens que d’un grand building de bureau avec à l’entrée une réception avec le nom des dizaines de sociétés occupant l’immeuble. Denis fut très agacé de s’entendre dire par Marc que nous ne pouvions le voir car il était trop occupé. C’était d’autant plus vexant que Denis lui amenait deux bouteilles de bordeaux qu’il dû laisser pour lui à la réception. Il ne consentit à prendre l’ascenseur pour nous voir rapidement dans le hall qu’à une deuxième visite. Il nous invita à déjeuné le dimanche suivant chez lui, dans sa jolie maison face à la mer dans cette petite ville portant ce sympathique nom indien. Je ne me souviens que de la vue, du jardin avec sa pelouse bien propre. il avait deux enfants en bas âge et une très agréable épouse .Une jeune italienne rousse dont je n’ai pas de souvenir. Je n’ai d’ailleurs aucun souvenir de Marc qui n’a jamais fait le moindre effort à mon égard.Il parlait avec suffisance de son travail et n’arrêtait pas de répéter «  t’sais les Ricains c’est des extra terrestres » Il était aussi grand que Denis, il lui ressemblait assez; à la différence qu’il en était la contre partie canaille. Son rictus et ses arcades sourcilières proéminentes lui ôtait à jamais le côté distingué de son cousin. C’était encore et toujours un jeu de compétition stérile qui liait sa conversation. Nous sommes restés une partie du dimanche, il faisait très beau, c’était amusant de sortir de la ville. Le train qui traverse le Bronx l’emmenant tous les matins dans le coeur de New York; il commençait son travail du jour dès qu’il s’asseyait dans le wagon disait-il avec emphase.

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Le chantier continuait sur sa lancée. Nous arrivions de moins en moins en retard car le trajet commençait à nous être connu. Notre distraction était telle qu un matin, nous nous sommes retrouvés vers la 110 ème rue à l’entrée du Spanish Harlem. Pourtant le trajet était simple; changement sans doute à Lexington Avenue, je ne m’en souviens plus. Mais la longueur des entre-stations, si différente d’avec Paris, dans ce métro tellement bruyant et inconfortable nous berçait jusqu’à nous faire somnoler et oublier de descendre à la bonne station.
 Les peintres finissaient leurs plafonds, nous tirions des bandes de couleur sur les murs; la progression des installations de présentoir donnait un air d’achèvement aux travaux.
Dans cet escalier à deux volées de marche fuchsia transparentes, il avait été installé sur le palier intermédiaire, un grand écran rectangulaire de taille humaine sur lequel face à nous marchaient des grandes filles avec ce déhanchement de défilés de mode qui les obligent à mettre leur talon devant leur hallux (le gros orteil). Cela était assez nouveau et attirait l’oeil d’une manière entêtante, désagréable.
 Une armée d’ouvriers nettoyeurs avaient retirés les protections laissant visible l’élégance de la structure de verre coloré. A la première montée tous le monde s’aperçut d’une petite erreur de conception. Aucune femme en jupe ne pourrait monter à l’étage. Les indiscrètes marches ne cachaient rien. Madame Fourrier fit mettre des opacifiants qui malheureusement dénaturaient la gracile beauté initiale. Voilà la preuve que le cheminement allant de l’idée au réel n’avait pas été effectué par l’artiste concepteur; qui semblait s’être oublier dans un face à face narcissique.

Nous nous réfugions assez souvent dans le bureau du sous-sol. L’on sut par une indiscrétion que la ligne du téléphone mural était connecté à l’Europe. Nous téléphonions gratuitement, les italiens aussi. Les liaisons téléphoniques n’étaient pas aussi fluides et simples qu’aujourd’hui entre les Etats-Unis et la France. C’était très cher et jamais nous n’avons utilisés nos téléphones portables, ni celui de Laurence chez elle.
 Le gros James était une personnalité exubérante, blaguant, râlant, bref une grande gueule. Denis et moi, nous nous entendions bien avec lui et allions dans son sens lorsqu’il se mettait à beugler des « slogans ». C’est une attitude que l’on retrouve aussi en France sur les chantiers. Il n’est pas rare qu’un artisan se mette à pousser un cri libérateur mais aussi fédérateur. Dans le mutisme des intervenants absorbés par leur tâche, il s’opère des contractions de concentration suivies par une libération de satisfaction une fois les micros objectifs atteints. L’artisan a besoin de l’exprimer. Les blagues récurrentes ou les moqueries amicales surgissent alors dans leur silence en des sortes de slogans, reprenant une expression, un nom appelé avec une intonation amusante, qui se répètent en écho parmi les corps de métier travaillant sur le chantier. C’est un phénomène sain démontrant une bonne ambiance générale. Le gros James aimait nous voir reprendre ses formules en choeur et cela fonctionnait surtout si lorsque nous étions disséminé à travailler dans des recoins, sans contact visuel. «  Fuck the damm’ shit » «  Geronimo » «  Hi Ho Silver! »  ou n’importe quoi d’autres déclenchaient des rires entre nous. Il avait stupéfié Denis par une réplique assassine. Râlant comme à son habitude contre les décisions de Madame Fourrier qui ne faisait que des apparitions éclairs. Denis lui dit « Yes, But you know, she’s the Boss! » Il répliqua l’air mauvais «  Noo, She’s a fuckin’ pregnant bitch! ».
 Nous allions acheter notre déjeuné, comme je l’ai dit, chez un coréen qui avait de très bons produits à emporter. Nous circulions en habit de travail. Pantalon plein de tâches de peinture, tee shirt et grosses chaussures de sécurité pleines de poussières (et de taches aussi). Je ne suis pas sûr que nous n’avions pas sur le crâne, vissé cette universelle casquette de base ball. Nous n’étions pas identifiable autrement que comme des « workers ». Nous avons croisés nombre de touristes lors de nos sorties de la journée. Les français sont reconnaissable à leur sac à dos et habillement. Un petit rien, un aspect particulier, un détail et nous les identifions comme français.  Denis s’amusait de l’homophonie entre l’anglais. Je me souviens qu’il me demanda de faire une expérience. Sur la cinquième avenue, habillé en peintre, avec nos salades et burger, je devais m’adresser à un américain que je croiserai, en le regardant dans les yeux, lui dire en français, sans transformer ma voix ou mon intonation :«  Boite à Musique » et attendre sa réaction.
Cela fonctionna absolument parfaitement, il me donna l’heure très aimablement. Ce à quoi je répondis en français toujours « Saint Cloud Paris Match » qu’il conclut par un « You’re welcome ».
Denis s’amusait aussi de transcrire en anglais des formules idiomatiques française comme « And my ass, is it chicken  ?» que le gros James adorait sans le comprendre.

Nous n’allions pas chaque jour déjeuner dans Central Park, les restaurants situés un peu plus loin vers l’Est nous étaient abordables. Après une assez longue marche sous un doux soleil sans doute vers le quartier de Lenox Hill, nous avons trouvé un « Dinner » posé un angle de rue.
Il existe nombre de ces rues intermédiaires droites, longues et impersonnelles qui filent à l’horizon. Elles sont aussi la ville labyrinthe où il ne se passe rien.. Le restaurant était  bricolé comme une sorte de wagon des années cinquante avec un escalier en bois pour accéder à l’entrée située sur son épaisseur. De couleur beige et rouge très fifties, il servait d’excellent hamburgers dans une ambiance de cinéma. Nous étions loin des quartiers touristiques. Très heureux d’être en « immersion » s’oubliant dans un rêve d’un autre personnage dans une  autre vie. Il nous est toujours apparu qu’il n’y avait que les chemins de traverse pour retrouver la vérité d’une sorte de quotidien, de routine qui en nous réincarnant faussement en autochtone, nous dépaysant absolument.
 Je suis sorti fumer une cigarette après le traditionnel hamburger frites ketchup bière. Je m’appuie à un sorte de poteau d’angle sur le côté du restaurant. Habillé en peintre avec mes chaussures de chantier. Je fume tranquillement lorsque devant moi s’arrête une voiture.  Cela s’agite à l’intérieur, ils sortent; le chauffeur ouvre le coffre et sort des valises à roulettes.
Je suis assez près. Je détaille une longue jeune femme en blanc. Très bien faite, extrêmement moulée dans son pantalon, elle réajuste son foulard, ramène ses cheveux en arrière et je reconnais Laetitia Casta. Je ne bouge pas, je regarde. Elle me regarde, nos regards se croisent  brièvement puis accompagnée d’un jeune homme assez efféminé, elle rentre en tirant ses valises dans l’immeuble à coté de moi.  Sorti à temps, Denis la voit passer fugitivement.
Ce qui m’a amusé dans cette scène, c’est la conjugaison de convergences mystérieuses. Le monde n’est pas si simple qu’il parait nous être donné. Cette femme passant là bas est peut être celle qui vous a guidé les mains lorsque, enfant, vous preniez des cours de modelage…Le taxi que vous prenez aujourd’hui, vous ne pouvez savoir que c’est celui dans lequel votre femme à pour la première fois embrassé son amant, il y a deux ans. Vous croisez des gens déjà vu ailleurs ou qui connaissent très bien votre appartement car ils en ont été les précédents locataires. Laetitia Casta arrivant à New York, regardant un peintre à casquette, la cigarette au bec, ne pouvait imaginer que j’étais un français, la reconnaissait parfaitement et qu’il y avait de ça un mois, j’étais dans son village de Loumio.

En arpentant les rues des quartiers un peu excentrés, partant le long des boulevards sans âme, longue marche sans but; je suis tombé en arrêt devant la petite vitrine d’une échoppe assez misérable. Un cordonnier présentait dans le bric à brac de sa devanture, une paire de chaussure noire montante. La forme me plut immédiatement, elles avaient une tenue très militaire authentique.  Nous sommes rentrés demander le prix. La boutique ressemblait à un débarras. Derrière le comptoir encombré de machines à lustrer, poncer, et d’une sorte d’établi de cordonnerie usé par les ans patiné de graisse et de cirage, se tenait un gars hirsute avec une barbe noir lui mangeant le visage. Il portait comme chapeau un journal plié en forme de bateau comme font les enfants en primaire. Nous pouvions voir que sa tête de rusé commerçant. Je discute  sans succès le prix des chaussures de vitrine.Il nous demande d’où l’on vient. Il a lui aussi un bel accent. Denis qui n’est jamais en reste pour demander d’où viennent les gens qui semblent avoir eu un parcours, lui demande son origine. Le gars nous dit qu’il me fera une ristourne si nous devinons d’ou il vient. En cet été de 2001, l’actualité n’est pas celle de l’après septembre à venir. Denis réfléchit et lui dit « Afghan » Un grand sourire éclaire son visage de barbu farouche !! J’achète à prix réduit les chaussures qui malheureusement ne résisteront qu’un an.

Laurence voulait nous présenter certains de ses amis. Elle avait dit-elle vanté Denis à deux architectes décorateurs qu’elle se targuait de bien connaitre. Mais je crains que ce ne fut pour nous une mauvaise introduction.
 Nous sommes allés avec elle dans un grand appartement de Soho, rencontrer deux architectes aquarellistes qui ne la connaissait réellement que par intermédiaire.
Ils nous reçurent dans une sorte de grand studio d’enregistrement à la décoration étrange. Dans le salon se trouvait une longue console d’enregistrement avec ce qui s’apparentait à un Synclavier, une sorte de grand synthétiseur pour composer et enregistrer de la musique « électronique » Un blanc et un noir semblaient y être au travail.
Les architectes nous reçurent dans un bureau attenant. Andrew Zegna et Bernd H.Dams ont eu un certain succès dans les années 2000 grâce à de jolies publications de leur travaux d’aquarelle. Ils créaient des architectures classiques américaines et européennes avec beaucoup de rigueur et de technique. Aquarelles extrêmement léchées, présentées sur un fond unis, ils peignaient soit d’authentiques projets du dix septième ou du dix huitième siècles non réalisés soit des visualisations d’états antérieurs de châteaux classiques.
Le dialogue fut trainant. Laurence se tortillait. Nous n’avions pas grand chose à dire n’étant pas demandeurs. Eux  peut être, ne voulaient finalement que voir nos tête de français.
 En effet, Il me semblait qu’il formait ce que l’on pourrait qualifier de couple gay raffiné et instruit, francophile et brillant. Leurs travaux étaient remarquables de propretés et de maitrise technique; obsessionnel et maniaque. Mais si loin de nos préoccupations.
Ils voulaient finalement savoir si nous accepterions de peindre pour eux des abats jours gratuitement. C’était imprécis et peu motivant ( et pas vraiment enthousiasmé par une surcharge de travail à l’oeil, je pense)
L’un d’eux fit une phrase malheureuse comme «  C’est très simple, je pourrais le faire moi même.. » Denis sauta sur l’occasion et lui répondit instantanément « Hé bien, faites le ! »
Nous ne sommes pas restés longtemps. C’était peu amical. Le musicien, dont je n’ai pas gardé le nom en tête, était dans mon souvenir, un maghrébin en survêtement qui nous parla en franco globish d’une manière assez frimeuse, pieds nus, faussement à l’aise. Il était pour nous juste un connard cool dans son intérieur mixant du rap avec un gars du Bronx. Laurence les regardait comme une groupie des années soixante dix, tout en étant très empruntée et mielleuse.
Je me souviens d’avantage des aquarellistes car il me semble les avoir de nouveau croisés à Paris dans un vernissage du carré rive gauche où ils exposaient. Mon ami Vianney m’avait offert à cette occasion un livre qu’il leur avait acheté « Les vases de jardin » publié chez Alain de Gourcuff. Ce n’est pas du tout dans mes centres d’intérêt et je soupçonne Vianney de s’être facilement débarrassé d’un achat dont il ne savait que faire.


Denis rentra en contact avec ami français qu’il n’avait pas vu depuis des lustres. Alex O.installé en famille à New York travaillait pour l’Agence Elite. Denis et lui semblaient très heureux de se revoir. Quoi de plus facile pour nous que d’aller boire un verre dans notre quartier!
Hogs and Heifers serait l’endroit idéal. Ainsi commença une soirée mémorable. Une soirée que l’absence de photos laisse dans une sorte de rêve éveillé . Ces photographies absentes auraient fonctionné comme des témoignages concrets suscitant des points fixes sur lesquels ma mémoire aurait pu mieux s’accrocher.
 Alex était assez corpulent, blond avec un large sourire. Il avait tout du bon papa. Son travail lui assurait un confortable niveau de vie que son aspect extérieur ne cachait pas. Les bikers le regardèrent d’un oeil torve. Quand à Denis et moi, nous étions toujours plus ou moins habillés en passe partout, une sorte de « causal » sombre et un peu rock roll par rapport à Alex.
 Le bar lui plut énormément, l’ambiance assez électrisée du vendredi nous imprégna rapidement. Les bières et le bourbon se succédaient. Je commandais assez souvent à ce moment là du « Southern Confort » une liqueur de la Nouvelle-Orléans, sucrée et assez alcoolisée cela se boit en cocktail, moi je la préférais pure, c’est évidemment assez traitre.
 Alex et Denis rivalisaient d’anecdotes et de bons mots. Alex est un jovial. Sa corpulence sa force lui permettent d’être à l’aise partout. Il dégagea un bel espace pour nous autour du bar. La musique toujours aussi forte l’obligeait à gueuler en français devant les serveuses amusées. Je ne sais si nous avions diner, sans doute, car il était déjà tard lorsque l’ambiance montant d’un cran nous vîmes deux jeunes filles en jupes monter sur le bar. La masse de garçons nous entourant se mis à siffler, taper du pied. Une sorte d’ovation scandait les déhanchements des deux filles qui franchement s’amusaient. C’est avec de grands sourires, regardant des types qui devaient les accompagner, qu’elles ôtèrent leurs tee shirts en les faisant tourbillonner dans une main.. Elles arpentaient le bar sans renverser les verres, tournaient sur elles même en riant et criant des « yeeep Hô »tonitruant. Alex et Denis s’époumonait à l’unissons en tapant les verres vides sur le comptoir, je sifflais comme à un concert de rock ( ce qui est un encouragement).
Les soutiens gorges devaient immanquablement rejoindre le décor. Comme des Femen avant l’heure, elles se dégrafèrent en même temps. Ce fut spontané et rapide. Elles arboraient fièrement de belles poitrines rondes et lourdes qui s’envolaient avec rythme. Rien ne peut plus charger l’ambiance d’une fièvre érotique que l’imprévu d’un déshabillage consenti comme une offrande à notre testostérone. Alex était fou. Le bon père de famille avait laissé place au grand fauve, au grand sanglier des marais que rien n’arrête.On criait, on dansait, on s’échappait …… on recommandait à boire.

vipppà 11


C’était impossible d’en rester là. Très heureux d’avoir découvert un bar aussi stimulant; Alex ne voyait pas d’autre choix que de nous rendre la pareille. Il arrêta un taxi pour nous emmener West 20 ème rue qui n’est pas très loin de Meatpacking. L’entrée du VIP Club comporte un tapis rouge bordé de petits pylônes du cuivre. Evidemment cela est plus chic. Nous faisons bonne figure malgré nos verres. Deux gros costauds font office de physionomistes, Alex sors son porte monnaie et nous invite à descendre. Les strass, le velours rouge, tout fleurait bon le bordel chic. L’escalier nous amène dans une grande salle à colonnes avec une scène dominant des rangées de fauteuils en ronds autour de petites tables. Il n’était pas possible d’englober d’un seul regard les scènes incroyables qui s’offraient à nos yeux.  Des dizaines de femmes nues dansant et virevoltant autour de petits groupes littéralement scotchés dans leurs fauteuils club.
 La dénomination exact de ce club est « The VIP Club for Adult Entertainment NYC » On y boit, on y écoute de la musique et surtout on y admire toutes les beautés de la création. Venues des quatre coins du monde, triées comme au Crazy Horse Saloon, de ravissante jeunes femmes de tout types, de toutes tailles circulent en bikini fantaisies, soulignant ce que les autres cachent. Elles sont appelées par les clients accrochés à leurs fauteuils et effectuent contre vingt dollars une danse avec effeuillage suggestif sur votre nez. L’entrée dans cette ambiance chaude et enveloppante vous laisse supposer que vous êtes arrivé au paradis puis après trois danses, vous vous apercevez que c’est plutôt en enfer que vous rôtissez de désir. Des mastodontes de la sécurité sont là pour appliquer la loi et l’ordre. S’il est autorisé de parler aux Napées dansantes, il est formellement interdit de les toucher.
 Installés et déjà avec un nouveau verre devant nous, il me semble absolument irréel de voir autour de nous, une grand brune entièrement nue se pencher sur deux hommes en cravates tout sourires, deux filles complices et contraires en déshabillées, une noire et une asiatique, rirent d’onduler ensemble devant des regards ébahis.
 De quelque côté que l’oeil se porte, les divines proportions des corps en mouvement dans la lumière attirent l’oeil. Nous assistons à deux ou trois danses à nos côtés avant qu’Alex d’un signe, envoie une incroyable belle brune sur les flancs de Denis qui s’enfonce dans le cuir du siège. Elle le regarde dans les yeux, sourie malicieusement et s’appuyant de ses deux mains sur les accoudoirs du fauteuil qui lui fait face, se mets a onduler comme une vague sur Denis. Elle se déshabille en une seconde, il lui suffit de tirer sur un petit cordon de strass et son mini maillot s’en va comme une ficelle qui tombe. Nous regardons le spectacle en riant. Elle ne peut comprendre nos encouragements en français. Denis arbore le masque rieur qu’on lui connait si ce n’est qu’il est figé comme une image à l’arrêt. La grande fille tourne et retourne l’effleurant de ses cuisses, frottant volontairement ses « nipples » sur le torse de Denis qui semble en catalepsie. Les lèvres rouges s’ouvre sur des dents brillantes, je vois son souffle agiter la mèche de Denis dont les yeux clignotent comme une alarme incendie. Lentement, je vois sa main gauche remonter vers la cuisse et se poser doucement presque à la naissance du fessier de la dame. Le geste est à peine ébauché qu’un énorme gars "afro american" en costume pose sa main gigantesque sur le bras de Denis qui vivement rebrousse chemin. Elle lève la tête et fait signe d’un sourire à son ange gardien que tout va bien. Epreuve terrible de frustration mélangée à une sorte de test de température interne, cette confrontation me rappelait les danses des « fillettes » Nouba qui fouettant le sol avec leurs lanières de cuir choisissaient parmi les lutteurs vainqueurs assis au pied d’un arbre celui qui allait passer la nuit avec elles. Une fois s’être bien déhanchées en tapant des pieds en rythme, elles posaient sur l’épaule de l’élu, une longue jambes de filles nues rougies de latérite. Les guerriers eux, baissaient la tête, jouant les insensibles, les pas concernés.
La musique soudainement s’arrête pour reprendre dans une mélodie que tout le monde semble connaitre. Les applaudissement fusent. L’ensemble des jeunes filles converge vers les rideaux rouges qui encadrent la scène centrale. Elles disparaissent pour mieux revenir : c’est la revue!
Elles défilent une à une sous les vivats, descendant de la scène vers la salle, c’est une sorte de parade qui a pour fonction de récréer du collectif, un peu à la manière du « Ein Prosit, Ein Prosit » de l’Oktoberfest qui voit toute l’assistance s’arrêter de parler pour chanter et vider sa choppe.

Nous buvons, applaudissons. Alex a eu sa danse que nous lui avons offert après celle de Denis. Il a résisté vaillamment à une jolie grande tigresse d’un brun luisant qui avait reçu les compliments du bon Dieu.
Pour ma part, je croyais mon émerveillement à son comble, j’étais repus. L’emprise des Physis remplissait ma psyché, s’il ont peut dire!  Dans le défilé se profilait devant moi une grande femme auburn vêtue d’une chemise blanche d’homme ouverte sur son micro maillot. Je fus frappé par son apparence. Elle passa devant moi pour bientôt regagner la scène. Grande et assez charpentée, elle portait sans effort une poitrine de belle circonférence. Son corps était entièrement couvert de taches de son. Les tâches de rousseur par millions virevoltèrent dans mes yeux. Son visage encadré de longues mèches de cheveux épais respirait l’amusement avec détachement. Le port de tête participait à la beauté de l’allure. Son visage piqueté possédait une grâce enfantine que ses yeux améliorait d’une beauté mature. Une tête de déesse sur un corps rêve.
Avant d’avoir pu finir ma dithyrambe, je vis Alex fendre la foule, la rattraper, lui parler à l’oreille et lui indiquer notre table. C’était mon tour, j’étais prêt à mourir.
 Ce fut un moment extatique, proche de l’apoplexie. J’étais propulsé comme un cloporte qui n’a connu que son maigre champs de vision, sur le sommet de l’Olympe au banquet des Dieux. Il n’y a rien à en dire plus. J’ai encore des frissons d’épiderme si je me laisse aller à y penser. J’ai après sa danse cruelle où j’étais la victime sacrificielle volontaire, pu discuter avec elle, elle souriait.
Elle s’amusait de ces français si polis. Elle riait assez tendrement de moi, habituée qu’elle était à l’effet dévastateur qu’elle pouvait produire chez certains. Elle avait vu dans mes yeux que je pourrais être le pantin dont parle Pierre Louÿs. A la fin, je refusais d’acheter un calendrier souvenir voyant qu’elle n'y était pas en photo.
 

vip

Club Heaven & Hell


La nuit fort avancée nous cueillie par sa fraicheur; la soirée entière était une ivresse plus forte que celle de nos breuvages. Dans la rue déserte, Alex n’était plus qu’un possédé marchant dans la nuit. Il voulait expurger le démon qui cognait dans sa chair. Par question de rentrer faire couche-couche panier. Il décida que non, ce n’était pas fini, qu’il en fallait encore. Il partit à la recherche d’un hôtel qu’il connaissait après avoir raflé dans ces boites de fer blanc que l’on trouve sur la chaussée, un journal gratuit avec des annonces d’Escorts.
Je serais pas aussi disert sur la fin de notre nuit.
(.....)
Le week end commençait donc par une lente journée ensoleillé de mars. Nous avons trainé sur les trottoirs adjacents de notre rue en flottant au soleil.. Nous ne restions que très peu dans l’appartement, fuyant la compagnie de Laurence qui semblait ne plus nous supporter et réciproquement. Trainer dans New York est une occupation en soi. Il y a toujours un côté mise en scène qui satisfait l’instant. Nous nous baladions un jour de Saint Patrick. La parade irlandaise fut assez amusante avec ses flonflons de cornemuse endiablée. Les irlandais sont, de tout manière, extrêmement sympathiques, même lorsque l’on porte une sorte d’étau sur les tempes et des jambes de bois. Nous sommes allés en fin de journée, trainer du côté du World Trade Center dont l’ombre double, gigantesque pinceau caressait les alentours. Je ne sais ce que nous avons fait le soir. Sans doute rien, si ce n’est que d’aller se coucher tôt.
Le dimanche fut plus culturel, nous sommes allés visiter le superbe Cloister Museum situé après les quartiers de Washington Heights et d’Hudson Heights, à Fort George . Nous avons été en métro puis en bus car le musée se trouve dans le fort du Tyron Park très loin au nord, au commencement de la presqu’ile. Si la visite est absolument passionnante, l’on est partagé entre le soulagement de voir sauvés des trésors inouïs de l’art classique français et la tristesse de les contempler en dehors de leurs milieux d’origine. Des Jubé, des sculptures de cloitres, des statues absolument uniques transportés à des milliers de kilomètres de chez elles, abandonnées après la guerre, vendues par ceux qui n’y voyaient plus en elles que des vielles pierres inutiles.
Je ne sais pas s’il est autant visité qu’auparavant, plus personne ne m’en parle. Il faut admettre que cet étrange musée est très loin des zones habituelles qui concentrent l’intérêt touristique de Manhattan.
Revenus en bus jusqu’à Harlem, nous avons flanés sur les grands boulevards. Le quartier n’était plus celui entre aperçu il y a seulement neuf ans. La transformation était déjà visible, il ne semblait plus contenir de friches gangrénant les blocks.
 Attiré par des chants, nous sommes entrés assister à un formidable godspel qui débordait d’une église toutes portes ouvertes. L’ambiance y était chaleureuse et bienveillante.

Le chantier touchait à sa fin. Les préparatifs du départ commençaient. Le gros James nous retrouvait tous les matins avec sa gouaille. Affrontant en commun les difficultés des chantiers, les liens entre les intervenants s’affirment ou se dénaturent jusqu’à devenir quelque fois un antagonisme. Nous, nous aimions bien le gros James et il nous appréciait en retour, c’était visible.
Une anecdote le prouve. Il nous avait accepté assez pour répondre d’une façon touchante et inattendue à un coup de gueule de Denis. Nous terminions les murs des entrées des cabines d’essayage, lorsqu’arrivant sans précaution, il bouscula violemment un escabeau sur lequel se trouvait la brosse à patine de Denis. La brosse fut projetée dans le sceau de glacis qui éclaboussa les murs alentours. Le glacis a cette particularité de se comporter avec beaucoup plus d’inertie que l’eau. L’essence et l’huile mélangées est un liquide fluide mais lourd et les éclaboussures furent importantes ruinant notre travail de l’heure. Denis explosa de fureur « What the fuck the fuck you do !» « Goddamn’Shit you fuck’d my fuckin’job, you fucker » etc ..etc..Denis gueulait comme un beau diable hors de lui. Je commençais à éponger, à pocher les murs à refaire lorsque je vis le chef des peintres, attirés par les cris, s’approcher. Il assista à toute la scène.
Plus Denis criait plus le gros James se décomposait, conscient de sa bévue. Il n’était pas peintre juste manutentionnaire s’occupant du nettoyage, il était pour lui très malvenu d’endommager le travail des autres. Le gros James nous surprit par sa contrition, lui qui braillait pour un oui ou pour non, intraitable et explosif, il était ici tout penaud disant à Denis « Yes Yes you’re right Déniss Fuck me .. » « yes fuck me » d’une touchante façon. Denis se calma mais cette scène impressionna le petit italien. Il prit à part Denis peu après et lui dit qu’il était dangereux de parler comme ça à un « Felon convicted »( criminel condamné) lui disant que le James avait été en prison pour meurtre et qu’il suffisait de regarder ses tatouages. Le gros James en avait en effet plein les bras. Il arborait notamment deux belles toiles d’araignées sur les coudes.

Nous nous sommes réconciliés sans problèmes et nous lui fîmes des adieux déchirant mais aussi hilarant. Le gros James avait une expression qu’il employait comme ultime provocation, il tétanisait son interlocuteur avec un « I fuck your dead grandmother! » Que l’on peut traduire dans ce contexte par  « N’insiste pas car voilà dont je suis capable ». Après de grandes embrassades sur le trottoir, montant dans notre taxi, Denis lui asséna un «  hé James, don’t forget to fuck your grandmother too !! »  Le gros James éclata de rire en rameutant la boutique « Guess what Déniss told me…. » On ne l’oubliera pas
Laurence voulait que lui soit réglé le loyer en liquide avant de partir. Cela n’était pas simple car nous ne pouvions retirer qu’une modique somme à chaque fois. Trois cents dollars pas plus et cela était aussi plafonné pour la semaine. Denis passait de distributeur en cash machine. Nos rapports ne se sont pas du tout détendu avec l’approche du départ. Elle dû donc se résigner à recevoir la fin du loyer par virement à notre retour. Il était temps de partir; l’ambiance était assez désagréable.
 Denis ne supportait plus le gros chat chafouin qui errait dans notre chambre. le matelas futon était assez bas pour le voir maculé de traces et de poils de la bête. La litière parfumait la cuisine. Il n’était pas dans nos obligations de la descendre de toute manière; et si Denis l’avait fait, il aurait descendu le chat avec.
Nous avons quitté la boutique avec nos affaires sans voir madame Fourrier. Pourtant il est d’usage de faire un point avec le donneur d’ordre avant de partir définitivement. Mais pour une raison inconnue, elle n’était pas là. Il s’en est suivi une engueulade mémorable de la part de Denis qui ne supporta pas le ton de reproche qu’elle eut au téléphone une fois arrivé à Paris. Puis tout s’arrangea comme à l’habitude.
 La boutique Ungaro sur Madison Avenue resta ouverte pendant Neuf ans. Elle laissa la place en 2010 à une autre enseigne de prêt à porter: Michael Kors.
Il est à noter une transformation extérieure de bon aloi concernant la façade. Le premier étage a été intégré au revêtement de carreaux blanc du rez de chaussée. La corniche fut replacée au dessus des fenêtres supérieures, ce qui élève la boutique, qui n’apparaissait pas si grande auparavant.

KORS 15


Dix ans après.




 

Article extrait d' "Itinéraire New Yorkais" 2020 chez l'auteur Paris

 

 

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16 février 2021

L’ATELIER REESE


 Le discret atelier de la rue Durantin. Quartier des Abbesses Paris

rue du durantin

 
Si l’atelier d’artiste a toujours exercé une fascination pour un public averti, il suscite une certaine méfiance et aversion chez les adeptes de l’ordre et de l’hygiène bourgeoises.
Antre alchimique, il révèle l’outillage de la création en accumulant les scories des oeuvres échappées vers leurs destins. Il est habituel d’y attendre un amoncellement énigmatique qui apparaît comme un chaos pour le profane. Sans aller jusqu’aux excès de Lucian Freud ou Bacon, l’atelier, qu’il soit artisanal ou artistique, il subordonne si l’on peut dire, ses dispositions à sa destination. Il témoigne du travail à l’oeuvre.

bouquet reese

L’atelier du 41 rue Durantin s’ouvre sur un petit chemin sinueux entre des grandes tables sur tréteaux et des séries de toiles et panneaux apposés aux murs.
 Il y a des cadres en métal, des panneaux de toiles tendues couvertes d’acanthes, des grands châssis rythmés par de longues étagères pleines de livres, de pinceaux, de peintures et sculptures patinées. L’accumulation y est verticale et horizontale.
On y entre par une petite porte sur la rue qui ne laisse pas présager de la profondeur, qui s’étend sur trois niveaux séparés par de petits escaliers à trois marches…Une sorte de diverticule en micro mezzanine devant une verrière vous attire l’oeil au moment ou vous descendez dans la pièce principale. L’espace est comble, saturé, deux colonnes de métal accolées aux tables occupent le centre.

La lumière vient d’une ouverture zénithale à pans coupés.
Il n’y a que des circulations car il n’y a que des postes de « travail ». L’oeil s’y perd, la présence d’une armée d’ouvrages en cours oppresse.
On ne devient pas le meilleur atelier de peinture de France sans travail.


L’atelier suit au gré des travaux une fébrile activité qui s’achève par un déménagement qui le vide partiellement; comme un ressac, comme un poumon qui respire mais au fil des ans il reste en témoignage de campagnes glorieuses, bon nombre de trophées qui se greffent sur les murs et les étagères. L’atelier semble atteint d’une légère syllogomanie. C’est un lieu extraordinaire qui ne se visite pas. Il peut se fréquenter en invité, ce qui est un privilège.


 

Sebastien & Nicolas REESELes deux frères Reese ne sont associés que depuis 2006, bien que certains diront qu’ils se connaissent depuis l’enfance. Cela pourrait paraitre juste une formule à ceux qui ne comprennent pas les ressorts secrets des liens fraternels dans la confiance et le pardon. Leur affinité, leur goût et sensibilité aux choses de l’art naissent d’un creuset magique; un père australien, une mère anglaise qui se rencontrent à Rome, se marient à Paris et élèvent leurs enfants en Corse. Ils grandissent à l’ombre du meilleur des parrainages:  l’éducation éclectique entre les humanités françaises et la vibration italienne de la « cosa bella » L’équilibre entre le réel et l’idéal.
Voilà quinze ans d’activités couronnées de succès pourrait-on dire plus certainement.
Le succès fut présent dès les premiers engagements sur la scène de la décoration intérieure, succès secret, succès discret sans bruit qui s’étend dans un petit milieu privilégié. L’audience est restreinte mais internationale.
La peinture décorative est présente partout bien qu’invisible à l’oeil du public. C’est le nécéssaire inutile qui est le luxe du superflu comme disait Serge Royaux.
 Esthètes, collectionneurs, amateurs d’objets d’art demandent à leur environnement d’être un miroir réfléchissant leurs gouts. Tout est lié, de l’architecture aux arts plastiques, par le souci de l’écrin qui donne l’âme, l’esprit du lieu, le « genius loci » des « demeures de l’esprit » que certain se plaisent à inventorier avec talent.

L’atelier Reese atteint une maitrise de la peinture qui est loin de n’être que technique.

Mais le terme de peinture est à préciser. La peinture est d’intérieur comme le montre les grands décors monarchiques de 1670 / 1680 du château de Versailles. La peinture d’intérieur est aussi une peinture de chevalet, le chevalet est un outil d’atelier, la toile peut être marouflée et elle l’est le plus souvent pour les compositions les plus ardues. La distinction est donc illusoire et le terme « décorative » accolé à la peinture peut désigner Matisse comme Sert.

 

somewhere Toiles Nicolas
Au château de Versailles « Les sujets des tableaux et sculptures composant les décors étaient inclus dans des programmes iconographiques dont les sens est naturellement politique, dans la résidence du souverain, et dont le principe est la métaphore » écrit Nicolas Milovanovic. ( cf: Du Louvre a Versailles Lecture des grands décors Monarchiques N.Milovanovic  Belles Lettres 2005)

 Colbert concevait ces programmes et Le Brun les transposait en peinture. Certains étaient refusés pour des motifs généralement politiques, mais la liberté d’interprétation du peintre était grande. Les décorateurs d’aujourd’hui sont comme Colbert en son temps, des concepteurs de programmes métaphoriques allant dans le sens de la politique du client. Il se reconnait dans ces programmes plus qu’il ne les inspire. La liberté du peintre est à la mesure du discours évanescent du décorateur qui ne brille que par l’excellence du peintre qu’il emploie. C’est à ce point de création que le niveau général bascule dans l’excellence ou pas. Rubens a fait chuter Salomon de Brosse qui a été limogé car ils avaient un différent sur les arrivées de lumière dans la galerie Médicis. Le peintre peut supplanter l’architecte d’intérieur. Qui se souvient de la querelle entre Poussin et Le Mercier concernant les décors de la galerie du bords de l’eau au Louvre? Qui se souvient de Le Mercier? Le peintre est essentiel à la conception des décors, on peut le qualifier de maitre d’oeuvre du décor.  Il ne s’agit bien évidement pas des réalisations les plus courantes, nous parlons des travaux d’excellence. L’ensemble de la jolie peinture décorative ne rentre pas dans ces propos. L’atelier de Nicolas et Sébastien Reese a quitté il y a bien longtemps maintenant le gros du bataillon des peintres décorateurs, si bien fantasmé par Maylis de Kerangal, qui vont de l’école Van der Kellen à la Lascaux II. Les réalisations de l’atelier Reese sont un éventail qui propulse de l’air pur.

nico reese

 

 


L’ainé, Nicolas, peint et compose. La manière et le médium sont multiples, chaque repli de l’éventail est une spécialité atteinte avec maestria. Peinture à la touche et déliée alliant le trait et le coloris du dix-huitième siècle, ce ne sont pas des copies, pas des « à la manière de » ce sont, avec une vraie sensibilité d’époque qui donne toute la véracité aux ornements, de vrais originaux qui apparaissent.
Peinture à l’eau, peinture à la colle, aquarelle sur fond de calcaire, la subtilité des tons empêche le spectateur inattentif à l’oeil brouillé de voir la qualité des détails, la maitrise du pale dessin qui est l’armature sur laquelle repose la composition de Richard Mique qui n’a jamais fait de voyage dans le comté de Berkshire.



sebastien ReeseSébastien compose et peint. Il est complémentaire de la main du premier, il a l’oeil en couleur, il perçoit les subtilités du « Off White » et est capable de composer une harmonie albuginée pour la pièce maitresse du chef d’oeuvre de Sir Edwin Lutyens dans la Test Valley. Sebastien cadre et colore avec un sens de la lumière que ne renierait pas Sven Nykvist.
Nicolas a fait ses apprentissages à l’académie Charpentier et rue du Métal à Bruxelles, Sebastien lui a étudié le graphisme et la réalisation cinématographique, sa première production picturale montre des plans fixes en noir et blanc, transposition d’un temps suspendu qu’Hopper illustra en couleur.

 Nicolas lui visant les étoiles, s’étourdira dans ses premières oeuvres dans une voie lactée de grand format dont chaque étoile est une goutte d’eau peinte à la martre. Un labeur cosmique obsessionnel qu’il a quitté aujourd’hui pour une peinture personnelle qui fige le regard dans une poésie qui rendrait la macula désirable.


reesssseeee logo

Il y a derrière le sigle Reese studio ou Atelier Reese, le lecteur l’aura compris, bon nombre de possibilités comme avec des chapeaux cachettes. Les décors de l’architecture des grandes demeures rassemblent dans la production de l’atelier, les peintures sur toiles, les peintures sur boiseries, les peintures sur verre (ou plutôt sous verre, tant la technique est inversée, car c’est par l’envers que se trouve la vision du recto) et enfin les peintures sur soie comme par exemple pour la re-création de tissus d’ameublement du château de Versailles ainsi que les grandes compositions pour les appartements de monsieur Thierry de Ville d’Avray place de la concorde. Cette réhabilitation des décors comportait un double défi. Dans le Grand Cabinet, sur les neufs panneaux du XVIII ème siècle, il en manquait malheureusement cinq. Cinq grandes parcloses ( panneau vertical ) à réintégrer en motifs et couleurs. Qui pouvait se charger de ce travail d’orfèvre ?

gros de tours peint

 

L’atelier Reese sut réaliser une continuation des panneaux peints sur soie. Le résultat fut si impressionnant qu’une idée audacieuse vît le jour.
 La salle à manger privée de monsieur comportait un treillage de verdure avec des oiseaux exotiques imaginés par Alexis Peyrotte (1699 - 1769). Cette composition célèbre a disparu comme la plupart des oeuvres de ce grand peintre rocaille si célébré sous Louis XV. Ses peintures du cabinet du dauphin au château de Versailles ne sont connues que par des aquarelles, il en va de même des décors des châteaux de Crecy, de Choisy, de Sceaux qui ont été détruits. Seules subsistent les magnifiques peintures faites au château de Fontainebleau dans le cabinet du conseil du Roi.
Une description des panneaux de verdure de la salle à manger de monsieur de Ville d’Avray subsiste néanmoins aux Archives Nationales. Il s’agissait pour l’atelier Reese de concevoir sur soie un décor reprenant les éléments de Peyrotte. Les arabesques, les oiseaux exotiques, les fleurs et feuillages qui avaient fait la renommée de cette salle à manger, devaient renaître en toute simplicité. Mais s’il y a loin de la coupe aux lèvres, l’on peut affirmer que les fruits n’ont pas désespérés la promesse des fleurs. C’est encore un tour de force. Il faut le dire et le proclamer.

soie peinte reese


Renaître en toute « simplicité » est une formule agréable qui ne donne pas la mesure de la difficulté de l’entreprise. Les heures de travail, la dextérité viennent après la science de la composition. Comme pourrait le dire Sebastien Reese : « l’ordonnance, l’équilibre sont aux panneaux décoratifs ce qu’est un bon scénario pour un film … un préalable. »
Les appartements de monsieur Thierry de Ville d’Avray seront visibles par les amateurs. Des visites seront organisées et il faut espérer un dossier de presse aussi bien réalisé que celui édité pour l’ouverture des nouvelles salles du département des Objets d’Art de l’aile Sully du musée du Louvre en Juin 2014.

Ces compositions réalisées sur du gros de Tours avec feuillages et fleurs parmi lesquelles les oiseaux se cachent semblent avoir sauté les siècles. Le tout est si subtilement « vieilli » intégré dans l’harmonie générale qu’il en devient invisible par lui même. C’est ce qui stupéfie dans cette gageur. Personne n’aurait eu l’audace de s’y aventurer avec ce minimum de temps.
Cette réalisation est d’une si impressionnante qualité qu’il n’est pas pensable de ne pas les distinguer comme « créations » authentiques.
Les créateurs doivent être cités et célébrés.


La décoration intérieure se nourrit de restauration ainsi que de restitution. Le dégagement stratigraphique des surfaces repeintes laissent apparaitre le décor dit de premier état. Celui que l’on se doit de mettre au jour. Le scalpel chirurgical est donc le seul outil pour enlever les strates et conserver le décor original. Le dégagement est donc toujours « mécanique » et non chimique. Les parties dégagées sont restaurées, les parties pas trop détériorées sont « restituées »  Les parties manquantes, disparues ou jamais réalisées sont donc re-créées. Pour réussir ce tour de force, la ré-création, il faut une dextérité peu répandue. Le risque de basculement dans le vrai pastiche est immense; s’attaquer à des panneaux décoratifs en ayant la main de François Joseph Belanger par exemple, est un coup de maitre.

C’est donc patiemment que la réputation d’un atelier émerge. L’éclectisme des compétences, la faculté de relever des défis, la gestion d’équipe pour les grands travaux à l’étranger donnent aux donneurs d’ordre et commanditaires une confiance qu’un seul faux pas fait disparaitre. Aller réaliser des peintures in situ demande une préparation, une souplesse qui se doivent d’être au niveau des interventions. Le studio Reese ne peut égrener les interventions sans faire tourner la tête d’un Phileas Fogg: Los Angeles, Miami, Manhattan, Brooklyn, Londres; Hampshire, Suffolk, Jersey, Vienne, Florence, Lisbonne, Genève, Bâle, Ankara, Moscou, Sidney,

dressing Reese


Le verre devient une spécialité du studio Reese. Peindre sur verre parait être un gage de pérennité en ce qui concerne la peinture et la finition glacée mais le support disparait lui très facilement, ce qui équilibre les choses. La réalisation de motifs décoratifs sous verre comme ceux inspirés de William Morris se doivent d’être à la hauteur du métal précieux qui les protège, le palladium plus cher que l’or. La technique nous l’avons dit, est inversée. Les détails se réalisent en premier jet puis viennent en couches consécutives les différents éléments jusqu’au fond qui masqueront l’ensemble. La technique est la même avec les créations contemporaines. Le studio a réalisé une sorte de « chef d’oeuvre »  pour françois Champsaur: une mer d’indigo se noyant dans sa dilution vers le ciel du matin. Les reflets glacés font de cet Himalaya technique un objet précieux qui réchauffe l’esprit. La poésie s’écrit aussi avec de la peinture à l’huile extra fine.

plxglass reese


Après ces incursions dans les marges, la création peut s’affirmer par un chemin vierge de toutes traces. Sebastien et Nicolas Reese surprennent et déstabilisent le petit monde de la décoration peinte, phagocytée par les antiquaires où ils avaient leurs entrées. Ils deviennent créateurs de miroirs. Ils fabriquent à partir de vitres faites à la main, coulées sur table ( L’encyclopédie nous dit: C’est un procédé qui consiste à mélanger la silice avec des fondants comme de la chaux ou de la soude. L'objectif étant de rabaisser la température. Après ajout de l'eau et du calcin, le mélange est porté à une température de 1 550 degrés.)
Le verre est irrégulier. Il a des vagues et miroite sans le savoir. Le fond le révélera à la lumière qui pour l’instant le transperce.

reese akm


C’est avec ces matériaux que le miroir Reese qui pourrait s’appeler le miroir « sorcier » voit le jour. La découpe, le cadre d’acier, la peinture, les nuances en font un objet magique qui renvoie plus de mystère que de reflets.

Ces créations s’exposent jusqu’à Los Angeles grâce à la Galerie Carole Decombe. Les amateurs commencent à converger, ils seront légions quand l’ordre leur sera donné par la presse spécialisée et que les Reese seront hors de prix pour eux, c’est la fatalité des mouvements grégaires dans le monde du marché de l’art. Avoir un « Acamas » sera une gloire alors que cela est une émotion actuellement. Les formes sont importantes, elles se posent sur le mur qu’elles rejettent loin derrière. Le sujet se place devant le miroir c’est un réflexe de narcisse immémorial mais le reflet vous trahit, votre double vous abandonne, il n’y a que votre aura ectoplasmique qui vous saisit en libérant votre esprit, c’est ainsi que nait l’émotion.
Les commandes viennent de la partie éclairée par les sommets. Ils puisent dans l’obscur anonymat des créateurs les pépites qui éclairent leur travail de décoration. La lumière peut venir de la main qui les choisit, espérons le pour le Reese studio qui réitère ses ventes auprès de Michael S. Smith, qui a su embellir les intérieurs de Cindy Crawford ou Dustin Hoffman avant de décorer les appartements privés du couple Obama à la Maison Blanche.

Michael comme il se présente lui même, chasse en Europe et propose dans son « Jasper Showroom » de Los Angeles les objets qui rentrent dans son vocabulaire décoratif en offrant un choix, sans précédant dans le monde du Design, d’oeuvres toujours nouvelles et en évolution, avec toujours l’idée sous jacente que tout le monde devrait vivre avec les objets qu’il aime.

Pour Nicolas et Sebastien Reese le futur est proche. C’est un glissement vers une personnification de la création qui fera tomber les paravents occultant leurs travaux.

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 La peinture toujours à l’oeuvre ( L’exposition à la galerie Decombe l’année dernière )  Les  créations de miroirs ( exposition Zeugma 1 et Zeugma 2 *)  Les géants commandés par Michael S. Smith s’inscrivent dans la durée.

soie peinte reese


L’actualité de l’Atelier est l’ouverture prochaine de l’Hôtel de la Marine avec la visite des appartements de l’intendant au son du « confident » sur les oreilles (pour ceux qui ne le savent pas encore, il s’agit d’un casque connecté).
Découvrir l’atmosphère du XVIII ème siècle restituée sera le point d’orgue du parcours.
L’Hôtel du Garde Meuble anciennement ministère de la Marine, a été très peu ouvert au public. Après trois ans de fermeture, l’ouverture d’un des plus beaux balcons de Paris sera un événement. L’atelier Reese en fait partie et pour sa meilleure part.



balcon concorde


Les visites des appartements sont déjà ouvertes à la réservation sur le site de l’Hôtel de la Marine.
https://www.hotel-de-la-marine.paris

 

* Zeugma 1 & Zeugma 2: Exposition de miroirs Reese à la galerie Carole Decombe à Paris Rue de Lille.

 

 

 

 

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31 janvier 2021

A QUI EST DEPUIS LONGTEMPS CONFINÉ DANS LA VILLE

TO ONE WHO HAS BEEN LONG IN CITY PENT

 

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A qui est depuis longtemps confiné dans la ville,

Il est fort doux de perdre son regard

Dans le beau visage ouvert du ciel - d'exaler une prière

En plein sourire du bleu firmament.

Qui serait plus heureux, lorsque le coeur comblé,

D'herbes onduleuses, et lit une courtoise

Et douce histoire sur l'amour et ses peines?

Rentrant au logis, le soir, l'oreille attentive

Aux plaintes de Philomèle, et l'oeil

Épousant la course d'un petit nuage brillant qui passe,

Il se lamente qu'un tel jour ait pu si vite s'enfuir,

S'enfuir comme une lame répandue pr un ange

Qui tombe dans la tranparence de l'éther, silencieusement.

***

 

To one who has been long city pent,

'Tis very sweet to look into the fair

And open face of heaven- to breathe a prayer

Full in the smile of the blue firmament.

Who is more happy, when, with heart's content,

Fatigued he sinks into some pleasent lair

Of wavy grass, and reads a debonair

And gentle tale of love and languishment?

Returning home at evening, with an ear

Catching the notes of Philomel, - an eye

Watching the sailing cloudlet's bright career,

He mourns that day so soon has glided by:

E'en like the passage of an angel's tear

That falls through the clear ether silently.

 

John Keats         Juin 1816

 

 

 

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07 juin 2020

Soul of MALAYSIA

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« Dès le premier soir où nous nous sommes donnés à la mer. Elle s’étalait sous le ciel sans lune, noire avec un liséré blanc. Mais nos pieds en la touchant soulevèrent des étincelles: l’eau était pleine d’une poussière phosphorescente et si tiède qu’on s’y sentait pas pénétrer, mais seulement devenir plus léger. Je caressais de la main la surface polie de ses ondulations pour la voir s’argenter comme un cousin de velours. Je me redressais, et sur mes épaules coulaient des rivières de diamants. Je ne me lassais pas de ce jeu. Rolain, qui m’avait devancé avec les jeunes malais, m’appela. En nageant pour les rejoindre, je vis mon corps tout enveloppé d’un halo, transfiguré, radieux, le corps d’un ange. J’évoluais sans effort comme on flotte dans les rêves, et je traçais une belle voie lactée. Autour de moi d’autres êtres séraphiques tiraient du néant des nébuleuses. Si maintenant je mourrais, pensais-je, il n’y aurait pas de différence, je continuerais à nager dans un univers où des millions de mondes naissent et meurent… »

Voilà qui semble être une expérience de conscience parallèle, de rêve éveillé digne des visions extra lucides des adeptes du Grand Jeu.
Magnétisé par Roger Gilbert-Lecomte, lui même fasciné par la Stryge, le Jeu "simpliste" entraînera ses amis Daumal et Vaillant dans une spirale poétique où la notion d’"illusio" devient un moteur de voyance. Henri Fauconnier lui à la même période décrit non son rêve mais une sensation réelle, physique et naturelle car vécue: Il nage dans la lumière. Il rentre dans le corps d’un ange.


Le plancton luminescent est une expérience. Petites lumières dans l’eau d’un bain de minuit sous les tropiques ou formidable aventure dans les eaux noires d’un des Cayos du Belize. J’ai nagé dans des cathédrales lumineuses, mes palmes soulevaient des lucioles de braise. Autour de moi descendaient des processions de milliards de lumière qui disparaissaient dans le gouffre au dessus duquel je nageais. Les bulles rejetées par mon détendeur se mêlaient à des points de lumière verte pâle. J’ai vu les rivières de diamant glissées le long de mes jambes gainées de néoprène.
Fauconnier sans fournir les clefs de son expérience replace cette évocation dans la poésie qui imprègne l’ouvrage. Les Pantouns malais forment une toile de fond, une armature secrète d’autant plus forte que ces petits poème en incipit des chapitres comme dans le corps de texte ne sont pas traduit dans l’édition du Goncourt.

Les souvenirs accumulés d’une vie en complète rupture avec la vie régulière et réglementé de la métropole transforme son unique « roman » en une oraison poétique. Décalage avec une morale sociale, un guide de comportement qui était en 1900 extrêmement tenu. Carcan des esprits et des corps issue de la morale bourgeoise dévoyée, elle même succédanée abâtardie de l’ancien régime. Le choc des mondes est ici augmenté par le fracas de batailles de tranchées. Revenu de la guerre, Lescale retrouve par un hasard heureux et espéré, l’énigmatique Rolain. Soldat égaré avec lequel il s’était retrouvé dans un trou d’obus. « Rencontre fortuite au soir d’un jour de massacre. »

 

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La Malaisie est pour lui un rêve évoqué dans le froid et les ténèbres par cet ainé qui y avait vécu dix ans. Il lui parle «  de pays lointains qu’il avait connus, d’une vie large et libre sous les grandes forêts équatoriales ». L’attrait de l’ailleurs sous les grand cieux de la troposphère là où les cumulus montent plus haut en grandissant le ciel. Là où la nature dévorante se gorge de soleil de pluie lavant l’homme de son obligation de la contraindre pour survivre. Henri Fauconnier est l’homme d’un seul livre. Il y a dans ce roman, couronné par le prix Goncourt en 1930, un sens ésotérique qui distille ses secrets comme un précipité de Nature. La forme et le fond sont si bien imbriqués que le livre ne vieillit pas. Il est en 2020 d’une fraicheur intacte. L’attrait des iles, l’aspiration à l’aventure qu’inspiraient les colonies sont un sentiment lié à l’appel de la route qui existe encore pour certain. L’empire n’est plus mais les chemins de traverse sont encore là pour ceux qui ont soif de lointain. La lecture de Fauconnier ravive un sang chaud juvénile que les Pantouns tempèrent par la poésie de l’amour.
Le Pantoun malais est peu connu en France bien qu’il soit l’objet depuis longtemps d’études et d’admiration. Petits poèmes courts, récités ou improvisés, le Patoun est malléable pour l’instant, son sens peut être tourné et détourné, suivant le contexte ou les circonstances. Il parle d’amour, de joie ou de peine, il est obscur ou ironique mais toujours lié à la culture et à la tradition Malaise. Comme les Haïkus ou les petits sonnets songeurs de la Renaissance mais surtout comme les Tankas japonais qui en ont la brièveté, les Pantouns sont une des formes majeures de la poésie mondiale.

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 Dans « Malaisie » les quatre parties commencent chacune par un Pantoun non traduit. La page de titre comporte aussi un vers ou le mot pantun se répète.
«  Les Malais ont aussi eu leur trois couches: animiste, hindouisme, islam » Pour Fauconnier «  les chrétiens sont des païens badigeonnés de judaïsme et de christianisme.. »; «  La vie des Malais se passe à essayer de ne pas marcher sur le pied invisible de quelques divinité »
La poésie est une forme de conjuration qui soustrait à la pesanteur des jours le fatum qui les positionne comme des jouets dans la main des dieux.

Lescale sent la présence des esprits lorsqu’il rentre dans la grande forêt humide. « A mesure que nous avancions dans les profondeurs de la jungle, ma première impression s’accentuait. Je ne voyais aucun être vivant, et pourtant je me sentais au coeur même d’une vie intense. Anomalie si saisissante que je comprenais mieux maintenant pourquoi les vieilles légendes ont peuplé les forêts d’êtres invisibles ou dont l’existence fait corps avec celle des plantes. Et comme le jour commençait à tomber je devinais que les présences mystérieuses allaient devenir plus réelles et nous enserrer de plus près avec l’ombre. »

Pourquoi lors de sa parution, Henri Fauconnier trouva-t-il judicieux de ne pas traduire les petits vers en ouverture des quatre chapitres? Avait-il besoin d’expliquer la chose ? Devait-il faire le conférencier, écrivait-il un guide didactique? Non, revenu en Malaisie lors d'une  permission en 1917 pendant la guerre. Il y fait encore de nombreux voyages après la fin du conflit alors qu'il s’installe avec sa famille en Tunisie en 1925. Il écrit en 1930 son seul roman et remporte le prix Goncourt. Il n’entre pas en littérature, il se veut épistolier. Malaisie est une ode à une certaine jeunesse, un certain éden, ce n’est pas autobiographique, c’est une sorte de mise en lumière d’une sensation rentrée en lui qui ne le quittera pas malgré la vie de famille, la vie mondaine et sociale. C’est une clairière dans l’épaisseur touffus des jours, une clairière qu’il ouvre avec le Pantoun et la sensualité du souvenir.

 Le narrateur Lescale, L’énigmatique planteur, Rolain qui ne parle que des idées jamais de fait. La vie nu au soleil, « on s’habitue aussi facilement à la nudité qu’aux accoutrements ridicules, car au fond rien n’est ridicule - si ce n’est la peur de l’être, notre simiesque attachement à la mode » le panthéisme laïque, «  l’ascension de ces montagnes célestes qui depuis des heures planaient sur notre avance et maintenant s’abaissaient lentement pour nous accueillir »,  la douce et caressante Palaniaï qui l’apercevant « détournait la tête ou se cachait à moitié le visage, mais laissait paraître un sein négligent… »

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Il vibre à l'unisson du peuple et du pays. S'impregne de la langue malaise qu'il maitrise et fait de ses serviteurs Smaïl ou Ngah, un danseur, conteur et enchanteur venu du fond de la péninsule traditionnelle, affiné par des générations de poètes. Cela semble décrire un songe qui repose sur des faits vécus, ressentis dans la monotone dureté des jours dans les plantation d’Hévéas. Fauconnier aime le pays et ses habitants mais il fait du négoce. La beauté est dehors il s’échappe par la fenêtre sans vitre de la grande paillote.
C’est « Le voyage » ou la conquête d’une liberté intérieure qui résonne comme une adoration au soleil, à la mer, au corps libéré de ces entraves occidentales.

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 Ce n’est que dans la dernière partie intitulée « Amok » que l’on aura quelques bribes d’une vie quotidienne passée à gérer une plantation avec toutes les préoccupations d’un entrepreneur en terre indigène..C’est peine effleuré que le drame surgit, la présence de la guerre renait, le mystère malais de déroule en deux phases:  «  C’est Pa Daoud, le Pawang, un grand sorcier.. » qui entraine la maison dans une nuit d’exorcisme .. « Je me souviens de cette nuit comme d’une veillée mortuaire, coupée de pertes de conscience, et quand j’émergeais de ces torpeurs épaisses c’était pour entrer dans l’hallucination » …Puis c’est le cri « Amok! » «  Car on sait que l’amok, dès qu’il a vu le sang couler, n’épargnera personne, ni amis, ni enfants, parents. » Le Kriss rouillé à soif ..le sang l’appelle. Le sang coulera. La boucle se referme sur une nouvelle projection, la vie décrite  à la maison des Palmes s’arrête pour se reprendre d’une autre manière. Fauconnier ferme son livre sur son sommeil … « maintenant tu dors …tu dors… » Le rêve est une seconde vie comme nous enseigne le poète. Le soleil d’une jeunesse ivre d’un rêve éveillé se transmute en un songe couché sur le papier. Le dernier pantoum non traduit est un signe caché:

Kalau tuan mudek ka-ulu


charikan sahaya bunga kemoja


Kalau tuan mati dahulu


nantikan sahaya di-pintu shurga



La réédition de Malaisie en 1996 comportera les traductions des pantouns faites en 1954 par Henri Fauconnier. L’excellent article de Jean Claude Trutt paru en mars 2013 nous met en perspective les traductions de Fauconnier ainsi qu’une très intéressante direction d’explication du contexte.


Voici la traduction de celui précédemment cité:

Si tu vas vers les sources du fleuve
Cueille pour moi la fleur frangipane
Si tu meurs avant moi
Attends-moi à la porte du ciel



Le pantoum de la page d’ouverture comporte comme on l’a dit deux fois le mot Pantun
le voici avec se traduction:


Pantun sahaya pantun kelam


Kalau ta-tahu jangjan di-sindir


Mes chants sont des chants occultes
Si ne comprenez n'en soyez offensé

Traduction H Fauconnier 1954

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le Latex


Pantum du chapitre Planteur :

Jikalau tidak kama bintan

g
masakan bulan terbit tinggi


Jikalau tidak kama abang


masakan datang adek k-mari


Si ce n'est pour les étoiles
Pourquoi la lune brillerait-elle au ciel?
Si ce n'est pour son aîné
Pourquoi le cadet serait-il venu?

 

Voilà un livre à lire en écoutant la musique d'Edgar Froese "Epsilon in Malaysia"

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27 mars 2020

Reflexion sur une CUP OF TEA

 

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Hight in the sky, what do you see?
Flying saucer, flying teacup
From outer space, flying teapot

Haut dans le ciel, que vois tu?
Soucoupe volante, tasse de thé volante
 Venant de l’espace, théière volante


Ce couplet clôt le morceau de musique de 12 minutes 30 appelé « Flying Teapot ».
 Composé par Daevid Allen et Francis Moze en 1973, il fut une géniale tentative de mélange de rythmes.

Jazz fusionnant avec du rock, insérés dans des boucles répétitives de claviers synthétisés. Musique dite « psychédélique » ou « progressive » La voix susurrée de David Allen agissant comme une sorte de Mantra, n’en était que plus hypnotique grâce à la scansion de la basse de Moze.
Nous écoutions Gong en 1975 dans une sorte d’évaporation fumeuse de l’esprit ..Les Gnomes dessinés par Allen lui même, sur les grandes pochettes de disque, la théière avec ses petites hélices tournant sur son couvercle m’enchantaient.
Je n’avais jamais entendu parlé de la théière de Russell.
Le traditionnel thé et sa pansue théière me suffisait comme dépaysement anglais. L’histoire de David Allen est intéressante, nous y reviendront peut être.

 Bertrand Russell est un personnage considérable qui dépasse de bien loin sa fameuse théière volante qui fut une source d’inspiration patophysico-dadaïste pour Allen.
Son autobiographie parue en trois volumes ( Paris Belles Lettres) couvre les années allant de 1872 à 1914 puis de 1914 à 1944, pour se terminer en 1967, date de la parution de l’ouvrage. Russell est mort de la grippe en 1970 à l’âge de 97 ans.

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Bertrand Arthur William Russell 3eme Comte de Russell est un auteur extrêmement important pour l’histoire des idées. Il est le père de la philosophie analytique; on le qualifie de mathématicien, de logicien, d’épistémologiste comme de moraliste. Il s’engage en politique et publie de nombreux ouvrages lui amenant le prix Nobel de littérature en 1950. Il est assez connu pour le paradoxe qui porte son nom. Une antinomie de la théorie des ensembles qui est amusante à formuler à la compréhension des lecteurs, en deux propositions.
Il faut se souvenir que les « maths modernes »  fut une nouvelle discipline enseignée en classe dans les années soixante dix. (  cf: Commission Lichnerowicz 1967-) J’étais très heureux de dessiner des formes rondes ou ovales, de faire des flèches, des inclusions ; cela m’était beaucoup plus facile que le calcul mental..Les chiffres étant une nébuleuse sans fixation pour ma mémoire.
Le paradoxe de Russell s’énonce une première fois par cette question: L’ensemble des ensembles n’appartenant pas à eux mêmes appartient-il à lui même? Si la réponse est affirmative, l’ensemble étant constitué d’ensembles n’appartenant pas eux mêmes par définition, ne s’appartient donc pas à lui même. Si la réponse est négative, il peut s’appartenir à lui même mais contradiction ! Car …c’est l’ensemble des ensembles qui ne s’appartiennent pas eux mêmes.
Théorisé en formule mathématique cela s’écrit : y = { x / x ¢ x  }
Le paradoxe s’énonce une deuxième fois avec une formulation plus littéraire, plus « imagée » : Un barbier est réquisitionné pour raser tous les hommes qui ne se rasent pas eux même, et seulement ceux là.

Doit-il se raser lui même? ….
Pour sortir de ce dilemme le barbier ne doit pas exister ! ..ou être une femme, donc ce n’est pas Un barbier.
Ce paradoxe est également décrit par la question de Burali Forti :
Un bibliothécaire en classant des annuaires s'aperçut que certains se mentionnaient eux-mêmes et d'autres pas. Il décida de créer deux nouveaux annuaires :  le Répertoire A de ceux qui se mentionnent eux-mêmes. Puis le répertoire B  de ceux qui ne se mentionnent pas eux-mêmes.
 En compulsant le répertoire B, il se demanda où cet annuaire devait être mentionné ?…
Les mathématiques s’en amusent par de grands énoncés de déduction logique …mais cela nous éloigne de la planète Gong.


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Daevid Allen  1938 - 2015


Daevid Allen sans le mentionner aucunement sur le disque de 1973, se prend d’affection pour la théière volante de Russell. Je notais précédemment la biographie de Bertrand Russell comme un conseil de lecture discret, je pourrais faire de même avec celle de Daevid Allen ( petit rappel :  Allen est un guitariste, musicien pataphysicien australien, ayant vécu en France notamment et fondateur du Soft Machine comme du groupe Gong. ) Mais les deux volumes de sa biographies appelées  « Gong Dreaming »  ( Gong Dreaming 1 : From Soft Machine to Gong et Gong Dreaming 2 : The Histories & Mysteries of Gong from 1969 - 1975) sont uniquement vendu d’occasion pour les sommes respectives de 493,37 € pour l’un et de 489,41€ pour l’autre!! Je n’ai pas eu la possibilité de les compulser ..Je ne les ai même jamais vu en librairie.  Daevid Allen par sa musique et son inspiration atypique, nous emmène jusqu’à Terry Riley et John Zorn ..(Ceci serait intéressant à développer. Nous y reviendrons peut être. )
Mais avec cette théière que l’on retrouve chargée des Pot Head Pixies du groupe Gong que veut nous dire Russell?


Russell procède par analogie pour exprimer la défiance qu’il avait face à l’existence de Dieu. La religion pour lui ne se comprenait qu’avec « l’émotion mystique » qui est,  écrit-il, un moteur de grande valeur pour les civilisations, mais l’obscurantisme inhérentes aux croyances en est un frein tout aussi puissant. Athée, il renverse la proposition de la réfutation de l’existence de Dieu en postulant son existence et en incombant aux croyants la charge de la preuve. Pour ce faire, il explique qu’une théière de porcelaine volante tourne autour du Soleil et de la planète Mars. Elle ne peut être vue ..même par de puissants télescopes car son orbite elliptique serait caché à la vue de la Terre. Demander de croire à cette théière par le simple fait qu’une réfutation n’est pas possible est pour lui la preuve de la difficulté inhérente des croyances en un Dieu.
 Pour le croyant comme David Allen, la théière existe ( il l’a vu ainsi que ceux qui l’habite) pour les autres, ils n’y croient pas ..alors qu’ils devraient raisonnablement n’être qu’agnostiques! Personne ne peut prouver son existence …n’y la réfuter!  (Ce qui est affirmé sans preuve, peut être nié sans preuve disait Euclide)
Pour certains cela nous rapprocherait du rasoir d’Ockham ! …Après le barbier cela pourrait sembler faire une boucle; hé bien pas du tout ! Cela étaye et consolide ce qui vous semble être une espèce de plaisanterie. Mais Guillaume d’Okham , le « venerabilis inceptor » n’est pas un facétieux, il est comme Russell, philosophe logicien mais aussi Franciscain et théologien  …et son rasoir tranche entre différents modèles donnés…il applique le principe de simplicité ou de parcimonie quelque fois appelé d’économie …pourquoi faire compliqué lorsque l’on peut faire simple (attention pas simpliste )  «  Il est inutile d’accomplir par un plus grand nombre de moyens ce qu’un nombre moindre de moyens suffire à produire »    Aristarque, Kepler, Galilée et Copernic utilisent ce principe de simplicité …Russell aussi. Les grandes interrogations métaphysiques sont des labyrinthes que le rasoir découpe en une alternative simple :
J’y crois mais ne peux le prouver. Ça n’existe pas mais je ne peux pas le prouver.
Donc conviction intime qui nous amène à, soit s’intéresser à la religion comme fait social et civilisationnel, soit à Dieu. La théière suscita bien des commentaires depuis 1952 et même des fuites en avant dans la sphère occidentale de la désaffection des religions issues de la chrétienté:  La Licorne rose invisible ( IPU), le Pastafarisme ( Flying Spaghetti Monster) d’Oregon, la Iglésia Patolica madrilène ou la Church of SubGenius.  

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IPU

The Invisible Pink Unicorn ( la Licorne rose invisible ) apparu en 1990 via Internet, est une religion élaborée avec cohérence, basée sur des principes de logique et de foi n’excluant pas le mystère. Elle se trouve étoffée petit à petit par des rites et une hiérarchie de grands prêtres. "Les licornes roses sont des être à fort pouvoir spirituel"  nous renseigne Serah Eley l’auteur du manifeste IPU ( auparavant appelé Steve Elay mais il aurait décidé en 2015 de devenir une femme!)…".Nous savons qu’elles sont roses sur la seule base de notre foi et nous savons qu’elles sont invisibles d’après la logique parce que nous ne la voyons pas »
Le manifeste est perdu …malheureusement; comme le sont les tablettes d’or de John Smith; le fondateur des mormons; "L’église de Jésus Christ des Saints des derniers jours"  Il les auraient restituées à l’ange Moroni qui les lui avait pourtant apporté en 1827.
 L’objectif non dissimulé de cette religion de la Licorne rose invisible est de signifier les failles de l’argumentation sur l’existence de Dieu. Montrant que cette croyance en des Licornes Roses qui disparaissent lorsque l'on veut les voir, n’est pas plus absurde que les croyances établies par les religions révélées :Juives, Catholiques Orthodoxes  Protestantes et les différentes chapelles de l’Islam. Elles qui ne découlent que d’un tronc commun paléo-juif élaboré depuis des siècles sont ancrées comme des vérités de foi et de logiques. Leurs variantes suscitent depuis de nombreux siècles commentaires de commentaires, exégèse et spéculations, création de dogmes, de mystères, de sacré, d’interdits, de lois, de prescriptions alimentaires et sexuelles extrêmement élaborés. La philosophie s’en sert, le mysticisme s’y épanoui, la raison s’y confronte, la science s’en dégage.


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La religion intéresse aussi la sociologie. Il suffit d’édifier un corpus avec une organisation sérieuse et le IPU ( Invisible Pink Unicorn) pourrait devenir à l’instar de l’église Kimbanguiste fondée en 1921 au Congo Belge ou du Caodaïsme fondé en Cochichine en 1925, une vraie religion avec ses temples, églises, pèlerinage et foule de croyants…
Mais s’il y a un mouvement qui est lancé ici, c’est plutôt dans la création de nouvelles églises qui par un grand rire libérateur provoque chez leur adeptes un sentiment d’euphorie. Ils ont rempli le vide laissé par la disparition de la crainte de Dieu dans les sociétés à solidarité organique, comme le dirait Durkheim ! Le IPU peut-il fonder une religion exportable?  L’église Patolica espagnole est-elle une dégénérescence de la movida? Le Pastafarisme est il une branche du Rastafarisme?

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Symbole du Pastafarisme



 Qu’est ce que le Pastafarisme? Mais c’est simplement la religion du Flying Spaghetti Monster élaboré en 2005 par B. Henderson, un physicien de l’état d’Oregon aux Etats Unis. Un monstre invisible (et indétectable) en forme de spaghetti volant aurait créé l’univers, mais ayant trop bu sa création n’est pas parfaite. Les premiers Pastafariens furent les Pirates ! Oui..Mais ils ont pratiquement disparu depuis 1800 ce qui a induit le réchauffement climatique et les catastrophes climatiques tels les ouragans.

Hendersen élabore sciemment une corrélation en ces deux faits en y incluant une causalité indémontrable mais aussi irréfutable car ses arguments sont les agissements du monstre invisible spaghetti qui se venge de la disparition de ses adeptes. Il avance "la preuve" en 2005 en montrant que la Somalie a le plus bas taux du monde d’émission de Co2, de méthane et d’hydrocarbures halogénés car elle possède la plus grande concentration existante de pirates dans ses eaux territoriales.
  Cela est à rapprocher de bien des discours de nombreux télé-évangélistes américains qui comme le fait ici Hendersen, fonctionnent dans leurs discours en associant la dévotion des fidèles aux bienfaits de Dieu sur la collectivité et inversement. (corrélation / causalité)
C’est le dessein intelligent ( Intelligent design), ce créationnisme pseudo scientifique qui est ciblé par Bobby Hendersen. En tant que de physicien, il ne peut supporter l’audience que cette dérive acquière dans la science de l’Univers.
En 2007 en Floride, les Pastafariens demandèrent un temps égal d’enseignement à celui du Dessein Intelligent qui était envisagé par certains de ces adeptes comme pouvant étayer ( et contrer) les théories de l’évolution enseignées à la faculté…Ce fut une belle polémique qui éclaira d’un jour nouveau l’imprégnation de la religion évangélique dans certaines sphères publiques.
 En 2016 les Pays-Bas reconnaissent le Pastafarisme comme religion. En 2017 Taïwan aussi.

 

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le panthéon caodaïste

 
J’ai évoqué précédemment le vide laissé par l’absence de la crainte de Dieu. C’est une formule bien sur, mais néanmoins l’on peut y voir un phénomène qui a été souvent étudié. La désaffection religieuse en Europe est actée depuis le début du siècle dernier. Les grands soubresauts qu’a connu l’église catholique romaine du tournant moderniste jusqu’au déficit d’image lié aux affaires scandaleuses aussi bien financières que morales, vident les églises. Les sociétés religieuses prospèrent ailleurs. Le monde Orthodoxe se raffermit sur ses terres ancestrales, l’Islam se voit comme un universalisme qui aurait les moyens de son ambition (même en Europe), les Évangélistes sont à la conquête des nouveaux territoires intérieurs comme extérieurs …L’Afrique se laisse tenter. Dieu n’est pas mort; il est comme le phoenix, sans arrêt réinventé par l’homme qui en a besoin comme d’un totem. Le totémisme étant la religion la plus simple. Comme le cerveau reptilien est sous jacent au neo-cortex, le totemisme est l’ombre du besoin de Dieu qui ne peut pas disparaitre. Chacun possède une disponibilité, une sensibilité au spirituel. Cela fait de vous un être religieux suivant vos dispositions sur une échelle allant du rationaliste athée pur et dur qui ignore ses petites manies rassurantes cachées dans ses petits rituels de la vie quotidienne au chaman illuminé ( assez près du mystique reclus ailleurs..) Il y a des religions sans Dieu ( Boudhisme Jainisme….) ..Il y a des Dieux sans religion  ( Gaïa, Mac Intosh….) Il est nécessaire d’avoir une croyance commune pour créer une société.  La religion traditionnelle ( avec ses transcendance, ses mystères et son surnaturel ) se trouve malmené par les enseignements de la science qui favorisent l’épanouissement du rationalisme et de l’individualisme critique. L’essence de la religion est la division du monde entre phénomènes sacrés et profanes: « Une religion est un système solidaire de croyances et de pratiques relatives à des choses sacrées, c’est a dire séparées, interdites, croyances et pratiques qui unissent en une même communauté morale appelée église, tous ceux qui y adhèrent » (Les formes élémentaires de la vie religieuse d’Emile Durkheim 1912  CNRS Ed 2007-)
Que se passe-t-il lorsque la religion traditionnelle ne répond plus aux exigences de l’esprit scientifique qui façonne la société moderne individualiste critique? Durkheim pose les bases d’une grande discussion jamais terminée qui à le mérite comme l’interrogation sur le sexe des anges de ne pas douter des anges. Si la religion n’était que la transfiguration de la société? ..Si les hommes n’avaient jamais rien adoré d’autre que leur propre société?
« D’une manière général, il n’est pas douteux qu’une société à tout ce qu’il faut pour éveiller dans les esprits, par la seule action qu’elle exerce sur eux, la sensation du divin; car elle est a ses membres ce qu’un dieu est à ses fidèles . » (idid)   Durkheim prend ainsi l’exemple du culte de l’être suprême durant la Revolution Française : « Cette aptitude de la société à s’ériger en dieu ou à créer des dieux ne fut nul part plus visible que pendant les premières années de la Révolution. a ce moment, en effet sous l’influence de l’enthousiasme général, des choses, purement laïques par nature, furent transformées par l’opinion publique en choses sacrées: c’est la Patrie, la Liberté, la Raison… »      ( Ibid :Cité par Raymond Aron Les étapes de la pensées sociologique .1967 tel Gall 2002.)

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Hors que voyons-nous se dessiner dans l’hémisphère occidental? Un immense mouvement pour la préservation de la planète, la Gaïa des anciens grecs, la déesse mère, la déesse chthonienne qui revenue en 1970 avec James Lovelock est érigée en nouveau Dieu.
Une religion de la matière vivante qu’est notre planète, une religion de ses resources, de son climat. Une religion de la survie de la Terre comme un paradis à gagner pour les générations suivantes. Une religion où l’homme doit devenir le « «Katechon », le grand retardateur de la fin des temps car il est aussi l’ « Aufbrecher »  ( l’accélérateur de destruction) si l’on reprend la formule de Carl Schmitt. Les sept milliards d’individus devenant un programme de destruction en soi. La nouvelle religion demande un engagement total contre les sceptiques, les incroyants, les négationnistes; les capitalistes pollueurs, les consommateurs irresponsables et le gâchis consumériste.
Il y a d’abord notre civilisation de l’abondance à réformer politiquement et économiquement puis changer l’organisation mondiale des sociétés de la planète…même les plus économiquement retardées, passer de la disette à l’autosuffisance dans la liberté.…Rien que ça  !.
Mais le religieux s’en mêle et s'en est toujours mélé, des églises se créées naturellement .
Même si le changement climatique est un phénomène naturel, il est aujourd’hui anthropique ( cf:  FM Bréon  Directeur adjoint du laboratoire des sciences du climat et de l’environnement de l’Institut Pierre mon Laplace. Causeur Mars 2019 p52))

Anthropique, c’est à dire de cause essentiellement humaine, le changement climatique peut être limité mais au prix de modifications de société considérables! Alors tous chez Extinction Rébellion ?
L’amour de Gaïa nous entraine dans un sorte de cosmopolitisme qui pousse à gauche; la défense du localisme, du terroir, du sol, pousse à droite. Les mesures de résistance non violente passive entrainant une perturbation des activités économiques ( XR ), la grève des écoles le vendredi (Skolstrejk för klimatet (grève scolaire pour le climat), la marche des jeunes pour le climat à Paris par exemple, sont des actions de plus en plus coordonnées qui mobilisent les nouvelles générations émancipées du catéchisme chrétien ( protestants et catholiques) de la partie du monde sous emprise de la civilisation occidentale. Le monde politique s’en trouve imprégné, car au delà de la contradiction politique ressentie face à l’écologie nous pouvons dire comme Alain de Benoist «  Si les écologistes sont de droite pour tant de gens de gauche, et de gauche pour tant de gens de droite, il y a de bonne chances pour qu’ils se trouvent, de ce seul fait , sur la bonne voie.
Ce qui est sûr, en tout cas c’est qu’on retrouve dans l’idéologie politiques des thèmes qui proviennent de camps politico-idéologiques jusqu’ici souvent opposés. D’un côté, par exemple, l’écologisme représente l’une des formes contemporaines d’un « pessimisme culturel » qui, historiquement, s’est surtout manifesté à droite, en réaction précisément contre l’idéologie du progrès. D’un autre côté, ce pessimisme culturel est d’abord dirigé contre l’axiomatique intérêt et l’obsession de la performance quantifiée, contre la fuite en avant induite par une société fondée sur l’égoïsme concurrentiel, ce qui évoque plutôt une démarche de gauche . La vérité est que le mouvement écologiste est incontestablement conservateur, en cci qu’il entend préserver la qualité de la vie, la socialité organique, les cadres de vie traditionnels, les spécificité culturelles et la biodiversité, mais qu’il est également révolutionnaire, en ce sens qu’il entend rompre de façon radicale avec l’idéologie productiviste qui sous-tend aujourd’hui la logique planétaire de la Forme-Capital et du marché «  ( in:  Demain la Décroissance!  Penser l’écologie jusqu’au bout  A. de Benoist  Edite Edition 2007):


Donc mobilisation générale, car la mort du surnaturel décrétée doit l’être au profit d’une croyance en une Sur-nature !  La Parousie de l’homme pour l’homme. Mais que faites vous de la démographie? Alors là personne n’a de solution…7 à 8 milliards d’individus voulant vivre comme des américains? La pandémie n’est pas une option raisonnable.

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19 novembre 2019

NICHOLAS REESE

 

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Du 19 Octobre au 23 novembre 2019

Neuf toiles de Nicholas Reese ont été exposées à Paris, rue de Lille, par la Galerie Carole Decombe.

 

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Nicholas Reese

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Carole Decombe Rue de Lille Paris

L’étoile à neuf pointes, le chat à neuf queues cingle l’oeil dans un éclatement de directions faussement contraires car elles nous ramènent au centre d’où nous croyions partir. Ce n’est que le spectateur qui face aux neuf toiles exposées actuellement rue de Lille, se trouve écartelé par les sentiments ressentis face aux images présentées car bientôt si son regard attentif lui provoque ( par son abandon où il voudra bien se laisser aller) des sensations agréables, troubles ou même troublantes, il ne reviendra qu’au point de départ de Nicholas Reese qui fonctionne comme un pivot, un point fixe.
Ce socle immobile d'où partent nos sensations et parfois même nos interrogations puisqu' il n’est pas certain que le premier regard nous donne tout ce qu’il y a à voir, sont les moments fixés par le peintre dans une sorte de lutte de longue haleine avec la peinture, médium choisi ici par Reese pour ancrer dans une matérialité ( là une toile peinte) des éclairs fugaces de conscience d’appartenir à un tout qui nous saisi. Pourquoi peindre et faire des images, des couleurs, des taches de matière sous la lumière qui les révèlent ? Et bien pour saisir l’élan originel de la vie qui s’offre à nous dans un tremblement de notre être. 

Henri Bergson nous dit «  La pensée qui n’est que pensée, l’oeuvre d’art qui n’est que conçue, le poème qui n’est que rêvé, ne coûtent pas encore de la peine; c’est la réalisation matérielle du poème en mots, de la conception artistique en statue en tableau, qui demande un effort. L’effort est pénible, mais il est aussi précieux, plus précieux encore que l’oeuvre où il aboutit, parce que grâce à lui, on a tiré de soi plus qu’il n’y avait, on s’est haussé au dessus de soi même.  Or, cet effort n’eut été possible sans la matière: par la résistance qu’elle oppose et par la docilité où nous pouvons l’amener, elle est à la fois l’obstacle, l’instrument et le stimulant; elle éprouve notre force, en garde l’empreinte et en appelle l’intensification. »

  Puis montrant que partout où il y a création il y a joie, il surenchérit en déclarant: «  Plus riche est la création, plus profonde est la joie »  Cette chaleur interne, qui n’est en rien comparable au plaisir, un spectateur qui apprécie ces toiles la ressent. Pourquoi? comment? Et bien, c’est sans doute une parcelle de la joie ressenti par le peintre quand il sait et s’arrête, considérant sa toile terminée. La puissance des images est très variable, si comme pourrait le dire Giono, la joie demeure; la toile est conservée. Son pouvoir peut se transmettre aux spectateurs ; sinon Reese la détruit et se remet à l’ouvrage. Ces neufs toiles ici exposées sont passées par les filtres de l’épuisement du regard que le peintre leur a fait subir. Il les juge propre à faire leur travail pour le regardeur qui serait susceptible de ressentir le pouvoir qu’elles contiennent et qu’elles distillent sans s’épuiser. Effectivement, elles nous contentent en évitant l’effort de la création!
Georges Charbonnier  (Universitaire, critique, traducteur, préfacier, écrivain) interrogeait Marcel Duchamp en 1960
G CH: "Nous savons tous ou nous pensons tous savoir ce qu’est une œuvre d’art. À quel moment existe-t-elle et qui la fait ?"
Marcel Duchamp: "Je n’en sais rien moi-même. Mais je crois que l’artiste qui fait cette œuvre, ne sait pas ce qu’il fait. Je veux dire par là : il sait ce qu’il fait physiquement, et même sa matière grise pense normalement, mais il n’est pas capable d’estimer le résultat esthétique.
Ce résultat esthétique est un phénomène à deux pôles : le premier c’est l’artiste qui produit, le second c’est le spectateur, et par spectateur, je n’entends pas seulement le contemporain, mais j’entends toute la postérité et tous les regardeurs d’œuvres d’art qui, par leur vote, décident qu’une chose doit rester ou survivre parce qu’elle a une profondeur que l’artiste a produite, sans le savoir. Et j’insiste là-dessus parce que les artistes n’aiment pas qu’on leur dise ça. L’artiste aime bien croire qu’il est complètement conscient de ce qu’il fait, de pourquoi il le fait, de comment il le fait, et de la valeur intrinsèque de son œuvre. À ça, je ne crois pas du tout. Je crois sincèrement que le tableau est autant fait par le regardeur que par l’artiste."

Nous sommes donc partie prenante pour la meilleure part…Elles nous appartiennent par la joie qu’elles nous procurent.

 



Moon Painting   (162x130)  2019

Cette toile est une musique parce qu’elle résonne en nous de mille notes du roi Cramoisi, elle télescope par un hasard étonnant le Thrak de Robert Fripp. C’est évidemment une coïncidence personnelle. Mais le Moon Painting englobe ces références pour se les approprier. Il ne s’agit pas ici d’en faire une description ou explication ( la tache et son ombre, le fil cousu ou la blanche déteinte du rayon lunaire) mais d’exprimer en trois phrases les résonances intérieures qu’elle provoque. La base est mouvante, le rayon lunaire ne semble pas fixe, il va certainement monter sur la porte sombre de nos frayeurs…Pourtant rien ne bouge et nous restons fixement dans une immobilité du regard qui nous saisi.
 « Comment des années si courtes se fabriquent-elles avec des journées si longues ?  »( Jankélevitch)


Voilà pourquoi le Moon painting peut être regardé chaque jour dans l’immobilité et le silence.



Bleu 1   (146x114) 2019

Kandinsky par une sorte de synesthésie ( association intime son /couleur) nous décrit les bleus allant de la flûte à l’orgue en passant par « la sonorité somptueuse de la contrebasse » Il ajoute «  La puissance d’approfondissement du bleu est telle, qu’il devient plus intense justement dans les tons les plus profonds et qu’intérieurement, son effet devient plus caractéristique. Plus le bleu est profond plus il attire l’homme vers l’infini «  ( in : Du Spirituel dans l’art, et dans la peinture en particulier. 1910 ed 1954)
Pourquoi devrions nous voir un sablier plutôt que deux rochers en équilibre? Pourquoi si ce n’est l’équilibre qui s’impose à nous, voir plutôt qu’écouter. Le bleu est un infini. Il nous apaise par sa puissance graphique comme une représentation du grand tout ou la pierre de Kubrick.  Il parle en nous et l’on se tait.


« L’homme est infiniment grand par rapport à l’infiniment petit et infiniment petit par rapport à l’infiniment grand ; ce qui le réduit presque à zéro. » ( Jankélevitch)

Nous sommes au milieu, à la jonction des formes..au dessus et au dessous dans le Bleu.


Forest 1  (150x120)

 

   Forest 2 (162x130)

Deux toiles de différente taille s’intitulent « Forest » ..Le titre est un leurre, une forêt dans laquelle on espère nous perdre justement …l’une pourrait s’intituler Skull que l’autre devrait s’appeler Charcoal et cela ne nous avancerait pas. Il faut simplement regarder et non pas lire. Elles sont bien différentes ( les queues du chat précité) mais nous ramènent au même point …une sorte d’inversion du regard sur notre propre nuit intérieure ..Ces sombres vibrations de basses ( si l’on suit la synesthésie Kandiskienne du sombre au grave…) sont des moments de résonances intimes. Le rouge de l’oxyde de fer n’est pas là pour nous distraire, ni la face émergeant du châssis dont on a contraint le champs-frein, comme une liaison vers la sainte Face de Rouault  ( ce n’est pas obligatoire..ce n’est que subjectif et cela doit être ainsi.) Ils sont, ce rouge et cette croix ( Forest 1) qu’un face à face; alors qu’avec Forest 2 nous avons plutôt l’impression de nous regarder de dos ..l’outrenoir du géant n’est pas loin .

Il n’y a que les mots de Lydie Dattas qui nous soulage !
«  Monstres d’Humanité, ces peintures iconoclastes portent sur leurs épaules quadrangulaires l’avenir du divin. Ce peuple de menhirs dressés contre le torrent du virtuel ne bouleverserait pas autant le visiteur s’il ne reflétait pas l’énorme combat de la lumière et des ténèbres qui fait le drame intime de l’homme. Chaque fois qu’il peint, trempant son pinceau dans la nuit, le maitre ouvre dans l’obscur des trouées par où passe une blonde christique. Doutant de sa vision, le maitre pose des caches à son tableau comme on mets des oeillères à un pur sang, pour ne plus voir de la route que l’asphalte essentiel. » ( in La blonde, les icônes barbares de Pierre Soulage. 2014)

 

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Arcadie 1  ( 195x130)

 

Arcadie 2  ( 195x130)

Le frotté de l’ardoise nous irrite comme un crin sur la peau, la douceur de la craie est un talc bienfaisant .. "In Arcadia ego" voilà le rêve des bergers avant que l’orage ne s’annonce, comme dans l’énigme de Nicolas Poussin.

L’abstraction pure a laissé la place aux vers de Maurice de Guérin dans le Glaucus:


« Comme un fruit suspendu dans l’ombre du feuillage,
 Mon destin s’est formé dans l’épaisseur des bois
J’ai grandi, recouvert d’une chaleur sauvage,
Et le vent qui rompait le tissu de l’ombrage
Me découvrit le ciel pour la première fois
Les faveurs de nos dieux m’ont touché dès l’enfance; »

Le grand Pan n’est pas mort, il nous chante sa mélodie de tuyaux de bambou. La beauté simple nous touche comme la candeur de nos jeunes années. Ces deux toiles sont la manifestation de la joie ressentie par Reese dans son bonheur intime loin des feux de la rampe qui ne seront ressenti par lui (et par nous en ricochet) que comme l’écho, le reflet d’une sorte d’ataraxie après un si long travail commencé il y a plus de trente ans. Voilà les toiles de la maturité heureuse; les toiles de l’aboutissement d’une libération après l’acquisition de la technique la plus accomplie. Comme le vieux Titien qui peignait comme un jeune homme insouciant. Il n’y a plus de frontières, la technique picturale est un sport de combat dont Reese sort vainqueur, il mélange les genres en liberté dans une spontanéité vivifiante. Le lointain est une masse, le proche un détail.

« Le temps est irréversible de la même manière que l'homme est libre: essentiellement et totalement. »  ( Jankélévitch )

 


 Deux petites peintures sauvées des eaux.

Sur un côté, discrètement deux petites peintures rattachent les travaux de l’année 2019 à cette longue pratique de la peinture effectuée par Nicholas Reese (depuis plus de trente cinq ans )..Il s’agit de deux visions anciennes sauvées des destructions multiples qui ont jalonnées ces années de pratique. Le travail est essentiellement de remettre l’ouvrage sur le bâti, Pénélope ou forgeron, le travail ne cesse pas car "c’est ta palette qui t’amènera aux pieds de Pharaon" comme le dit l’inscription antique. Nicholas Reese peint et repeint. L’exigence est une dure marâtre et voici ces deux enfants préférés qui nous viennent des années passées. Le Visage et la forme derrière un flou de miroir où comme l’exige le regard un monde s’ouvre …Une visiteuse est touchée par la vie aquatique prénatale, un autre voit le Vendredi orné d’os dans sa vie sauvage préservée. Les tons chauds nous caressent. La taille nous apprivoise. Ils sont de petites beautés cachées comme des cailloux tombés dans l’herbe bordant le grand chemin.


« La durée comprimée dans l'instant est comparable à l'énergie qui sommeille dans un grain de sable. »

( Jankélévitch )

 






Anonyme en mauve, ou pourquoi pas Purple Quagmire ?  Cette peinture ne figure malheureusement pas dans le dossier de presse de la galerie Carole Decombe. Nous ne savons pas son nom, ni sa taille ( peut être 110 x110 ?)
Cette toile semble plus nous regarder que l’inverse. On se retournerait, on se détournerait qu’elle nous regarderait encore. Voilà le spectateur pris à son piège de contenance affectée. Une sorte d’emprise nous tient face à notre quant à soi. Cette sournoise manoeuvre arrive à vaincre nos défenses qui aussi solides soient-elles ne résistent pas bien longtemps. Voilà le travail d’un peintre sincère qui n’a pas besoin du « dripping » pour entrer "dans" la peinture comme Pollock pouvait le réclamer. Mondrian voulait voir sa peinture en entier en gardant un format ne dépassant pas les limites de son oeil face à la toile, Rothko petit à petit peignit d’immenses toiles car il voulait être à l’intérieur de celles-ci en perdant la forme générale lorsqu’il y travaillait. Reese lui, monte sur le bulbe et les limites du rectangle (ou ici du carré) se perdent, il est dans sa couleur, dans sa matière, à se battre pour l’instant qui correspond à une nécessité intime.

«  La réminiscence n’a pas le poids du souvenir, elle est plutôt la touche fugitive qui nous effleure, souvent même à notre insu ; à la fois il en reste quelque chose et il n’en reste rien, il en reste quelque chose qui n’est rien ; c’est une trace qui ne laisse pas de traces ! » ( Jankélévitch)

 


Nicholas Reese vit et travaille à Paris. Il expose depuis la fin des années quatre vingt. Expositions personnelles ou collectives rares et choisies comme celle du Bateau Lavoir à Montmartre par exemple ou alors à Saint Germain des Près chez Anton Weller pour « Constellations » Il est également créateur de miroirs alchimiques avec son frère Sebastien, qui s’exposent jusqu’à la côte ouest des Etats-Unis; ce qui nécessiterait un traitement particulier de notre part car les ramifications artistiques sont complexes. En effet, puisqu’ils croisent aussi la route d’Isabelle Sicart, la remarquée créatrice céramiste dont l’oeuvre patiente est si syntone avec l’époque.

"Plus on s'éloigne plus l'on rentre dans le miroir"


L’instant figé provoque une irradiation positive. Juste un agencement de couleur et matière suscitant une résonance intime, un fugace sentiment lié au tremblement intérieur au moment de notre connexion à une sorte de « Noosphère » ressentie par une sensibilité artistique, nous amène cette douce chaleur du contentement qui est le marche pied du bonheur.
Aimer c’est être heureux ..et comment ne pas aimer ces instants qui sont comme l’écrit David Malouf, une plénitude immédiate qui nous lie avec le monde:

« Cette créature que j'ai pu prendre si facilement dans mes mains, dont j'ai pu sentir le cœur battre et les fortes ailes palpiter contre mes paumes, a volé plus loin et même plus haut que cet aéroplane disgracieux. Elle a été jusque en Sibérie. Son minuscule œil vif a vu quelque chose de vaste. Toute une moitié de la Terre. »

 

 

Nicholas Reese expose à Paris et ailleurs ..

à suivre en 2020....

 

 

Blue note II & I

 

 

 

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10 novembre 2019

MADAME NHU

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Les officiels américains appelaient madame Nhu, la « Dragon Lady ». Les Sud-vietnamiens qui prenaient le risque de critiquer la conseillère du Président Ngo Dinh Diem, préféraient le terme de « Tiger Lady » car l’image du dragon est respecté en Asie.  
Le Xuan Nhu, épouse du frère du président, fut une personnalité internationale aussi fugace qu'impressionnante.

Ce fut un condensé de la tragédie vietnamienne. Jeune, belle, elle rivalisa sur les couvertures des magazines avec Jackie Kennedy dont elle est l’antithèse.
Elle est bien oubliée aujourd’hui comme commence à l’être la République du Sud-Vietnam qui s’efface petit à petit des mémoires.

Elle est morte en 2011.

Tran Lê Xuân fut donc une personnalité excentrique qui rentra dans le champs de la politique internationale au corps défendant des puissances concernées. Le vice président des Etats-Unis Lyndon B.Johnson comme Henry Cabot Lodge ( l'Ambassadeur américain au Vietnam) en seront abasourdi après avoir été confrontés au charme, à la spontanéité et l’irrationalité d’une première dame très particulière. Elle se montra avide, sensuelle, autoritaire, intolérante mais féministe et agissante dans un Sud-Vietnam qui fort de ses archaïsmes ne sera pas capable de réitérer l’exemple sud-Coréen, sauvé de la mainmise communiste grâce à l'intervention internationale portée par la puissance américaine.

Toute la stratégie de Kennedy, comme la position de la France liée au discours de Phnom-Pen du Général de Gaulle seront par la présence de cette jeune et jolie femme, battu en brèche. Les présidents Français et Américains seront trompés et acculés à des positionnements politiques intenables. La tragédie ne faisait que commencer.

Le Xuan qui signifie en vietnamien  « Printemps fleuri » fut l’épouse de Ngo Dinh Nhu, proche frère du président de la république du Sud-Vietnam.

Nhu dirigeait les services de sécurité de la République du Sud Vietnam de 1955 à 1963. C’est à dire qu’il était l’homme orchestre de ce que l’on appelait autrefois, la Police Secrète. Omniprésente et sans contre pouvoir, cette police fut une arme extrêmement puissante au service de la politique de son frère. Le président Ngo Dinh Diem
qui après avoir été appelé aux affaires par l’ex-empereur Bao Daï, fut élu à plus de 90% des voix en 1955 dans un référendum accepté par les américains mais truqué au delà de ce qu’ils avaient imaginés.
 La compréhension de la tragédie vietnamienne est à chercher dans cette petite partie d’Histoire qui est trop souvent éludée lorsque l’on évoque la fin de la "Guerre d’Indochine "(Dien Bien Phu et les accords de Genève en 1954) ou la "Guerre du Vietnam" dont le plus fort de l’engagement militaire américain se situe après 1963,  dans l'après  Kennedy 1964 - 1973 ( 1973 début du désengagement qui s’inscrit dans la présence américaine  qui va de 1954 à 1975 chute de Saigon). En effet, c’est l'ensemble de la politique américaine d’aide et de « containment » au Vietnam du Sud en 1955 qui constitue un très « mauvais départ » pour l'engagement US. Le coup d’état des généraux sud-vietnamiens de 1963 n'apporta aucune solution, bien au contraire, pour endiguer la fuite en avant et les dérives d'une situation inextricable dans le premier sens du terme pour les forces engagées dans la lutte anti-communiste de l'après guerre.
Le gouvernement autoritaire du président Diem, célibataire, vierge et chrétien, exilé longtemps aux États unis ( il n’en n'est revenu que par la volonté de l’ex-empereur Bao Daï ) repose entre les mains de son frère Ngo Dinh Nhu,  puissant chef de la sécurité et son plus proche conseiller politique.

 

 

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Il est lui même sous la domination de sa jeune épouse dont il est très amoureux. Il était dit dans les milieux français qu’elle « portait la culotte ». C’est donc tout naturellement que Le Xuan Nhu, appelée avec déférence  « Madame Nhu » devint la première conseillère puis une sorte de « first Lady » très visible, très médiatique. Elle porta elle même les réformes sur la famille, la place des femmes dans la société vietnamienne, la moralisation des comportements. Elle fut rapidement dénommée la « Toxic Lady » puis la « Dragon Lady ».

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 Il faut retracer le parcours de sa vie pour évaluer la force et la détermination de celle qui survécut à des événement qui auraient dû l’emporter comme son entourage.
Issue d’une famille de riches propriétaires, son père Tran Van Chuong était un familier de la cour de l’Empereur. Il fut ministre des affaires étrangères durant le gouvernement BaoDaï après le coup de force des Japonais lors de l’effondrement français en 1939.  Mais madame Nhu fut par son mariage propulsée dans le clan des Ngo.
Le clan Ngo est un roman à lui tout seul. Nous ne l’évoquerons que brièvement. Famille de mandarins convertie au catholicisme, la génération qui nous occupe est très brillante dans un certain sens.

 Les six frères Ngo sont:

L’ainé, Ngo Dinh Khoi, gouverneur de la province Quant Nam. Après la chute des japonais, il est arrêté par le Vietminh, avec son fils Ngo Dinh Kha, sur de vagues soupçons,. Ils sont torturés et enterrés vivants en 1945.  Ceci semble être une des raisons de l’anti-communisme de ses frères.

Le frère Président Ngo Dinh Diem fit d’excellentes études au lycée français de Hué. Francophile, Catholique, abstème, chaste et à jamais célibataire, il travailla pour l’administration coloniale dès les années trente ( il fut gouverneur de la province Binh Thuan) puis ses orientations nationalistes le font entrer en politique mais dilemme, s’il est anti-français (contre le système colonial)  il est aussi anti-communiste ( anti Viet-Minh)…Il créa d’abord le « Daï Viet Phu Hung Hoï » une association pour la restauration du grand Vietnam puis aidé par son frère Nhu, il fonde le parti  "Can Lo " que l’on pourrait qualifier d’indépendantiste ( anti-Français), d’ anti-communiste (refus de la politique d’Ho Chi Minh ), de nationaliste et d’obédience néo «"Personnalisme" inspiré de la doctrine catholique d’Emmanuel Mounier.

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Le Président Ngo Dinh Diem

Il revient de son exil au Etats-unis pour être premier ministre ..puis Président de la nouvelle République du Sud Vietnam.  Il fut exécuté au poignard et achevé au pistolet par les généraux putschistes en 1963.

 

 

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Ngo Dinh Nhu Le Xuan Le Chuong


 Ngo Dinh Nhu, très proche de son frère politiquement est tout aussi francophile mais indépendantiste. Il fait l’école des Chartres en France. Travaille à la bibliothèque d’Hanoï comme archiviste paléographe. puis rentre en politique dans le sillage de son frère. Il dirige la sécurité intérieure, la police et l’armée avec une main de fer. Impitoyable et cultivé, il est un mélange de Torquemada et de Machiavel selon Jean Lartéguy. Il fait un mariage d’amour avec Le Xuan de la famille Le Chuong, celle qui nous occupe :Madame Nhu née Le Chuong. Comme son frère, il fut exécuté par les généraux putschistes en 1963.

Pierre Martin Ngo Dinh Thuc, prêtre, est lui, devenu archevêque de Hué en 1960. Il jouera un rôle politique durant la présidence de son frère mais sera deux fois excommunié pour avoir consacré des évêques sans l’accord du Saint Siège.. Il mène une politique très anti bouddhiste,. Au moment de l’assassinat de ses deux frères, il se trouve à Rome, exilé in extremis grâce au concile auquel il avait été convié en 1962. Il ne reviendra jamais au Vietnam. Il vit en exile entre la France , l’Espagne et l’Italie . C’est lui qui ordonne et consacre Clemente Dominguez y Gomez, le fondateur de l'Église Chrétienne palmarienne des Carmélites de la Sainte Face qui se proclame après une vision dit-il, nouveau Pape, à la mort de Paul VI …Il est évidement immédiatement excommunié lui aussi!..Dinh Thuc fait amende honorable..il est réintégré ..concélèbre des messes avec Monseigneur Barthe, évêque de Toulon mais continue à ordonner des prêtres dans son appartement ..et est évidemment de nouveau excommunié…Il meurt dans un Monastère d’une congrégation vietnamo-américaine dans le Missouri en 1984. Il a été un souci constant pour la Congrégation de la doctrine de la foi siégeant à Rome sous la direction de Monseigneur Ratzinger .



Après la soutane, le sabre …Le cinquième frère; Ngo Dinh Can lui n’a pas fait d’étude et ne maîtrisa que très peu le français. Ce fut un chef de guerre qui régna sur le centre du pays, il n’a jamais quitté Hué, la capitale impériale.
Par la force et la menace, souvent mise à exécution, il accapare un grand nombre de terre et devient un seigneur féodal.
Il n’hésite pas à tuer de ses propres mains ses opposants. Puis s’engage dans la lutte anti-communiste avec férocité. Il s’implique violemment contre les ennemis intérieurs que sont devenus les moines bouddhistes qui sont en rébellion contre le pouvoir autocratique de Saigon. On le soupçonne d’avoir fait du marché noir de riz avec le Nord Vietnam comme d’avoir organisé des filières d’opium via le Laos.
Il fut arrêté après la chute de son frère.  Emprisonné et jugé en 1964, très diabétique, il dut être amené en civière pour être fusillé devant 200 personnes. Il légua sa fortune à des institutions de charités catholiques.

Ngo Dinh Luyen, le dernier frère, échappa à la malédiction du clan. Il fut ambassadeur au Royaume Uni. Bien que nommé par son frère Diem, il survécu à la tourmente en devenant plus secret et discret qu’un diplomate puisse être. Il est mort dans l’anonymat en 1990.

 

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Voilà ce que fut la famille d’accueil de la jeune Le Xuan qui rencontra son mari à quinze ans alors qu’il en avait trente.

Tran Le Xuan est née dans une famille de mandarin éduqués, très lié avec la France. Son grand père Tran Van Thong était un estimé gouverneur d’une province du Tonkin.
Son père Chuong marié très jeune ( à quatorze ans) parti poursuivre ses études entre Alger, Montpellier et Paris. Il fut le premier vietnamien à devenir, en 1922, docteur en Droit.
 Sa mère Chuong qui endura la difficile condition des femmes vietnamiennes de haut rang, qui étant dans l’obligation de donner un fils à la famille, se trouvait dans la servitude terrible de la position de jeune épouse, véritable servante de sa belle mère. Elle eu le malheur d’avoir deux filles avant la naissance du garçon tant désiré. La femme vietnamienne passait sa vie sous la coupe de son père d’abord puis sous celle de son mari puis enfin sous la domination de son fils aîné. Pour Le Xuan être la deuxième fille la reléguait dans une position totalement subalterne. Sa jeunesse fut assez difficile et douloureuse. Elle fut largement utilisée par son père pour le service de sa grand mère paternelle. Elle n’était pas considérée dans le protocole de ces maisons comportant nombre de domestiques et abritant la première épouse qui régnait sur les deux ou trois suivantes plus jeunes. Les enfants et la vie domestique occupaient toutes les tâches. Les hommes ne s’occupaient absolument pas des affaires domestiques, c’était un monde de femme, régit par les femmes où Le Xuan n’était rien ..Même les domestiques ne la considéraient pas car elle n’avait aucune influence. L’organisation de vie dans les petites villes de campagne étaient très traditionnelle, issue de mille ans d'occupation chinoise. Mais par bonheur pour elle, sa mère ayant goutée au progressisme occidental à Hanoï, fut très favorable à l’idée de donner une bonne instruction pour compléter l’éducation de ses deux filles: Le Chi et Le Xuan. Elles firent donc de solides études d’abord dans une école primaire de Saigon puis dans la capitale du Nord, Hanoï.

La famille Le Chuong vivait dans un mélange de tradition vietnamienne et de vie « à la française ». Le français était la langue couramment parlée dans la famille. Toute sa scolarité, se fit dans le lycée français d'Hanoï qui mélangeait les enfants des colons avec les enfants de la bourgeoisie vietnamienne éduquée. Le Xuan fut une très bonne élève. Sa mère Madame Chuong gagna en influence et son rôle social fut renforcé grâce à ses causeries du mardi où toute la bonne société influente se rassemblait dans ses salons. Il y avait donc un mélange de vietnamien et de français, de diplomates et même lorsqu’ils seront présent à Hanoï, de Japonais. Elle était très belle et intrigante …comme le sera sa fille.  C’est dans ce salon recherché que le jeune Ngo Dinh Nhu, venant d’une excellente famille de Hué comme nous l’avons vu, âgé de trente ans et ayant passé dix ans à Paris d’où il revint couronné du prestigieux diplôme de l’école des Chartres, rencontra Tran Le Xuan.

Il est beau et silencieux …… Certaines rumeurs disent qu’il aura été "testé" comme amant par la sa futur belle mère avant d’être "donné" à sa fille, qui s’empressa d’accepter pour sortir de cette famille étouffante. La condition des femmes dans la haute société étaient assez éprouvante. Elles étaient de véritables servantes des hommes. Elles passaient  comme nous l'avons dit, leur vie sous la coupe de leur géniteur avant d'être sous celle de leur mari pour finir assujetties à leur fils qui avait très vite autorité sur elle.  Le luxe apparent de leur existence cachait une position très difficile à vivre.

Le caractère de la jeune Le Xuan ne se prêtait pas à cette soumission. Elle déclarera n’avoir jamais été aimé de ses parents et donc profita de l’occasion qui lui a été donné de sortir de sa famille …Ses parents Tran an Chuong  et Tran Thi Nam Tran eurent un étrange destin. Après une vie brillante et luxueuse au Vietnam et à Washington où monsieur Chuong fut diplomate, ils se retirèrent de la vie public pour ne plus faire parler d’eux jusqu’à l’été 1986 où ils furent sauvagement assassinés chez eux par leur seul fils Tran Van Khiêm.  L’histoire est éprouvante ..ce fils adulé, ce play boy, bavard et instable qui bénéficia de toutes les facilités lors de la présidence Diem fut laissé pour compte lors du putsch de 1963. Il resta seul à Saigon. Ses parents étant aux États Unis, sa soeur adoré , Le Xuan en Europe, la protection du clan Ngo disparue, il fut emprisonné par le nouveau régime.
 Sa mère ne put rien pour lui malgré ses tentatives auprès des américains. Il resta emprisonné et fut détruit psychologiquement par les mauvais traitements infligés. Oublié par tous, il fut relégué aux travaux forcés dans l’Ile de Poulo Condor de sinistre mémoire. Là son corps fut autant ravagé que son esprit. Âgé de seulement quarante ans, il était une épave échouée chez ses parents à sa libération.
Recueilli au début avec émotion chez eux à Washington, leur relation se détériora jusqu’à la rupture …Il fut mis dehors par ses parents et découvrit par là même qu‘il était déshérité, c'est alors qu'il les assassinat avec brutalité en les étouffant avec un oreiller. Il fut interné à l’hôpital psychiatrique Saint Elisabeth de Washington pendant sept ans pendant lesquels il suivi de nombreux traitements sans amélioration notable. Il fut expulsé en France en 1993 où depuis sa trace se perd. Madame Nhu n’en dira rien, bien qu’elle fut en France également.

 

 


La personnalité de Madame Nhu se montre dans ce court extrait d’interview où elle sidère les observateurs en commentant la crise des moines qui vont en martyr s’immoler par le feu dans les rues de Saigon.  
Ces images terrifiantes qui stupéfient, donnent à la réplique de madame Nhu lors du premier « auto da fé » ( sens premier) la mesure de la violence des engagements qui façonnent cette période de l’Histoire.

« The only things they have done, they have barbecued one of their monks whom they have intoxicate whom they have abuse their confidente and even this barbecuing was done not even with self sufficient means because they used imported gasoline … »

 

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Cinq autres moines s’immoleront par le feu ..
Les premières images de Malcom Browne, correspondant à l’Associated Press font un scandale aux États-Unis. Le pouvoir autoritaire de Diem flanche, la répression contre les fêtes bouddhistes et leurs manifestations suspectées d’être utilisées par les communistes n’est plus tenable.
Les interdictions de parades publiques avec drapeaux et symboles pour les pagodes de Hué qui fêtaient la naissances de Bouddha sont avec du recul assez futiles et mesquines. Il s’agirait d’une vengeance organisée par l’archevêque Ngo Dinh Thuc ( frère aîné du président ) qui aurait été mortifié de ne pas avoir reçu de présent de la part du « vénérable" Thich Dinh Kiet président de l’association des Bouddhiste du Vietnam . Le vénérable résidait lui aussi dans l’ancienne capitale impériale où Monseigneur Thuc donna une immense et fastueuse fête pour son jubilé sacerdotal. Les manifestations catholiques étaient très encouragées par le régime qui tenant en suspicion les moines et ne pratiquait pas les parts égales entre les communautés. Outre l’interdiction de manifestations publiques, le gouverneur refuse aussi aux pagodes toute intervention radiophonique lors de cet anniversaire.
La foule se rassemble, les moines accompagnés du Vénérable vont chez le gouverneur pour contester et faire annuler cette interdiction.
 La foule grossit et s’enfle de …vingt mille personnes dit-on. Elle se masse devant l’immeuble de la radio ..la répression ne se fait pas attendre . Après quelques sommations, l’armée, commandé par un catholique ( le commandant Dang Sy) tire sur la foule, tue des enfants et blesse beaucoup de manifestant…Il y aura neuf morts dont six enfants. L’année 1963 est un tournant. Le monde découvre la lutte des moines contre le pouvoir du Sud-Vietnam.
Ces moines pacifistes ne sont pas comparables à la secte politico religieuse des Binh Xuyen que les français avaient utilisés fors de leur milices para-militaires aux méthodes mafieuses. Contestant le pouvoir de Diem, les Français avaient essayé de mettre le général Nguyen Van Dinh au pouvoir. Mais face à ce danger, le président Diem n’avait pas tergiversé et sans attendre un quelconque feu vert des conseillers américains, il s’engagea dans une répression terrible qui transforma Saigon en champ de bataille en avril 1955. La chute des Binh Xuyen déclencha le départ définitif des français du Vietnam après plus de cent ans de présence. La secte, bien que se livrant à des activités illégales bien profitables ( extorsions de fond, contrebande et prostitution) reçu du ministre des colonies, George Mandel, un statut officiel en 1938 !
L'histoire des sectes vietnamiennes très particulières est à faire.


Madame Nhu fit donc sensation par sa désinvolture face à ce qui sidérait l’opinion internationale. La guerre du Vietnam avait déjà ses travers de brutalité inouï rapportés par la presse ..le contraste entre la beauté du pays et l’horreur des combats comme le carnage d’Ap Bac à une cinquantaine de kilomètre de Saïgon ne pouvait qu'enchaîner l’opinion mondiale dans un jeu de répulsion; fascination . Ap Bac fut en 1963 la première victoire de petits Viet-cong contre les modernes troupes héliportés vietnamiennes encadrées par des conseillers américains. La défaite est cuisante et de nombreux américains seront tués au combat.  L’opinion américaine découvre avec effarement que le Viet-cong, très habile, resta sur place après la bataille et anéanti une colonne de secours terrestre de l’ARVN ( l’Armée de la république du Vietnam) qui venait sur ordre récupérer les corps des conseillers américains. Le ratio entre les morts américains et sud vietnamiens sacrifiés fut aussi un motif d’indignation. L’année 1963 sera l’année de la fronde des généraux, ce fut donc la dernière année du règne de madame Nhu.

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 Harangue de Madame Nhu face à l'ARVN 1962


Son implication politique, son féministe actif qui s’exprimait d’une manière assez singulière par des lois répressives mais « moralisantes » comme le statut de la femme dans la famille couplé avec l’interdiction du divorce, fut très mal accepté par la société traditionnelle vietnamienne. Elle se lança dans des croisades pour la place et la dignité de la femme qui alla de l’interdiction de la prostitution à l’interdiction des concours de beauté et des danses lascives !! Elle lutta farouchement contre les fumeries d’Opium si prisées des français. Considéré comme intrigante et rusée, son pouvoir sur son beau-frère fut un obstacle aux tentatives des Américains pour sortir de cette crise religieuse. Le sud Vietnam gonflé des réfugiés catholiques du nord trop choyés par la présidence Diem, s’enfonça pour son malheur dans une lutte contre les moines.bouddhistes qui surent trouver une méthode d’Agit-Pro  incroyablement spectaculaire que les communistes n’eurent qu’à utiliser pour transformer l’engagement américain en une abomination immorale.

 

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L'attitude provocante devant les micros et caméras comme le programme de moralisation de la société: répression de l'adultère, interdiction du divorce, bannissement de l'avortement ne pouvaient être acceptés par les Américains qui se voyaient enchaînés au président Diem qui intraitable résistait à toutes leurs pressions pour qu'il se sépare de Madame Nhu et de son mari. Le remplacement brutal du président Diem fut finalement décidé par Kennedy après une tournée de Madame Nhu aux Etats-Unis où elle fit des déclarations incendiaires que la presse qui commençait à monter en puissance contre l'engagement militaire, jugeait scandaleuses et indéfendables; les bouddhistes seraient exploités et contrôlés par les communistes, les immolations seraient des manoeuvres organisés avec de pauvres moines bourrés d'opium....

La prise de conscience après la défaite d'Ap Bac donne à penser aux Historiens que Kennedy voulait le désengagement dès ce moment là. La décision fut prise en d'envoyer une nouvelle mission d'étude au vietnam le 23 septembre 1963. Le général Maxwell et Robert Mac Namara devaient étudier en sous mains les "solutions de remplacement" . MacNamara réitéra l'exigence américaine conditionnant la normalisation des aides à l'acceptation des demandes formulées par les bouddhistes et à l'interdiction de parole de Madame Nhu. Le président Diem refusa une fois de plus. Le manque de clairvoyance du président Diem est stupéfiant car en pleine crise militaire, il devenait un obstacle au travail de l'administration américaine qui voulait faire de l'ARVN une force autonome et suffisante contre le Nord, ce qui devrait dans leurs esprits amener au désengagement américain durant l'année 1964.

Le 1er novembre, le gouvernement fut renversé. Diem et Nhu furent exécutés le soir même alors que Madame Nhu était en voyage. Kennedy fut tué le 22 novembre soit 20 jours plus tard. L'escalade commençait.

Madame Nhu échappa donc au coup d'état de novembre. Son mari et le président furent sauvagement exécutés au couteau dans un véhicule de transport de troupe ( APC Armed Personnal Carrier), cela sidéra Kennedy qui n'imaginait pas qu'ils puissent finir de si horrible façon. La haine entretenue par l'image de la "Tiger Lady" lui aurait certainement valu une exécution au moins aussi barbare. Robert Mac Namara, secrétaire de la Défense, la considérait comme une "twisted witch" diabolique et retorse comme il l'écrit dans ses mémoires. John F. Kennedy lui, l'appelait en privé "That goddam bitch".."That bitch stuck her nose in and boiled up the whole situation there" dit-il.

Disparue dans la tourmente des événements, elle retourna dans l'anonymat... donc on l'oublia.

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Une jeune américaine, Monique Brinson Demery partit à sa recherche en 2005. Madame Nhu disparue, exilée depuis 45 ans n'avait pas d'adresse connue et se tenait très éloignée de la presse depuis sa timide réapparition dans les journaux américains lors du meurtre de ses parents par son frère Khiêm en 1986. Elle vivait disait-on en Europe où personne ne la connaissait. Elle refusa tout contact avec un journaliste du New York Times qui la retrouva et tenta de l'approcher en Italie. Elle habitait dit-il à ce moment là, dans une villa quelque part dans la banlieue de Rome. Depuis, plus rien, plus de nouvelles, personne ne savait si elle était toujours vivante.

Voilà pourquoi l'enquête de Madame Brinson Demery devient si interéssante. Elle le raconte dans son livre "Finding the Dragon Lady" paru en 2014  ( BBS PublicAffairs NY)...Pourvue d'un Master en études asiatiques, Monique B. Demery qui parle le vietnamien, se focalisa sur Madame Nhu comme sujet d'étude ..Comment une si jeune femme qui n'avait pas quarante ans ..petite de taille malgré ses haut talons et toujours impeccablement habillée dans de jolies robes cintrées,  pu avoir ce pouvoir extraordinaire de peser sur la politique internationale et d'emmener en 1963 la machine de guerre américaine dans une spirale infernale?  Qui était la Dragon Lady? Il fallait la retrouver pour savoir.

Monique B. Demery arriva à Paris avec de forts indices de l'y trouver.

Les forts indices n'étaient qu'une simple phrase d'un article paru sur un site vietnamien en 2002  Madame Nhu aurait reçu ce compatriote journaliste dans son appartement parisien et il décrit la vue de sa fenêtre du 11eme étage donnant sur la tour Eiffel. Voilà le début de l'enquête qui l'amène après bien des péripéties à retrouver et rentrer en contact avec la mystérieuse Madame Nhu qui n'a jamais publiée ses mémoires.

Le style est direct. Les descriptions des approches effectuées pour amadouer madame Nhu sont décrites comme dans un roman. Puis se déroule la biographie de cette toute jeune mère qui échappa aux communistes en courant seule sous la pluie en 1946, traversant un pont sous les balles avec son bébé plaqué contre elle. Cette femme dont le monde s'écroule lorsqu'elle devient mère, à connue la vie très réglementée de la haute bourgeoisie traditionnelle, l'aisance coloniale française, l'occupation japonaise, les représailles communistes, elle est gardé trois mois dans un camp de travail (elle est remarqué par un commandant Vietminh éduqué  qui la libère) elle se cache à Phat Diem chez un prêtre catholique. Puis assiste à la chute du Tonkin et donc de l'Indochine Française pendant que désargentée, elle vivait une simple vie de famille à Dalat avec ses quatre jeunes enfants:  Le Thuy, Trac, Quynh et Le Quyen

Son mari y fonde le "Can Lo"  comme nous l'avons évoqué précédemment, son parti nationaliste anti-communiste mais surtout "Personnaliste" bien qu'anti français ( Le Personnaliste, la troisième voie humaniste entre le capitaliste libéral et le communiste dictatorial théorisé par Emmanuel Mounier !)

Nous n'evoquerons ici que très superficiellement la vie de Le Xuan Nhu car il faut lire le livre de Monique Brinson Demery

Madame Nhu retrouve l'aisance matérielle de sa jeunesse en liant sa destinée à la politique de son mari et de son beau frère Diem, le futur Président qui devient le premier ministre de l'Empereur Bao Daï . L'histoire est incroyable, compliquée et mélangeant la politique vietnamienne à celle de la politique mondiale dite de "La guerre froide" pour dix ans de guerre chaude. Madame Nhu par son énergie et son caractère, fascina les médias du monde. Son courage physique est indéniable : face aux balles en 1946 s'échappant d'une probable exécution sommaire parmi des rangées de cadavres sous la pluie; face aux troupes des Binh Xuyen devant le palais de l'Indépendance en 1955 armée uniquement de son "Ao Daï" ( longue robe traditionnelle moulante)  Elle tient tête et s'entête, dérange les Français contrecarre les Américains et devient cette "Dragon Lady" dont Monique Brinson Demmery nous déroule l'histoire extraordinaire. Madame Nhu dans la tourmente de sa vie est cernée par les disparitions brutales: son mari et beau frère assasinés en 1963, ses parents assassinées en 1986, ses deux filles qui se tueront l'une et l'autre dans des accidents de la route. A Longjumeau en 1967, sa fille adorée Le Thuy meurt dans sa voiture percutée par deux camions. En 2012, Quyen, avocate à la commission romaine de l'immigration est tuée en scooter par un bus. Madame Nhu sera préservée de cette dernière douleur, car elle meurt un an auparavant, à Rome en 2011, âgée de quatre vingt six ans.

Le New york Times lui consacrera un article après plus de quarante ans d'absence.

 

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L'interêt porté à sa destinée, n'est pas séparable de la fascination visuelle liée aux photographies et films vues dans l'enfance. La guerre du Vietnam, l'Opération "Rolling thunder" les herbes couchées par le souffle des pales du Huey de la first Cav sont les images quotidiennes des journeaux télévisées comme "Télé soir" en 1965-67-68-70..Les tailleurs et chignon à la Wonk kar vai d ' "In the mood for love" ont dû aussi imprégner la rétine du jeune spectateur que j'étais.

 

"Do you really think woman are like you? I had to cross oceans to find you."

Anonymous H .     (in Madame Nhu's diary)

 

gg

 

 

 

Pour plus de compréhension concernant la guerre du Vietnam, avec le recul nécessaire:

 

The Vietnam War

Contents Vietnamese independence and the First Indochina War The Geneva Agreements of 1954 The creation of South Vietnam Repression and revolution in South Vietnam The expansion of U.S. involvement under Kennedy Lyndon Johnson and the Gulf of Tonkin Resolution Johnson takes the nation to war "Pacification" The Phoenix program Search and destroy: The ground war Technological rampage: The air war An inhuman fate: The U.S.

http://peacehistory-usfp.org

 

 

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08 août 2019

UNE DECOUVERTE

 

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Vendredi 26 Juillet 2019



Le mois de juillet a été très chaud. La canicule était dans toutes les conversations.  Des records de chaleur ont été atteints en France, dans le sud bien évidemment, mais lorsque le thermomètre passa les 41°6 à Paris, ce fut un événement . L’Anjou n’échappa pas à cette extraordinaire vague de chaleur.
J’étais avec mes filles Marie et Pauline (7ans) à la Grande Bécherelle; accompagné de Laurence.
 Georges, mon frère, était arrivé la veille, seul, sans sa famille. Son épouse Béa s’annonçait pour Samedi, Ils avaient prévus d’aller retrouver leurs deux filles adolescentes dimanche à Bordeaux puis Arcachon.
Le jeudi soir, après une journée étouffante, la pluie se mit à tomber.
Vers 23h, nous étions les fenêtres ouvertes, heureux de cette fraicheur. La pluie recommença très tôt à l’aurore ..l’air était plus respirable ce vendredi . Durant cette journée, venteuse, nuageuse nous sommes restés dans la maison et dans ses abords immédiats. Vers 17H, je décidais mes filles à faire une promenade vers la Loire …Pauline s’arrêta aux balançoires et ne voulu pas nous suivre..Je partis donc avec Marie faire un tour au « Rocher » en passant par le banc de la « grotte » (qui n’en est pas une mais plutôt un promontoire donnant sur la Loire, les vignes et le « rocher » cette falaise sur le fleuve) Il faisait beau mais beaucoup moins chaud ..les quarante degrés de la veille étant descendus à 27 / 28°…la promenade était possible.
Après un tour dans les vignes, nous sommes remontés vers les deux cèdres au milieu de la prairie. Puis après avoir arraché quelques lierres sur les troncs, je descendis vers les Wellingtonia ( nom donné au Séquoia géant par le botaniste anglais Lindley qui dédia cet arbre énorme au Duc de Wellington . L’orthographe a été francisé depuis en Velintonia ..mais nous, nous prononçons par tradition familiale « wellingtonia »..On ne sait plus pourquoi …)


 Sous la pénombre des deux wellingtonia dont la base est encore obscurcie par un énorme buis, grand comme un arbre , ce qu’il est en définitive; J’ai vu deux petits sacs à dos de couleur vive (bande blanche et bleu) au pied du séquoia de gauche lorsque l’on regarde les arbres de la maison. J’ai également vu une sorte de serviette en tissu de couleur accroché à une branche du grand buis. Marie ne me suivait pas encore sous les arbres , elle était encore dans la prairie au soleil.
Ces sacs m’ont tout de suite fait l’effet d’une sorte de bivouac. Il y avait une bouteille d’eau en plastique et ces sacs posés au pied de l’arbre. Je me suis rapproché des sacs et ai ouvert le premier ..en pensant à des effets laissés là en prévision de la nuit …comme certains sans-abris le font à Paris . Dans le sac ..il n’y avait rien d’autre qu’une hachette avec un manche gainé de plastique ..Elle m’est apparue toute neuve …Ce n’était pas des outils de bucheron..trop neuve et trop seule..Il y avait à côté, une boite de médicaments.  Perplexe j’ouvre le deuxième sac qui lui avait un rabat ..Deux baskets noires étaient posées sur le dessus ..elles tombèrent sur le côté. Prêt à ouvrir le sac, mon regard circulaire fut attiré par une sorte de veste matelassée noire posée dans les feuilles non loin de là ..vers la serviette accrochée aux branches.
Je m’approche et me penche ..je vois des baskets blanches mais ne réagis pas puis je vois le long de cette veste, une tête émaciée ..je vois mais il se passe un temps de stupeur dont je me rappelle parfaitement. une sorte de césure dans la conscience du présent ..je vois, je comprends mais ne réagis pas ….
C’est un corps couché sur le flanc, légèrement en chien de fusil ..la tête sectionnée du tronc repose près de l’épaule ..le corps est plat ..la veste matelassée est épaisse ..la tête est nécrosée, noire et putréfiée..les mains sont sèches et ressembles à des mains de grands brûlés…les jambes sont toutes plates dans le pantalon en jean’s ..les baskets sont blanches et sales … Je vois ..je comprends en une seconde ( qui semble longue) que oui …c’est un corps dont l’odeur me saisit …et il y a Marie derrière qui va va arriver dans l’ombre des séquoias …Je rebrousse donc chemin pour l’intercepter en douceur et l’amène sans trop de difficultés vers mon frère qui jardine dans la cour à cinquante mètre de là…il gratte les mauvaises herbes qui nous envahissent …Je me souviens d’avoir parlé avec Marie avec un détachement qui m’amuse à postériori….je l’envoie vers les balançoires ..et demande à mon frère de me suivre car j’ai à lui parler.
Sa réaction est l’incrédulité. Incrédule, qui ne le serait quand il entend «  Nous allons avoir des problèmes ..il y a un corps sous les wellingtonia ..! » « Tu déconnes? » ….  « Non, il y a un cadavre couché dans l’ombre des wellingtonia …viens voir »
Nous sommes donc retournés vers le séquoia ( nous marchions vers la maison ..) et à l’approche des frondaisons du massif, Marie revient vers nous en courant heureuse de voir la promenade reprise !
Je l’arrête dans son élan et la ramène vers les balançoires désertées malheureusement par Pauline qui est remontée dans la maison, je suppose.
Nous allons près du corps ….mon frère voit le cadavre, les sacs ….il se passe quelques secondes ..une minute tout au plus, avant que nous agissions ..lui va prévenir notre mère et moi j’appelle la gendarmerie ….
La conversation au téléphone avec la gendarmerie de Saint Georges se déroule en deux temps ..un temps routinier …avec une certaine nonchalance  lorsque ayant dit mon nom.mon adresse etc…que je raconte que j’ai trouvé des sacs à dos  …puis un intérêt très vif ..après l’énoncé que l’on me demande de répéter«  il y a un corps sous les arbres chez moi… »
Pardon? ..je vous dis « il y a un corps » La gendarmerie est arrivée au bout d’une demi heure … Deux gendarmes jeunes et harnachés …je les accompagne vers les séquoia en leur demandant de laisser leur véhicule près de la haie dans le chemin pour ne pas éveiller la curiosité de mes filles….Ils s’approchent des arbres mais je suis surpris de ne pas les voir rentrer davantage dans l’ombre et se pencher sur le cadavre comme je l’ai fait ….pour eux cela suffisait à distance, les vérifications étaient faites ..ils ont appelés leurs supérieurs …


Il était 18h:18h30 , les gendarmes, l’identification criminelle arrivent puis le médecin légiste et la morgue sont venus …Le médecin légiste s’est fait longuement attendre à tel point que Georges voyant les gendarmes désoeuvrés sous une petite pluie  insistante, les fit entrer dans la grande salle à manger …Cinq gendarmes dont un capitaine d’Angers qui était très sympathique et nous disait être amis avec les locataires actuels de la Maison du docteur Reboul ..Ils n’ont comme à leur habitude, rien voulu accepter, même pas un verre d’eau .
Ma soeur Anne, loin des événements puisque dans les Alpes, fit, une fois mise au courant de l’affaire par mes soins , des recherches sur internet concernant les disparitions signalées à Angers …Je montrais les résultats de sa recherche aux gendarmes ..Ils furent très étonnés et intéressés .. » Ah ça c’est une info! » me dit l’adjudant. Ils notèrent le nom et les références de l’article du Courrier de l’ouest qui faisait mention de la disparition d’un jeune homme installé avec sa famille dans le quartier de la Roseraie depuis 5 ans, il serait parti avec un sac et quelques affaires le 16 Juin . Cela semble concorder avec ce que nous avons vu. Mais un migrant anonyme passant dans la région en remontant vers le nord n’est pas exclu.
Pour les gendarmes, il n’y a pas de doute ..le jeune homme s’est suicidé par pendaison à un drap noué sur le buis ..La serviette aperçue est un drap imprimé, de couleur vive…Il est monté sur la branche et s’est jeté ..le cou cassé il est resté pendu assez longtemps pour que la tête se détache du tronc…soit quelques semaines.  un mois ? Nous n’avons rien vu .


Ma soeur est restée plusieurs semaines avec ses trois fils et sa fille ..elle et un de ses frères étant avec leur famille ..trois enfants chacun…Personne n’a vu le pendu ..à 80 mètres de la maison …Nous passons devant les wellingtonia chaque fois que nous prenons l’allée …à pied pour descendre sur les bords de Loire …ou en voiture …La base des arbres est bien sombre peut être, mais ..cela semble incroyable que personne n’ai aperçu une forme ..un sac, une tache de couleur ….Les enfants jouaient dans la cour …les parents dinaient dehors …ma mère regardait les arbres de sa chambre ou de la cuisine …rien… personne n’a remarqué quoique se soit  .
Pourtant ma nièce Anna, se rappelle avoir vu en juillet ( la date serait à préciser ) quelqu’un devant la grille d’entrée au bout de l’allée, un jeune garçon noir, assez sale qui avait un drôle de regard ..elle s’est dit que quelque chose n’allait pas avec cette personne …mais comme il y a une famille de réfugiés africains logés par la famille Tauraud derrière le mur de la maison à l’orée du village comme nous ....on fait le lien  évidemment…et ça s’arrête là.
Personne d’autre n’a vu ou…. ne se rappelle de quoique que se soit. C’est incroyable.
Pourtant.

L’enquête est confiée à la police judiciaire d’Angers.


 

 

 

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29 juin 2019

RELATIONS PRIVILÉGIÉES

 

 

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Photo Torsiac ©2019

 

Etienne Manac’h, ambassadeur de France en Chine de 1969 à 1975, était parti pour Pékin afin de se reposer : « A l’heure ou je m’exilais j’étais au bord de l’épuisement physique. La Chine était un havre. je me délivrais de l’action pour entrer en méditation » Ainsi , la « Révolution culturelle », pour avoir converti la République populaire en une sorte de planète morte pendant une décennie, aura du moins eu un effet bénéfique: elle aura été « merveilleusement propice » au sommeil de l’estimable diplomatie, qui, jouissant là, pendant six années, «  d’une bibliothèque où jamais la chaleur ne fit défaut pendant les mois d’hiver, ni la fraicheur de la climatisation pendant l’été torride »put « « dans une demeure qui avait le calme d’un monastère «  se remettre tranquillement de « dix huit ans de fièvre parisienne ». On se demande quand même ce qui avait amené de Gaulle à se désintéressé aussi brusquement de la Chine - La crise de la « Révolution Culturelle » ?
Il ne devait en tout cas plus en attendre grand-chose, comme l’indique le choix de son envoyé.


Se reposant maintenant en Bretagne de son repos pékinois, M Mana’h a écrit un très gros volume de souvenirs ( Mémoires d’extrême- Asie  Vol I Fayard 1977) dont la lecture est très …reposante. L’ouvrage, qui compte cinq cent quatre vingt dix pages bien tassées, ne couvre que la première année de son séjour en Chine. (…..)
M Manac’h ne se préoccupe pas outre mesure de la politique intérieure chinoise. Sur ce sujet, comme ses collaborateurs s’en souviennent, sa maxime était : moins en saura, moins on risquera de déplaire aux autorités chinoises.

(…..)
A la source de ce touchant dévouement se trouvait évidement le tour très classique de Zhou Enlai: ce dernier avait réussi à faire croire à M.Manac’h qu’il le prenait vraiment au sérieux, s’acquérant ainsi la gratitude éternelle de l’intéressé. Cette gratitude se cristallisa finalement dans la théorie selon laquelle la France jouirait de « relations privilégiées » avec la Chine.
Les « relations privilégiées », en fait, ne signifiaient pas que les Français obtenaient un plus large accès que d’autres à la Chine, ni même que ses hommes d’affaires y pouvaient négocier de meilleurs contrats ( on a vu des pays qui ne se souciaient même pas d’établir des relations diplomatiques, mieux réussir dans ce domaine), mais bien que la Chine était en droit d’exiger de la France, sans contrepartie, ce qu’elle aurait été en peine d’attendre de toute autre nation; elles signifient que, pour obtenir de Pékin le même traitement, voire parfois un traitement plus médiocre que d’autres pays, la France s’astreignait volontairement à des obligations supplémentaires, pouvant aller - on l’a vu en une mémorable occurence - jusqu’au sacrifice de son honneur et des élémentaires devoirs d’humanité.
(….)
« La Chine est un vaste pays, et qui est peuplé de Chinois » avait observé le général de Gaulle. Son envoyé, n’ayant disposé que de six ans pour méditer cette pensée, semble n’avoir eu le temps que d’en peser la première moitié. Les chinois n’apparaissent guère dans son ouvrage et quand, d’aventure, on en rencontre au détour des pages, c’est avec le saisissement de Robinson découvrant Vendredi.

(….)

Ne s’intéressent pas autrement au sort des Chinois durant ces années tragiques de la victoire du « social-fascisme à caractère féodal » ( comme l’appelait un auteur que l’ancien ambassadeur ne doit guère pratiquer, Li Yizhe ), On aurait pu croire qu’au moins celui de certains étrangers aurait dû retenir son attention, puisque, là, il ne pouvait en éluder l’information. Un exemple entre vingt ; il ne mentionne Anthony Grey que pour nous assurer que le journaliste anglais ( qui fut soumis pendant plus de deux ans à une détention inique) était en  « excellente santé » ( en fait le régime auquel il fut soumis l’avait reduit mentalement et nerveusement à l’état d’épave ) et qu’il n’avait souffert «  ni sévices physiques  ni privations matérielles » ( M .Manac’h s’abstient de signaler que Grey à écrit tout un livre sur son calvaire).
(…)
En avril 1970, un chinois, membre d’une délégation en visite, avait discrètement fait savoir qu’il voulait faire défection; du côté de français, la Sécurité lui avait donné l’assurance que l’asile politique lui serait accordé ». Les cadres de la délégations, ayant eu vent de son projet, le droguèrent et cherchèrent à le réexpédier de force à Pékin. A Orly, la police s’interposa: l’homme, plongé dans un demi coma, n’était manifestement pas en état de voyager. Il fut ramené à Paris, et placé dans un hôpital. Les Chinois exigèrent  qu’on leur rendit leur victime. De fébriles pourparlers s’engagèrent entre Pékin et Paris ; les « relations privilégiées » étaient en danger il fallait les sauver, fût ce au prix de l’honneur et la simple décence humaine.
La France renia donc sa parole, le malheureux , qui ne tenait même pas sur ses jambes, fut arraché de son lit d’hôpital, livré aux geôliers maoïstes, embarqué à destination de Pékin, vers le sort qu’on imagine…M. Manac’h qui fut, je pense, au courant de cette opération abjecte, saura certainement apporter l’épisode bien mieux que je ne pourrais le faire. Pour lire enfin ce qu’il aura à nous dire la) dessus, nous demeurons stoïquement prêts, s’il le faut, à piocher à travers cinq ou six livraisons supplémentaires de ses Mémoires.

Janvier 1978

Hygiène   Simon Leys

 

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Samedi 15  Juin


Petit déjeuné seul avec Cyrille à 8h …
Nous partons sur le chantier pour finir ce plafond et essayer de rectifier les différences de teintes.
L’ambiance du chantier est plus calme ..Ils travaillent tous les jours ..mais le week-end semble plus détendu .
Nous terminons le plafond …mais il y a toujours des différences de teintes entre les plaques de faux marbre …c’est un effet que l’on aurait recherché en France pour plus de véracité ..ici ça ne passe pas ..Ils m’ont fait rectifier des veines qu’ils jugeaient trop grandes et trop longues!

Géraud arrive pour le déjeuné ..Nous retournons dans le même restaurant qu’hier en terrasse, à la même table ..il fait chaud, les bières sont bien fraîches, nous sommes à l’ombre;  c’est très agréable . Nous sommes bien accueilli …Les passants sont très divertissants pour nous .
Les commandes passées, nous regardons, Cyrille et moi, Géraud manger son assiette de tofu au piment sur du riz blanc …les minutes passent et nous attendons toujours . Pourtant il n’y a pas grand monde ..nous sommes samedi . Non il n’avait pas compris !! il n’a rien « lancé » en cuisine pour nous …alors que je lui ai spécifiquement demandé avec mon traducteur enregistré .. " du porc des légumes sautés et du riz blanc" ( comme hier) ..Non il n’avait pas compris et donc maintenant c’est moi qui ne comprend pas comment il a pu ne pas comprendre ..Quelle erreur avons nous commise pour qu’il ne comprenne pas …Enfin, nous déjeunons et c’est la même chose qu’hier mais dans une présentation différente…
Nous retournons sur le chantier ..pas d’énervement . Il fait chaud et nous sommes en rythme avec cette torpeur de milieu de jour ..apanage des pays chaud.
Nous passons dans la grande salle à manger pour coller les seules toiles qui sont enfin arrivées hier soir de HongKong…Nous n’avons qu’un paquet de colle ... Nous marouflons sans difficultés ces deux grandes toiles qui sont inspirées du cabinet de Marie-Antoinette à Fontainebleau ..mais re-dessinées pour des panneaux de 4 mètres 20 de haut pour 2 m 30 de large …Les visages sont très réussis ainsi que les carnations ..les fausses  petites pierres sculptés aussi, en revanche les palmes et acanthes et corbeilles de rotin tressées sont  d’une facture assez sommaire et peu nerveuse …Mais l’effet global est pas mal du tout .
Nous allons jusqu’à épuisement de la colle …..Nous retournons à l’hôtel pour sortir vers 19 H .
Cyrille et Géraud monte dans leurs chambres,  je reste un peu dehors, assis devant l’épicerie à boire une canette fraîche …( Il existe une canette de « Soda Water » 0 calorie Sugar free, de marque Watson’s qui fait un excellent Perrier …l’offre d’eau pétillante est très succincte ici)

Nous allons sur l’esplanade où les danses aperçues samedi dernier ont lieu ..Musiques et gymnastiques rythmiques ont déjà commencés. iI y a beaucoup d’enfants ..qui courent en tous sens ..avec des patins à roulettes ou des trottinettes dont les roues s’illuminent ..Les danses sont les mêmes que samedi dernier …je reconnais la professeur de danse « classique » qui a dû dans sa jeunesse participer aux ballets glorifiant la Chine des "Masse Révolutionnaires en mouvement pour la glorieuse édification du Socialisme triomphant grâce au communisme paysan".
Géraud hésite ..tourne  et retourne et se décide au bout d’un petit moment de valse hésitation ..Il prends du temps pour se décider ..ce n’est pas la première fois que nous le remarquons. Le restaurant devant lequel nous sommes lui parait bien, mais trop chic pour nos tenues pense t-il  ( il est en short orange …moi pas ..même habillé en américain, je pense que ça ne pose pas de problème d’autant plus que j’aperçois par la vitre un client en short et pieds nus !..Mais les fauteuils rouges, le personnel très chic et les lumières des lustres le font douter. Une fois à l’intérieur, tout se passe très bien, si ce n’est que la chef de rang ..qui  semble parler un bon anglais ..avec une belle prononciation ..... ne connait qu’un nombre si limité de mots que le dialogue est difficile ..Voilà le seul restaurant sans connexion libre a internet ..Il faut s’inscrire et une page en chinois s’ouvre …impossible pour nous de remplir quoi que se soit .
Nous buvons un vin blanc australien que je suis allé choisir moi même dans leur cellier -cave à vin visible de la salle où nous sommes …Nous dinons très agréablement ..et retour à l’hôtel pour Géraud alors que décidons de faire une longue marche dans les alentours de ce « village » de Vanke.
Il y a beaucoup de petites boutiques invisibles du boulevard ..voilà une conception « américaine «  de zones piétonnes et commerciales avec habitations, l’accès y est gardé par de barrières , les voitures doivent s’annoncer comme dans une zone « privée ».
Un grand distributeur de livres retient mon attention ..une bibliothèque de quartier automatisée…avec un petit catalogue …Nous allons caresser des petits chiens dans un enclos appartenant à une jolie boutique de meubles de jardins, plantes et objets décoratifs. Nous déambulons sur les balcons terrasses ou il y quelques boutiques également ..…puis retour à l’hôtel .

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Dimanche 16 Juin


Réveillé vers 5h du matin ..rendormi à 7h 30 jusqu’a 9h …Il y a un gros cafard sur le sol de ma salle de bain …on mange trop, je dors mal et me sens fatigué .
Après le petit déjeuné composé que de fruits et d'un café. Nous allons sur le chantier voir si les toiles sont en place! ..Le chantier est calme ..Les doreurs sont toujours là ..les tapissiers aussi .
Tout va bien ..nous n’avons rien à faire ..pas de toiles, pas de matériel, le plafond pas sec ..c’est dimanche, nous visitons le jardin …en pleine réalisation. Des femmes âgées plantent sous un soleil de plombs, des milliers de petits pots contenant une plante malingre inconnue. Les arbres arrivent par camions et sont plantés dans une terre rouge et grasse …Ils ont des perfusions accrochés sur leurs troncs, attachés à des étais. Une pièce d’eau avec fontaines, cascades dans les rochers est en construction ..Une grosse pelleteuse à chenille trone dans la boue ..la terre est lacérée de ses traces profondes.. Cela ressemble plus à une zone de guerre ou de manoeuvre qu'a un jardin chinois pour l’instant, même si une somptueuse pagode y trône avec ses toits recourbés portant des cloches de bronze aux quatre coins. Les piliers de soutenement des étages ont de magnifique chapiteaux de poutres entremêlées du plus bel effet ..Voilà une construction traditionnelle qui émeut beaucoup plus que le gros pâté Troisième République qui est derrière nous . Les sculpltures de façade sont assez bien faites mais les deux atlantes des étages supérieurs en symétrie de façade sont amusantes à détailler. Il y a sur chaque ailes du bâtiment un couple soutenant les entablements. La femme et l’homme ont le même torse « Michelangelesque »  Ils n’ont pas osé le buste féminin ..
Les colonnes du rez-de-chaussée sont des futs bagués avec des chapiteaux corinthiens dont les angles dépassent des corniches ..Pas très réussi. Les bases des colonnes sont plus fines que les bagues qui alourdissent le fût d’une façon désagréable à l’oeil ..Bref plein de petites erreurs qui gâchent l’ensemble ..c’était la même chose à Al Khobar avec la villa néo-palladienne des Tamimi plein d’erreurs de proportion et d’équilibre des formes.
Nous allons à l’hôtel en milieu de matinée …Nous décidons d’aller chez les peintres déjeuner . Le Dafen Oil Painting Village, le quartier à l’est de Shenzhen où nous avons déjà fait des courses. Géraud ayant repéré une jolie boutique de sculptures sur bois avec des pièces toutes à fait intéressantes …Il y est allé déjà deux fois..et veut  acheter un bouddha en bronze (?)
La boutique étant fermée à midi, nous allons déjeuner sur le boulevard ..Le soleil est rude pour mon crâne ..je me mets à la mode chinoise, j’ouvre mon parapluie ( enfin celui de Cyrille car j’ai oublié le mien à l’Hôtel) .. Nous trouvons un restaurant non climatisé ouvert sur la rue avec des ventilateurs- plafonniers..Tables en bois et frigos plein la pièce….c’est typique et authentique ..Je prends du lard fumé et pimenté avec du riz blanc..Cyrille des coquilles aux piments ( des coques plates ..comme les dernières fois ) et Géraud une cassollette de grenouilles hachées avec des légumes baignant  dans l’ail et le piment …avec du riz et du thé ..Nous, nous sommes à la Tsing tao fraiche qui se boit comme de l’eau ..Géraud ne savait pas ce qu’il commandait …( moi non plus pas vraiment ) car tout ce commande d’après photo…et c’est évidemment non seulement pas précis mais même souvent trompeur. Les grenouilles sont hachées de telle sorte qu’il y a plus d‘os que de chair, c’est assez parfumé et même assez bon mais pénible à déguster.
Nous allons mieux après ce long repas ..Autour de nous, ils vont et viennent, s’assoient, déjeunent laissent une tonne de restes et s’en vont …un quart d’heure au maximum …Nous voyions devant nous à une table ..un chinois chauve avec de belles sandales de cuir ..il est habillé de lin blanc ..il a une barbiche et des lunettes de lettré…de son sac de toile dépasse un manche d’ivoire sculpté ..( Manche de couteau ou d’ombrelle? …Peut être les deux.. ( une sorte Zaotichi chinois?) Il est élégant et calme ..il sort sans un regard.
Nous accompagnons Géraud dans sa boutique de sculpture …Un peu à l’écart dans une ruelle cette petite échoppe tranche nettement avec les dizaine de « galeries » vendant sensiblement la même chose…d’horribles paysages trop colorés et systématiques ..ou des copies d’après photos ...et même peintes sur des tirages numériques…vraiment sans intérêt. Géraud a eu une chance incroyable de tomber par hasard avec nous sur cette boutique lors de notre premier passage.

La discussion commence à être longue ..et un peu lassante ..donc nous le laissons dans ses affaires de commerce …
Dans la rue adjacente nous rencontrons celui qui nous avais renseigné lorsque nous cherchions à acheter des tubes à l’huile …Il est toujours habillé à l’ancienne mode avec ses guêtres montante et ses sandales avec semelles de paille.. Il nous fait venir chez lui au deuxième étage …boire un thé ..il parle trois mots d’anglais ..mai est très souriant très aimable ..je m’installe dans une grande pièce ou deux jeunes femmes étaient accroupies sur un grand « tatami » …il y a dans la pièce un autel avec de l’encens, des panneaux de calligraphie partout… des  bouteilles rangées à l’horizontale ..je reconnais des bouchons de champagne ..il y a mille choses en vrac des catalogue des caisses et de petits meubles chinois …Il nous offre un thé apporté par une des jeunes femmes ..Je remarque des instruments de musique accrochés aux murs ..Trois sorte de sitar ..chinoise dont je ne connais pas le nom ni le son …L’ambiance est extraordinaire voilà Trois minute nous étions dans la rue surchauffée et maintenant en tailleur sous la brise du ventilateur a boire le thé avec des chinois énigmatiques .
Une ravissante femme de 45 ans à peu près  ( bien que l’attribution de l’âge  les concernant soit difficile dans la tranche médiane . Je ne les perçois que très jeune ou très vieux ..) habillée d’une robe traditionnelle en soie rose avec des motifs de fleur ..vient s’associer avec nous et me filme avec son téléphone …Ils ont tous des téléphone à la main et notre hôte a deux iPhone !…
Nous voila cyrille et moi entouré donc de notre ami à chignon et vêtement traditionnel ( comment dit on Kimono en chinois?) et de deux ravissantes femmes dont une nous amène un plan de grosses myrtilles. Cyrille a rencontrer avant de monter les escalier une jeune fille en short qui parle anglais ..elle vient s’assoir avec nous ..je ne sais pas qui elle est …mais s’offre à faire la traductrice … Elle m’explique que je suis dans l’ atelier de calligraphie « taoïste ». Mais impossible de comprendre son nom ..Personne n’a l’air de se rendre compte que nous ne comprenons rien .. Notre hôte nous donne des papiers calligraphiés ..le mieux se serait un poème .. »le ciel est large et le soleil loin «  ? un vers dans ce gout là …et pour Cyrille c’est une pensée de Mao (?) si j’ai bien compris ..Nous parlons de nous et je montre des photos de notre travail ..(entre peintre on doit s’entendre non?)La jeune femme en rose me sourie toujours avec sa robe fendue ..elle est ronde et a beaucoup de charme dans le visage ..des yeux rieurs et la lèvre sensuelle .. Elle nous invite a venir à côté car notre hôte doit joué de son instrument de musique ..pour une sorte de réception . Nous acceptons ..et nous voilà parti a 5 mm à pied dans une galerie au premier étage ..Géraud est toujours dans sa boutique et discute le prix des bouddhas de bois …
Au premier étage donc ce trouve une galerie vide avec une grande table pleine d’assiettes préparées de fruit ..le rouge des pastèques tranche sur la nappe blanche qui a été décorée par des petits monticules de mousses des bois …Il y une dizaine personne dont plusieurs femmes en jolies robes traditionnelles. Je les salue de plusieurs  Nihao nihao et ils me répondent en me regardant avec une certaine curiosité ….Nous nous installons Cyrille et moi le long du mur devant la table, accompagné de notre traductrice qui se prénomme Charlotte ( elle ne vient pas de Shenzhen et parle vraiment très bien anglais, je pense qu’elle doit venir d’HK mais non elle habite Ningbo me dit elle  !) Elle nous explique que nous allons assister à une petite réception organisée pour l’ouverture de la galerie ..il y aura de la musique, de la danse et une présentation de la cérémonie du thé !!
une jeune femme en robe chinoise traditionnelle satin crème fait l’ouverture avec un micro sans fil décoré de strass et diodes lumineuses..le son est amplifié avec une chambre d’écho ..les gens arrive du fond de la boutique appartement, nous sommes  bientôt une vingtaine, la représentation commence …Le laïus est long ..Charlotte ne peut me traduire tout. Une distribution de fleur est effectué pour « l’anniversaire de son père! » Je ne sais si il est présent ..je ne sais pas qui est cette jeune fille nous sourions sans comprendre.
Au bout de la table ..s’installe une jeune fille en costume traditionnel ..La cérémonie du thé commence sur une petite musique lancinante ..Elle a devant elle une théière des petit bol blancs très élégant posés sur de petit carrés de pierre noire..elle manie la pince pour prendre ces petits bols sans anses ..entre chaque mouvement ( très gracieux cela va sans dire ..elle tourne les poignets  lentement en amplifiant ses gestes comme un prestidigitateur   ) L’opération de préparation du thé consiste d’abords à chauffer les tasses ..puis à mettre le thé dans un petit bol a couvercle ..(beaucoup de thé noir sorti d’un sachet en aluminium) lavé une première fois le thé ..Puis de nouveau le faire infuser ( rapidement ) puis servir ..nous y avons droit ..il est fort et excellent. C’est un moment amusant ..lente chorégraphié, mais assez maniéré et sans vraiment de mystère ..c’est, je trouve, sur-joué dans la grâce, avec des gestes volontairement théâtrales sans réelle signification .. Le rituel japonais ou chinois vu dans certains films semble plus proche de la réalité élaborée lorsque les codes étaient actifs.
La musique s’amplifie et la première dans danse commence …Très maigre habillée de blanc avec une veste en  voilage noir transparent ..une jeune femme exécute des figures de danse très mélancolico-ampoulé mais qui finissent par me séduire ..je me laisse aller au charme du moment…Les téléphones se lèvent  de tout côté et ce n’est qu’une longue série de photos films et captures d’instant …ils sont sans complexes..
Vient le tour de notre ami le musicien Calligraphe ..Il s’installe devant une petite table dans le coin de la pièce …nous sommes toujours derrière notre table ..Il disparait parmi les gobelet et les tranches de pastèques…son sitar devant lui il présente sa musique en un long monologue ..traduit par charlotte par un  « il va jouer de la musique » ..évidemment je ne dis rien, je suis calme et respectueux ..La musique est, disons minimale ..quelques notes avec des glissando très timides ..une sorte de longue introduction suscitant l’attente …Cyrille me confiera après qu’il a trouver ça discordant…suspectant le calligraphe de ne pas savoir jouer ! Mais comment savoir …? Nous occidentaux sommes loin de la musique traditionnelle chinoise ..mais pourtant on peut mal jouer dans tous les pays ..et dans ce bricolage de réception, il n’est peut être qu’un amateur tâtonnant du sitar … nous avons entendu ce que l’on a entendu et je n’ai pas senti pour ma par que l’auditoire semblait écouter une performance ..d’ailleurs je l’ai trouvé bien contrit notre calligraphe ..surtout la fin, car après trois piccata et un petit glissando, il semblait faire non pas un silence mais une hésitation …puis sembla abdiquer ne sachant plus que faire .
la deuxième danse plus moderne fut exécuté par toute jeune fille habillé d’un long kimono vaporeux aux longues manches qui cachent les mains..elle a un joli chignon de très beaux yeux bien effilé et une bouche charnue malheureusement un peu molle ..quand elle sourit elle dévoile ses gencives et ses grandes dents …est elle belle, est-elle laide?..La danse est en tout cas parfaitement maitrisée dans ses mouvements c’est très agréable de la voir virevolter en passant  devant nous …la musique est moderne mais l’esprit est traditionnel.
Plusieurs discours s’enchainent ..le gros directeur à tête de boulanger ( ile est habillé en blanc .. ) sympathique et jovial ..il parle depuis plusieurs minute lorsque je demande à charlotte de quoi il peut bien nous entretenir ..elle me dit qu’il offre ses service à quiconque voudrait un cuisinier car il aime à faire de la bonne cuisine !! (?)Notre présentatrice ( la  jeune femme en beige) présente maintenant une femme tout en noir, habillé en tailleur pantalon  …très maquillée avec des bijoux voyant et une montre carré très épaisse en cube .Je l’ai remarqué car elle est à table avec nous sur ma droite ..visage impassible long cheveux lissés brillant ..elle est une sorte maitresse femme .Dominatrice .Toute de noir vêtue avec un maintien assez supérieur ..je vois en elle, la grande bourgeoise honorant de sa présence ce ramassis d’artistes..elle est habillée pour le bar panoramique du Shangri La plutôt que pour le village des peintres ..Elle parle longuement sans chercher ses mots et souriant à demi avec une certaine condescendance ..Charlotte m’informe qu’elle travaille pour le gouvernement ..nous n’en saurons pas plus et ne croiserons pas son regard. Un barbu filandreux assez sympathique parle plus brièvement ensuite ..il s’excuse dix fois mais doit partir …
Puis vient mon tour !! La présentatrice nous demande gentiment si l’on accepte de dire un mot ..Cyrille me dit » ah c’est toi qui t’y colle! » donc j’y vais et demande à Charlotte de venir a mes côté pour traduire au micro …Je réfléchi peu et commence à débiter mon compliment..je m’arrête pour laisser le temps a la traduction ..mais j’ai parlé en Français! donc je reprends en anglais ..mes remerciement et fait une petite phrase pour dire que venant de Paris Shenzhen est une magnifique expérience et que cette cérémonie en est une part importante etc etc ..Je salue le patron comme deux le fond deux présidents ayant signé un juteux contrat commercial scellant l’amitié indéfectible entre nos deux peuples ..Ils auraient poussés des slogans que j’aurais gueulé avec eux! Nous quittons dans la rue après fortes embrassades ..le calligraphe, la dame en satin rose et sourire pulpeux, Charlotte (qui nous donne sa carte et me dit que c’est dommage de ne pas m’avoir connu avant car l’hiver dernier elle venue à Paris …elle semble voyager beaucoup pour sa « Company »
Nous partons Cyrille et moi vers le musée Dafen …quelle étonnante parenthèse …!! Géraud est parti on ne sait ou …avec son marchant . Nous rentrons de notre côté …
Allant vers le musée nous croisons devant les galeries des séances de peinture..Ils sont dehors devant leur chevalet a s’essayer de peindre ..des paysages des marines d’après photo Cyrille parle avec une toute jeune fille qui dessiné maladroitement un petit bateau à voile ..un trait pour la mer et un soleil …Va falloir mettre la peinture maintenant ..elle est très distraite et veut s’entretenir avec Cyrille qui lui parle en anglais ..sa voisine est plus concentrée et ne nous regarde pas ..moi je fume un cigare à distance …il n’y a pas de voiture ce sont des ruelles à angles droits ..avec de petits arbres c’est paisible et très agréable.
Le Musée est gratuit ..il y a un portique de sécurité mais les contrôles sont très relâchés …Le bâtiment très « moderne » d’esprit se veut une déclinaison de volume et de forme rectangulaire ..c’est très grand et très vide …De nombreux tableaux sont récent ..les cartouches sont en chinois seule la date est lisible ..ils sont tous des années deux mille..certain de 2019  L’accrochage est étonnant ..pas thématique, par stylistique, pas chronologique..pas abstrait figuratif ( très peu de figures humaines ..) Il y a de tout de l’affreux du super affreux et de l’ignoble avec des trucs collés dégoulinant .Cyrille pense que c’est un accrochage temporaire d’étudiant …Il y a quelques belles toiles ..paysages et figuratives…Un seul Mao ..et des scènes paysannes et ouvrières…
Nous sortons pour aller boire un bière fraiche …Il fait chaud, certaine salle sont sans climatisation l’air y est poisseux …Il y a des visiteurs qui dorment sur des bancs …dans le musée.
Nous trouvons un bar à l’étage d’une maison près du boulevard et à notre  grande surprise, il y a de la Guinness  à la carte !  les fenêtres sont ouvertes et il y a des balcons à anse de panier plein de plantes. L’air circule …le patron  d’un soixantaine d’année un chinois aux cheveux long boit lui même y-une Guinness et semble heureux de voir aussi des amateurs, il nous fait signe d’un  toast de son verre! .
Il y a un couple d’occidentaux dans un coin ..les seuls aperçu dans le village des peintres ( aucun au Musée)
Nous rentrons en taxi …traversons des quartiers différents …il est 18h30
Ce soir nous dinons dans ma chambre ..une soupe  (soupes déshydratées dégueulasses qui passent aux toilettes )
Lessive et au lit
trois gâteaux secs et des abricots au sirop ..Cyrille s’enfile une paquet d’algues sèches ..je trouve ça bien immonde ..gout de poissons sales .
Lessive
Au lit à 23h ..

Shenzhen Huawei VIP Unit  2019  avec Géraud de Torsiac et Cyrille Laroche

 

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26 janvier 2019

LA PEINTURE CACHÉE DERRIÈRE LE MUR

 

 

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Il y a un plafond sous le plafond! Il y a une peinture derrière la cloison !
Voilà une étonnante découverte à Paris. Une grande peinture avec cavaliers, chiens et paysage étaient au secret derrière un banal contre-plaqué.


Le premier acte de cette aventure fut la dépose du faux plafond du premier étage de la future boutique Oscar de la Renta, rue de Marignan.
La démolition du plafond laissa apparaître des couleurs! Un plafond à caissons armorié.
Pas moins de vingt huit peintures héraldiques en très bon état constituées de blasons de grandes tailles, de rinceaux de couleurs vives peints sur toiles dont certaines à fond doré, étaient collées entre les moulures des caissons de staff peints en faux bois.
 C’était une surprise!  Les entrepreneurs et chefs de chantiers ne savaient pas exactement si cela avait de la valeur, si ce devait être conservé ou masqué….Le plafond armorié fuyant dans la pièce mitoyenne, le mur adjacent fut démoli et la pièce par ce décor révéla ses vraies dimensions.
Le faux bois et les grands blasons d’angle nous incitaient à imaginer que nous étions en présence d’une grande salle à manger plus que d’un grand salon. Le mur du fond, mur sans cheminée, sonnait creux. Une simple ouverture permit de voir qu’à dix centimètre du coffrage, il y avait non pas une boiserie, un lambris enfin, un reste de décoration allant de pair avec le plafond mais une peinture sombre avec des personnages. Deuxième découverte…et de taille.

Voilà tout le mur occupé par ce que l’on appellerait aujourd’hui un panoramique. Nouvelle concertation des entrepreneurs. Tout cela n’allait pas exactement dans la direction esthétique choisie pour une boutique de luxe. Une seule photographie envoyée à l’expert Eric Coatelem le décida à venir voir in situ cette drôle de découverte. Il apparaissait évident, malgré les salissures et la poussière, que les visages de cette peinture n’étaient absolument pas contemporains des rinceaux et armes du plafond. Première expertise qui ne sera suivi d’aucun effet car la chose était trop d’importance. Des gouges et un marteau du dix huitième siècle retrouvés dans la bourre d’une charpente, une pochette de tissu contenant un Napoléon dans un bras de fauteuil démantelé par un tapissier; il y a pléthore de découvertes étonnantes racontées par des artisans.

Découvertes qui alimentent le frisson de plaisir ressenti par la possibilité du trésor mis au jour par des mains insouciantes.

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Premier expert à voir la toile, Eric Coatelem n’a pas tergiversé, ses premiers mots ont été «  1660 1670 Français » Le frisson de la découverte était là.

 Le dôme du rocher au centre de la composition était facilement identifiable, C’était donc Jérusalem …pas la Jérusalem céleste mais la vraie, celle d'Omar. Mais de quelle bataille était-ce le témoignage ? Quel événement pouvait bien être représenté ? Quels en était les deux principaux protagonistes? Il n’y avait pas, à notre connaissance, dans les guerres du Grand Roi, une expédition guerrière en terre sainte!
Cette grande composition fuyait sous le parquet. Les pieds des cavaliers n’étaient pas visibles …Nous nous laissions à imaginer qu’un cartel ou du moins une indication de l’événement représenté pouvait être peinte au centre avec mention des personnages célébrés dans leurs poses avantageuses. Il fallait donc pour cela démonter une partie du plancher qui avait été surélevé.

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Le dôme du Rocher

Les côtés de la toile, à l’angle des murs, étaient intéressants. La toile très fine était marouflée directement sur les enduits du mur, une sorte de gaze assurait le maintien. Les traces de semences sur la partie non peinte de quelques centimètres indiquait une dépose de châssis. Cette toile de grande taille (approximativement six mètres de long sur trois mètres de haut) était arrivée dans cet appartement, roulée…La taille s’ajustant parfaitement avec le mur. Il avait été décidé, peut être au moment de la réalisation du plafond, de la coller sur ce mur où dans un modernisme d’avant garde, elle occuperait tout l’espace.
Eric Coatelem, en expert désintéressé, a très rapidement noté que la propriété de cette peinture devrait faire l’objet d’une discussion qui excédait les problèmes de décoration liés aux travaux de la boutique.

La journaliste Vanessa Friedman rédactrice en chef du service mode du New York Time, nous apprend dans son article du 21 janvier dernier, comment le « Chief exécutive » d’Oscar de la Renta, Alex Bolen, fut prévenu par son architecte en charge des travaux, Nathalie Ryan, qu’une découverte avait été faite. Découverte qui l’amena à prendre un avion et venir de New York voir la chose sur place. L’immeuble de type « Haussmanien » construit en 1910 appartient toujours à la même famille dont les descendants habitent encore aujourd’hui les étages supérieurs. Le rez-de-chaussée gauche est depuis longtemps loué en pas-de-porte ( Il y avait ici l’ancienne boutique Reed Krakoff avant les travaux actuels). Le premier étage, qui d’un appartement bourgeois de grande dimension fut transformé en bureau fonctionnel de courtier en assurance, s’est vu relié au rez-de-chaussé par un escalier, ce qui transforma la future boutique en duplex. L’agencement et la décoration sont signés Jeang Kim and Will Kim of Oro Studio. L’inauguration sera, à n’en pas douter, un événement du chic parisien…

Mais l’arrivée de cette grande toile extraordinaire, pouvant être considérée comme un bien immeuble, amena les propriétaires à être contactés et à intervenir.
De qui était cette peinture?
D’ou venait-elle?  Pourquoi était-elle cachée derrière un panneau ?  Que fallait-il en faire? De quelles armes le plafond s'ornait-il?
 Un expert fut choisi : Stéphane Pinta du Cabinet Turquin.
 Il put identifier cette scène atypique. La venue d’un Ambassadeur du Roi Soleil à Jérusalem!
Le tableau est décrit dans l’ouvrage d’Albert Vandal paru en 1900 « L’odyssée d’un Ambassadeur;  Les voyages du marquis de Nointel  1670-1680 » une reproduction du tableau y est même montrée page 112 avec la mention « L’arrivée devant Jérusalem - Tableau appartenant à la Mme la Marquise de Chasseloup-Laubat »

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L’ouvrage extrêmement bien documenté, nous détaille l'histoire de Charles François Ollier, marquis de Nointel qui fut un personnage extraordinaire. Ambassadeur de 1670 à 1679, il oeuvra pour Louis XIV auprès de la sublime Porte et visita les Echelles du Levant ( les villes de l’Empire  Ottoman ayant des marchands français qui dépendaient d'un consul sous l'autorité de l'ambassadeur.)
Ses voyages ou ce qu’on appellerait aujourd’hui ses tournées d’inspection, lui permirent d’aller d’Athènes à Jérusalem en passant par Constantinople et Alep .
Ceux-ci furent l’occasion d’une grande expédition religieuse, scientifique et culturelle, car le dépensier marquis avait de la curiosité et de l’intérêt pour l’Antiquité et les oeuvres d’art ainsi que les études de moeurs exotiques. Il voyagea accompagné d’orientalistes et de peintres, qui sur son ordre collectaient de nombreux manuscrits, réalisaient des relevés archéologiques et esquissaient de futurs tableaux événements commémorant les moments importants.

On lui doit notamment les seules descriptions du Parthénon avant sa destruction lors de l’explosion de septembre 1786  (Ce qui permit aux Anglais de justifier leurs prélèvements ) Sa vie se termina malheureusement dans la disgrâce et l’oubli. Il mourut à Paris dans la misère près de l’église Saint Roch ayant dispersé toutes ses collections.
Albert Vandal recense quatre grands tableaux réalisés à Constantinople et ramenés à Paris en 1780; qui se retrouvèrent dans un grand vestibule sur jardin au Château de Bercy dont les propriétaires étaient apparentés au marquis de Nointel.

Une "Vue d’Athènes" perdue, oubliée pendant de nombreuses années après la dispersion qui précéda la démolition du château. Puis finalement réapparue chez un brocanteur, M. Rozier, rue d'Arcole, à Paris, où il avait été repéré par M. Duplessis, conservateur des Estampes à la Bibliothèque Nationale, en 1882 ( source G.Meyer cf Infra). Le Musée de Chartres en fit l’acquisition. Elle est actuellement, et cela semble assez cohérent, présentée au Musée de la Ville d'Athènes qui la possède en dépôt. Les trois autres tableaux ont pour sujets: " Le renouvellement des Capitulations"  (Audience du Grand Vizir ) "La cérémonie du feu sacré" ( le vendredi saint orthodoxe) et " L’arrivée devant Jérusalem" (vue de Jérusalem en arrière plan du marquis; Composition comparable à la vue d'Athènes.)

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Vue d'Athenes ( Musée de la ville d'Athènes )

Albert Vandal écrit:
«  A Bercy, les tableaux étaient vraiment à leur place, en de haut appartements dorés, près des jardins dessinés par Lenôtre, dans un merveilleux ensemble décoratif. Au siècle dernier, on les citait encore parmi les curiosités du château. Survinrent les révolutions, les vicissitudes publiques et privées; le château de Bercy fut négligé par ses propriétaires, laissé à l’abandon; finalement, en 1861, la spéculation l’acquit et détruisit cette merveille. On mit le mobilier l’encan; les tableaux reparurent alors noircis, détériorés, lamentables. Un enduit de poussière et de moisissure les recouvrait; les toiles gondolées se fendillaient ; la peinture s’écaillait et tombait par endroits. Un marchand de Paris acheta ces restes et les fit réparer; un riche amateur, M.Moselmann les acquit plus tard. Depuis le hasard des héritages et des convenances particulières amena leur dispersion. »
Vandal fit des recherches approfondies et réussi à les localiser, les étudier et à les photographier ( cela semble plutôt des héliogravures d'après dessin...(?) )

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Le renouvellement des Capitulations ou l'audience du Grand Vizir. Vandal / Photographie de G.Meyer.

Le" Renouvellement des Capitulations" ( les Capitulations sont des traités de commerce qui accordaient aux signataires étrangers ce qu'on appelle la clause de la nation la plus favorisée : droits de douane réduits, plus quelques autres avantages..). Ce grand tableau "exotique" montrant le marquis face au grand vizir, lui même entouré de dignitaires ayant de très larges turbans dignes des "mamamouchis" de Molière, fût au château d'Aramont dans l'Oise, propriété de monsieur de Maindreville.

La "cérémonie du feu sacré" qui exalta la curiosité du marquis par ses scènes bachiques d'orgies religieuses, montre le miracle de la flamme surnaturelle apparaissant à la Pâques Orthodoxe dans le Saint Sépulcre. La flamme surnaturelle, gardée par un prêtre, est transmise de cierge en cierge dans un délire de transe mystique donnant lieu comme le dit Vandal, d'après une lettre du marquis, à " des scènes d' hideuse bestialité". Ce tableau fût au château de Sassy en Normandie propriété du duc d'Audiffret-Pasquier.

Concernant celui qui nous occupe, Vandal écrit en 1900 « le tableau représentant l’arrivée devant Jérusalem était resté en plein Paris, dans une maison particulière; mais on en ignorait absolument le sujet et la provenance. » Il précise dans une note en bas de page «  Au numéro 4 de la rue de Marignan, dans une maison appartenant à la marquise de Chasseloup-Laubat » Nous y voilà, car nous sommes bien au 4 rue de Marignan!

Guy Meyer, Docteur en Histoire et spécialiste du monde gréco-romain, nous donne encore plus de précisions concernant le cheminement des tableaux de Bercy. Dans son étude "A la Recherche d'un portrait d'Antoine Galland" dans les "Actes du colloque Antoine Galland et l'Orient des savants" Paris 2017, publié par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Il nous renseigne sur le 4 rue de Marignan . C'était la propriété, l'Hôtel particulier, de monsieur Mosselman, l'acheteur des tableaux! Hyppolite-léopold Mosselman ( 1816- 1873) banquier à Bruxelles était collectionneur. Apparenté aux Casimir-Perier, il était aussi le propriétaire du château d'Aramont à Verberie sur Oise, Château qu'il fit pratiquement reconstruire vers 1840. Il y installa "le renouvellement des capitulations" dit "l'audience du grand vizir". Le tableau fût vendu ou légué avec le château à monsieur de Maindreville . Il serait intéressant de savoir si la mairie de Verberie, actuelle propriétaire, l'a encore. La " cérémonie du feu sacré" fut donnée par Mosselmann à sa nièce, la duchesse d'Audiffret-Pasquier qui l'amena au château de Sassy en Normandie, ancienne propriété du Chancelier Pasquier.

Le tableau a donc été, dès son acquisition par Mosselman, dans son Hôtel particulier du 4 rue de Marignan. Rue qui ne fut ouverte qu' en 1853. L’immeuble actuel au sis 4 rue de Marignan lui, fut construit en 1910 donc dix ans après la publication de l’ouvrage de Vandal.
 Aussi extraordinaire que cela puisse paraître la toile fut donc là avant l’immeuble. L'itinéraire Mosselmann Chasseloup-Laubat ne nous est pas connu. L'hôtel fut-il vendu (?) légué(?) aux La Rochefoucauld, actuel propriétaire ? La transformation complète du quartier vit l'ensemble de ses hôtels Particuliers disparaître.L'hôtel fut donc démoli pour construire un immeuble de rapport.
 Mais la toile a été conservée…déposée de son châssis et collée sur le mur du premier étage vers ...1910 ? Étonnant non?
Le goût ayant changé, la destination de l’appartement aussi, passant d'habitation à local commercial. La décoration grand siècle entreprise dans un immeuble du vingtième siècle laissa la place à quelques visions plus « contemporaine» et l’on masqua ces décors lus comme vieillots. Il nous semble plus probable que le souci de modernisation décida de la restructuration de l'appartement. Cela put se produire très tôt, vers 1930 (?)  L’hypothèse d’une « cache » de la seconde guerre mondiale pour soustraire un chef d’oeuvre aux réquisitions parait vraiment peu crédible.
Voilà le sujet du tableau trouvé, l’historique ébauché. Mais les questions n’en sont pas pour autant épuisées.

 

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Quel est le nom du peintre? Car si Albert Vandall nous renseigne par une description, une photographie et un début d’historique, il ne nous dévoile pas le nom de l'artiste.
 Le marquis de Nointel s’entoura de peintres et notamment d’un peintre installé à Constantinople, Rombaud Faidherbe. Celui-ci est secondé par un jeune peintre dont le nom n'apparaît pas et qui est désigné par Vandal comme le « peintre flamand ».
Faidherbe meurt pendant le voyage entrepris jusqu’à Jérusalem en 1673. Seul son second dit «le  peintre Flamand »  reste auprès du marquis lors du retour à Constantinople en 1674. La tache de collecte et de mise en forme des tableaux d'après les esquisses étant énorme, le marquis s'attacha les services d'un peintre supplémentaire en la personne de Jacques Carrey, ancien élève de Lebrun, envoyé à Constantinople pour collecter des motifs décoratifs. C’est à ce dernier que toutes les attributions revinrent par la suite, notamment les relevés du Parthénon. Mais Vandal prouve dans son ouvrage que cela est une erreur grossière et attribut au  « peintre flamand » anonyme, les tableaux et relevés du Pathénon. Jacques Carrey n’a pas participé au voyage à Jérusalem, mais il a néanmoins dû « collaborer » à la réalisation des grandes toiles déjà esquissées par Rombaud Faidherbe et son ami inconnu.

Qui était ce peintre flamand?
 Vandal écrit de lui:

«  C'est l’oeuvre d’un jeune peintre flamand qui travailla sous la direction de Nointel, sous ses yeux, et dont le nom ne nous est pas parvenu » (appendice III)


Ce peintre anonyme flamand pourrait bien être Arnould de Vuez pense Stéphane Pinta, en s'appuyant sur les écrits de Jean Pierre De Rycke "Arnould de Vuez auteur des dessins du Parthénon attribués à Carrey" ( Bulletin de correspondance helléniques 131/2007)  Ce jeune peintre fit une belle et longue carrière en Flandre. Il fit le voyage à Rome, copia Raphaël et rencontra Lebrun, fut reçu à l’académie royale de peinture en décembre 1861. Il est dit dans sa notice biographique rédigée par un de ses descendants (Ici) qu’il dû fuir à Constantinople après un duel d’honneur. Il partit dit-il dans la suite du marquis. Mais Vandal nous renseigne sur le fait que le marquis "partit  en 1670 et ne fut alors accompagné d’aucun peintre" et lorsqu’il eu la nécessité de faire réaliser des portraits, il trouva un peintre « établi sur les lieux » :  Rombaud Faidherbe. Arnould de Vuez était-il son aide et ami ? Etant son compatriote, il est très probable, en effet, qu’ils se soient retrouvés et qu’ils aient collaborés aux travaux demandé par Nointel. Mais la biographie de Vuez semble un obstacle à cette possibilité comme l'indique très justement Guy Meyer dans ses travaux ( opus cité ) et cela a de l'importance car s'il semble établi que"l'anonyme de Nointel" n'est pas Carrey, cela ne semble pas être Arnould de Vuez non plus. L'enjeu est de taille car outre les quatre tableaux, il y a l'attribution des dessins du parthénon en jeu.
Il existe de nombreuses peintures de Vuez dans les églises et couvents de Lille, Cambrai, Douai. Ainsi que dans les musées; le Louvre possède une toile, les musées de Dijon Rouen, Cambrai, Montpellier et le musée des Beaux Arts de Lille en ont également dans leurs collections. Une étude stylistique poussée serait la bienvenue. Meyer montre dans son étude, page 298 et suivantes, que la biographie de Vuez cadre plus avec le successeur de Nointel: Guilleragues. C'est très intéressant car la démonstration de Meyer très documentée, éclairante, lui fait dire que le dossier Arnould de Vuez est "presque vide".

 

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 Le consul de Seyde


Il est indéniable que « L’arrivée à Jérusalem » est de très belle facture. Le cheval de face, le visage du consul sont absolument remarquables. Le visage du marquis est plus ingrat. Était-il si laid? Il ressemble beaucoup au portrait vu sur "l'Audience du grand vizir". L’ensemble est bien construit avec une élégante farandole de piétons exotiques autour des cavaliers. Les arrières plans reçoivent traditionnellement un traitement plus secondaire mais le dôme du Rocher avec la ville fortifiée, situé au centre de la composition classique est comme un phylactère explicatif.  Dans une lettre au roi daté du 10 avril 1674, le marquis de Noindel raconte l'échange de monture qui eu lieu à son arrivée devant la ville sainte "Un cheval richement harnaché que l'on m'amena pour changer le mien un peu fatigué" Contrairement à ce que pense Vandal, l'échange n'a pas encore eu lieu. La scène montre l'arrivée du cheval amené par les turcs. A gauche du tableau, devant le consul, il y a un cheval "arabe" dont la tête tournée vers nous est de remarquable facture. Il n'a pas de cavalier, son harnachement de poitrail est beaucoup plus riche que celui du cheval du marquis. Sa couverture de selle ressemble à un caftan brodé d'or. Voilà sans doute la nouvelle monture. 

La reproduction en noir et blanc présentée page 112 dans l'ouvrage de Vandal, ainsi que la photographie prise par G.Meyer sur son édition du Vandal, laisse paraître une différence importante avec ce qui semble bien être l'original découvert ici. Il n'y a pas sur les reproductions, les deux personnages qui se tiennent derrière le marquis de Nointel. Un grand vide apparaît dans l'illustration avec un cavalier dans le lointain, alors que sur le tableau, il y a deux éminents personnages surmontant deux têtes de chevaux admirablement traités.  La copie pour l'héliogravure a-t elle été interprétée car le tableau était trop sale pour que les deux cavaliers et têtes de montures soient visibles ?  Difficile de le croire.

 

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Ilustrations Vandal et photographie Marignan:  Les cavaliers derrière le marquis de Nointel

 
La grande toile est actuellement entre les mains de Benoit Janson, restaurateur parisien éclectique et sympathique, qui redécouvre les couleurs derrière un gros vernis polymérisé. Les travaux de nettoyage se termineront au printemps. Il n’y avait pas de lacunes trop importante, de soulèvements trop visibles, de rupture d’accroche de la couche picturale; mais bien de nombreux repeints. Le marouflage a été très réussi, sans cloques, ni point de tension de colle apparent. La surface est sale bien sûr, très sale et très jaune; mais l’ensemble ne donne pas une impression de décrépitude et de fragilité.. Le vernis et les repeints otés, le travail de restauration proprement dit reste à faire.

La toile semble d’après Vanessa Friedman, destinée à rester sur le mur. Il est dit qu’une transposition avec rentoilage n’est pas envisageable car trop fragile (à vérifier auprès du restaurateur...). L’oeuvre sera visible pendant les dix ans que courre le bail.
Les conservateurs du Louvre et de Versailles vont sans doute se pencher sur le sujet car comme nous l'apprend Eric Bietry Rivierre du Figaro, une grande rétrospective Arnould de Vuez est en prévision pour septembre 2019 à l'Hôtel Sandelin de Saint Omer; sa ville natale ....dont la cathédrale Notre Dame conserve la « Prédication  de Saint Paul » considérée comme une de ses plus belles oeuvres.

Mais n'est-il pas le peintre trop commode de cette extraordinaire découverte?

Qui est donc le peintre Flamand "L'anonyme de Nointel"?

Celui des tableaux de Bercy, celui des relevés du Parthénon?

Celui de la rue Marignan?

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 Le nouvel équipage du marquis.

 

 

Les photographies ont été réalisées avant nettoyage et restauration.

 

 

 

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07 décembre 2018

UNE DEUXIÈME VISITE SOUVENIR

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P4

Voici une autre photographie sortie de la boite de souvenirs, Nous l’appellerons : P4. Les premières photos qui accrochaient le regard étaient celles avec personnages. Nous y avons vu le Maréchal des logis Lièvre de la 2eme compagnie du GT 18. Compagnie qui convoyait en Indochine les troupes à travers le pays et notamment vers Battambang au Cambodge. Il y fut en opération avec la 13eme DBLE (Demi Brigade de la Légion Etrangère).
Celle-ci nous montre sans doute ce qu’a vu le MdL Lièvre lors de sa visite dans les ruines d’Angkor Vat avec son camarade et ami Yves Alain, que nous avons reconnu à ses côtés sur les clichés du billet précédent.
Cette photographie est intéressante car prise de haut. Toutes les vues actuelles sont prises du sol maintenant qu'il est formellement interdit de grimper sur les superstructures des temples. Ici le photographe prend son cliché en plongé, ce qui nous montre les faîtages des toits. Le bâtiment central est cruciforme. A droite, il est relié par une coursive à fenêtres avec balustres. Une amorce de tour à étage (Gopura) est visible. En regardant plus précisément, on aperçoit derrière le bâtiment central, la fuite d’un toit continuant le plan cruciforme du toit à fronton. Il y a six fenêtres visibles sur la droite. Une grande masse sombre avec un toit écroulé occupe le centre du cadrage. Des pierres éparses sont posées sur le sol à droite.
Quelle partie d’Angkor est-ce ? D’où a-t-il prit sa photo? ( Le photographe est anonyme car s’il y a si peu de clichés dans la boite de souvenirs, c’est sans doute qu’ils ont été donnés au MdL Lièvre et qu’il n’en est pas l’auteur.)
Le plan d’Angkor Vat est fascinant. Une régularité d’entrelacs de croix dans des carrés. Imbriqués les un dans les autres reliés par une longue voie reposant sur une horizontale simple. Peut être qu’il est utile de rappeler ici les dates et le nom du Roi qui fut l’ordonnateur de ce temple, palais, mausolée et monastère.
Construit entre 1113 et 1150  ( C’est l’âge des cathédrales en France: Chartres, début des travaux:1134, Notre Dame: 1163 ..) par le grand Roi Suryavarman II.
Il fut consacré à la seconde divinité de la Trimurti, Vishnu, à laquelle il s’identifiait. C’est ainsi qu’à sa mort, il prit le nom de Paravisnuloka «  Celui qui est allé au paradis du grand Vishnu »
Angkor Vat signifie « Ville royale Monastère ».
J’ai rappelé brièvement dans le premier article étudiant ces anciennes photos, l’étrange lien qui uni la France à ces ruines. Celles qui furent délaissées, oubliées par les fils des Khmers et découvertes au monde par la curiosité historique des voyageurs et savants français du XIXeme siècle.
 Aujourd’hui le tourisme de masse chinois met en péril les temples. Les allées, terrasses, escaliers et galeries sont fragilisées car envahies d’une foule en baskets et casquettes US brandissant des perches à selfies.

Cette première photographie (P4), montre des ruines.  Mais quelles sont elles?  C’est sans conteste une partie d’Angkor Vat. On reconnait les colonnettes de Grès, les entablement, les frontons, la formes des toits.
Les vues actuelles d’Angor Vat présentent des bâtiments en bon état avec quelques stigmates du temps mais pas d’effondrement de toit et de pierres décalées sur le haut des murs comme sur ce cliché. Pour identifier l’angle de vue et la partie représentée, il n’y a donc que les photos anciennes qui peuvent nous renseigner. Deux cartes postales anciennes viennent à notre aide. Tout est plus clair !  Il s’agit de la partie droite de la galerie ouest, avec le porche donnant sur l’édicule dit Bibliothèque du Nord, dans la cour intérieure. La photographie a été prise des soubassements de la première galerie avec quinconce que l’on appelait autrefois troisième étage. Maintenant le décompte se fait à partir du Prasat central vers l’extérieur.

 

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L'édicule effondré (Bibliothèque) et la porte à droite avec le batiment au toit cruciforme. Allée centrale dans le lointain.

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Vue avec la tour d'angle amorcée dans P4


 Le cliché P4 montre comme les cartes postales anciennes, le porche du Nord effondré. Le photographe monte sur les ruines des escaliers de la partie centrale, se retourne et photographie d’où il vient ..La première carte postale présente un cadrage plus réussi car l’allée centrale est visible. La perspective peut se dérouler et l’ampleur du lieu est mieux exprimé. Mais c’est le même angle de vue et nous pouvons reconnaitre notre cliché P4: Le porche nord et son pavillon de la deuxième galerie face à l’édicule nord  de la cour intérieure.

 

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P5

La photographie P5, est la deuxième vue d’Angkor Vat sans personnages. Le cadrage coupe le haut d’une tour d’angle. Il pourrait s’agir de la Prasat Nord de la partie centrale, dite la galerie avec quinconce. Ce deuxième niveau d’Angkor Vat était interdit à tout public. C’est pourquoi la galerie à nef unique qui le délimite en une sorte de carré de 110 mètres sur 115, est très sombre car il n’y a aucune ouverture. Des fausses fenêtres avec colonnettes sont présentes à l’extérieur pour l’ordonnance architecturale.
Une rampe de fer est visible sur le premier escalier du porche central hors champ sur le cadrage. Cette rampe à certainement été installée par les services d’étude du temple chaperonné par l’école Française d’Extreme Orient. Les douze escaliers de ce niveau sont impressionnants avec une pente de plus de 70 degrés. Une pente très raide, due au parti pris de faire des escaliers d’une seule volée.
Un naga se détache sur le ciel. L’état des bâtiments semble très satisfaisant en témoigne les frontons de la tour qui sont en excellent état.

 

 

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P6

Les photographies suivantes, P6 et P7, montrent deux moments de détente avec celui qui l’on reconnait comme le Maréchal des Logis Pierre Yves Lièvre.  Il est bien difficile de déterminer une date pour ces deux instantanés; 1946, 1947 ou début 48? quelque part sur les routes d’Indochine.

La photo P6 montre le MdL Lièvre avec un camarade tête nue. Ils sont tous les deux souriant, qui avec une cigarette aux lèvres, qui avec un chapeau de brousse ayant souffert d'avoir connu la saison des pluies. Leurs chemises sont ouvertes sur leurs torses ..ont-ils un « maillot de corps »? Peut être..Il y a des plis dans le blanc surexposé. Cette surexposition ne permet pas de voir s'il y a un col. Le pantalon est remonté sur les chaussures de marche à jambières attenantes. Les uniformes sont sobres, assez fripés, sans écussons ou particularités. Ce sont des tenues de brousse, des tenues de combat mais sans ceinturon. Vestes à quatre poches plates et pantalons simple sans les poches latérales à l’américaine.
Que font ils ? ils déambulent sur ce qui ressemble à un chantier…Il y a derrière eux, huit annamites. Il faut être attentif car ils ne se laissent pas distinguer facilement. De gauche à droite : on voit nettement un homme assis un peu en retrait à la hauteur de l’épaule gauche du MDL Lièvre puis les jambes nues de deux hommes derrière lui, masqués par sa haute stature. A droite de la photographie, il y a quatre hommes qui travaillent tournés vers le talus. A droite de celui qui est le seul à porter une chemise, il y a une silhouette noire au profil très lisible et à ses cotés, on aperçoit à demi caché le fessier d’un homme et sa jambe.
 Le dernier homme, le cinquième près du cadre, se tient droit, la main sur l’épaule gauche et porte ce que l’on distingue comme une hotte. Il est nu avec un pagne. Il attend. Il porte à la commissure des lèvres un petit bâton..Est ce une pipe? ou juste un effet photographique?
 Le bétel étant consommé par les femmes, il ne peux pas s’agir de ça. De plus, ils sont nus avec des pagnes, un seul porte une chemisette en loque. Leurs coupes de cheveux est intéressantes: ils ont des chignons. Celui qui est vu de dos en train de bêcher, porte une longue natte très fine. Ils ressemblent fortement aux Moïs, peuplade traditionnelle vivant dans les montagnes du Vietnam et sur les plateaux des revers de la cordillère annamite. Ils sont très proches en coutumes et habitats des « Kha » ou des « Méo » du Laos ainsi que des « Hmong » du Cambodge.

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Le sol semble meuble et peu tassé. Est ce une route? Pas sur.  Les Moïs travaillent-ils à déblayer? Ils ne semblent pas « ouvrir » une route. C’est assez énigmatique mais l’ambiance parait détendue. A première vue, on pourrait croire que les deux militaires français remontent la route qu’ils font déblayer par des locaux embrigadés dans des travaux pénibles de terrassement, il y a des rochers dans cette forêt. On imagine les camions derrière, en file attendant que l’ouvrage se fasse. Mais n’est ce pas plutôt une promenade sur un chantier (collecte de terre à brique?) rencontré au hasard d’une halte?  Le MdL Lièvre porte dans sa main droite quelque chose. Ce n’est pas une arme mais une chose qui tient dans sa paume avec une courroie qui passe entre son pouce et l’index. Est ce une gourde? un calepin ? un appareil photo? Son camarade pourrait être Yves Alain. En rapprochant les photographies II et III de celle-ci, on note une certaine ressemblance de coiffure et de morphologie avec lui.

 

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P7

 La photographie P7 est un portrait. Un portrait presque en pied du MDL Lièvre. Le cadrage coupe le chapeau de brousse (copie française du green jungle hat anglais modèle 1944) ainsi que les mollets. Mais ce n’est pas un instantané . C’est une photo posée. Le MdL Lièvre  tout sourire semble prendre une pose royale comme dans le célèbre tableau de Rigaud avec un déhanché praxitélien, c’est à dire en contra posto ! ( traduction:  le tombé des épaules contraire au déhanchement ..cf: statuaire grecque Praxitèle…) La scène est joyeuse en bordure de petits bananiers. Cette posture royale est dû au sceptre ..à la canne royale qui ressemble à une gaffe de marinier en métal mais avec un col de cygne à la place du crochet ! Cela ressemblerait plutôt à une perche de débâchage que l’on utilise pour les camions à plateau. Il ne s’agit pas d’une canne de chef de village ou de bâton de pélerin en tout cas. Le MdL rit et fait rire sans doute ses camarades. Il prend la pose. on prend une photo. Moment joyeux de détente, de « déconnade" entre militaires. Mais la grande différence avec la photo P6 et les précédentes, ce sont cette cartouchière et ce fusil qui n’apparaissent dans aucunes autres.  Le fusil est porté crosse en l’air dans le dos avec la sangle sur l’épaule. Le canon pointé vers le sol n’est pas clairement identifiable comme celui en dotation dans l’armée Française en Indochine ; le MAS 36 qui a un fût qui semble plus fin. La qualité de la photographie nous trompe peut être, mais la cartouchière plates en bandoulière est atypique aussi ..cela ne correspond pas à celle en cuir pour chargeur de MAS 36 ou de MAC 24/29. Est-ce une particularité du GT 18 ? Difficile de le savoir ….Une autre différence à remarquer est la présence d’une montre bracelet et d’un fin maillot de corps à manche longue.
 Le sourire du Maréchal des Logis Lièvre est assez visible pour être reconnu. Et il est indéniablement reconnu ! C’est bien lui, ce sourire que l’on retrouve chez ses enfants et surtout sur le visage de sa fille !
Sur le visage adulte des enfants, les chemins tortueux de l’hérédité sont lisibles comme en plein jour sur les jeunes visages des parents.

 

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P8

Parmi les clichés d’Angkor que nous avons commenté, il y avait cette vue de trois tours sanctuaires sur une terrasse avec escaliers encadrés par des lions assis. Nous l’avions volontairement écartée car elle ne correspondait pas à ce que nous connaissons d’Angkor Vat. Nous l’appellerons P8.
 Deux militaires sont visibles à gauche. Un homme nous fait face, il a des chaussette blanche qui attire le regard. Il est en short et porte un calot. Derrière lui, un autre en pantalon et chemise à manche courte (ou relevée ) rentrée dans la ceinture porte le képi blanc des légionnaires. Un soldat de la 13eme DBLE certainement convoyé par la GT 18. Donc nous pouvons envisager la possibilité, mais sans aucune certitude, que cette photo date de 1947. Battambang est une ville du nord du Cambodge à l’est du grand lac Tonlé Sap. Sachant que cette vue de trois Prasat sur une petite terrasse ne correspondait absolument pas avec les constructions d’Angkor Vat, une rapide recherche iconographique sur l’art Khmer nous permit d’identifier le temple comme étant celui du Preah Kô près de Roluos au nord de Battambang près de la frontière Thaïlandaise.

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Prea Kô

Le temple construit par le Roi Jayavarman II est dédié aux ancêtres, avec ses trois tours masculines flanqués de trois autres féminines derrière elles. La présence de trois statues du taureau Nandin lui donna le nom de Prea Kô qui signifie « taureau sacré ».  Marilia Albanese dans son ouvrage « Angkor les splendeurs de l’art khmer »( Gründ 2002 ) nous parle du Preah Kô  « Le Prasat situé au centre de la première rangé, plus grand que tous les autres, abritait une effigie de Jayavarman II, représenté sous la figure posthume de Parameśvara. » Cette statue que nous voyions en ombre dans l’ouverture centrale était donc encore en place lors de la visite des militaire français. Les tours étaient en très mauvais état. C’est très visible, aucun des éléments décoratifs ne semblent complets. Les murs de brique ont perdus leurs revêtements de stuc sculptés d’arabesques. Les gardiens protecteurs ( dvarapala) de portes sont manquants. Ils reviendront et le temple sera entièrement restauré ….. Il aura belle allure avec ses Prasats remontées mais la statue sera manquante, elle à été transportée au musée National du Cambodge à Phnom Penh. Wiképédia Anglais nous renseigne: « Le Paramavara, (Sanskrit: परमेश्वर)  ou Paramashiva est le terme généralement appelé dieu Shiva comme étant l'être suprême selon le saivisme, qui est l'un des 4 principaux sampradaya de l'hindouisme. Parameshwara est la réalité ultime et rien n'existe qui ne soit non plus avec Paramashiva. » 

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Le Shiva du Preah Kô au Musée de Phom Penh

Il est fascinant de voir que, dans ces ruines qu’arpentent des militaires en opération, Shiva dans l’ombre de sa retraite se découpe sur le ciel, les bras brisés mais la tête haute et cela depuis plusieurs siècles. Maintenant, luisant sous les mini lampes muséales, le pauvre Shiva doit rêver aux nuits de brouillard mourant aux matins rouges dans sa solitude d’avant le tourisme mondial.

 

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P9

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P10

Les deux dernières photographies (P9 et P10) trouvées dans l’enveloppe de la boite de souvenirs, représentent une grande chute d’eau, plus large que haute; juste un paysage sans bâtiments ni personnages; puis une vue de baigneurs regardant l'objectif en contre bas de la chute.
 Ils sont trois sur un groupe de rochers au pied de la cascade. Deux annamites, un blanc. Deux debout, un assis. L’annamite debout parait nu alors que le blanc laisse deviner un long maillot des années trente. Celui qui est assis n’est pas très visible. Sa position serait plus celle d’un jeune homme ou même celle d’une jeune fille. Ils paraissent, tous les deux, très noirs de peau. S’il s’agissait d’une photographie sans aucune provenance et sans présupposé; l’on pourrait aisément la situer en Afrique ou dans les îles. Mais les Moïs sont bien sombres de peau et le blanc ressemble à quelqu’un que l’on a l’impression d’avoir déjà vu. il pourrait, vu sa pose et sa tignasse, s’agir d’Yves Alain, le camarade du MdL Lièvre. Voilà une séance de baignade avec des locaux. Moment de détente sous le ciel blanc dans la chaleur de l’Indochine ..De vrais vacances en somme! Il n’y a, nous l’avons déjà dit, aucune mention au dos des photographies. Nous ne savons ni le lieu ni la date…aucune mémoire orale ne peux nous aider. Où se trouve ces majestueuses cataractes?  Croisées sans doute au détour d’une mission, près d’un poste français? Une étape sur le chemin..peut être ? Nous savons par les états de service connu du MdL Lièvre que ses positionnements étaient situés principalement autour de Saïgon, dans la plaine des joncs ainsi que vers la mer de chine sur la route cotière entre Phan Thiet  et Nha Trang.
Les missions de transport allaient aussi vers le nord; c’est à Thaï Ninh qu’il connu le baptême du feu en avril 1946. Thaï Ninh est une étape vers la frontière Cambodgienne. Il remonta jusqu’a Battambang et même Roluos près de la Thaïlande. Mais rien ne renseigne sur une mission vers le sud et les chutes d’eau qui nous occupe semblent bien être les chutes de Tataï sur l’affluent de la rivière Préat qui coule vers Koh Kong. Les chutes sont situées près de la province de Prat en Thaïlande, le long de la frontière dans le golf de Thaïlande. Elles sont encore aujourd’hui un lieu de baignade, mais dans des conditions moins sauvages avec des petits bateaux plein de touristes en gilet de sauvetage orange. On y accède par la route après une heure de trajet en venant de Sihanoukville.

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Chutes de Tataï


Les chutes sur P9 sont bien fournies avec un gros débit qui ressemble à celle de la saison des pluies. P10 montre un paysage noyé avec de nombreux débordement de lit. Donc, il est possible d’imaginer que ces photographies aient été prises entre le mois de mai et la mi novembre 1946 ou 1947. Mais sans assurance aucune, car elles peuvent tout aussi bien avoir été prises en 48.... bien qu’en 1948 le Maréchal des Logis Lièvre fut en poste à Phan Tiet. Petite ville située sur la route côtière à l’est de Saïgon. Il fut atteint du Typhus et rapatrié sanitaire en août 48.

Face à ces photographies qui semblaient muettes et promises à l’oubli, nous espérons que ces petites réflexions permettent de remplir les blancs des verso et de garder la mémoire de:

Pierre-Yves Lièvre ( 1928 - 2004)

Croix du combattant; Médaille commémorative d’extrême Orient.

 

 

 

 

Tataï sur Eden

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04 novembre 2018

UNE VISITE SOUVENIR

 

PIC 1

Photographie I

 

Voici une vue d’une grande allée menant à une tour centrale au faitage plat. Nous voyons trois personnes à droite. Il s’agit d’après leurs tenues, de soldats en uniforme (pantalon beige, chaussures montantes pour deux d’entre eux). Ils sont vus de dos, marchant tranquillement vers un temple.

Un groupe de longs palmiers à droite se détache d’une petite construction tronquée par le cadrage. A gauche, une autre construction assez indistincte semble en ruine. Les taches sombres bien visibles pourraient être des parties de toit effondrées. Un palmier solitaire se détache sur le ciel au trois quart gauche de la composition.

La chaussée très large est encadrée d’une sorte de rampe constituée de pierres plates horizontales dont certaines sont bancales et même déchaussées de leur support.
La tonalité du grand ciel blanc sans nuage semble indiquer une matinée ou un milieu de journée.

La tour centrale à quatre niveaux est sans contestation l’enceinte extérieur d’Angkor Vat au Cambodge. La structure monumentale du centre est appelée Gopura. Nous aperçevons de part et d’autre, les pavillons latéraux symétriques à toits décroissants.

Les trois soldats européens marchent sur la digue occidentale qui amène à la première enceinte. Les tours du temple proprement dit, ne sont pas visibles du fait d’un faux plat du terrain et de la grande distance entre l’enceinte et le temple central au profil si reconnaissable.

 
Un de ces trois militaires peut être identifié car bien qu’il n’y ait ni note au verso, ni date certifiée cette photographie jamais montrée provient d’un fond d’archives privées. Il devrait s’agir du Maréchal des Logis Pierre Yves Lièvre au centre.
 Il en a la taille et l’allure et certains autres clichés nous le montrerons de face, ce qui permet un rapprochement crédible. Nous en reparlerons dans un prochain billet.

 Il est difficile de dater ce moment de détente, de visite des ruines d’Angkor en pleine guerre d’Indochine: 1946  1947?

Le Maréchal des logis Lièvre était affecté a la 2 eme compagnie du GT518. Le GT ou Groupe de Transport était une unité du Train créée en Indochine en 1946 qui organisait les convois nécessaires à l’implantation et au ravitaillement des troupes.
Ayant été partie prenante de l'opération Battambang avec le 13eme DBLE ( Demi Brigade de Légion Etrangère) il pu aller au Cambodge avec son convoi et visiter les ruine près de Siem Reap. Car le Cambodge était une des provinces de l'Indochine Française et la route était longue de Saigon Cholon via Tai Ninh, Siem Reap jusqu'a Battambang au nord est.

Le 518 exista du 14 février au 31 mars 1946 puis devint la 1er compagnie du GT 519. Le MDL Lièvre âgé de 18 ans participa aux combats du GT de Janvier 1946 à Août 1948 où atteint du typhus, il fut rapatrié sanitaire et dû être dégagé des cadres.
Il connu le baptême du feu à Tai Ninh en avril 1946. Tai Ninh est une ville de belle importance, située près de la frontière cambodgienne, à 300 kilomètres au nord ouest de Saigon.
La région fut le théâtre des combats menés par une forte personnalité vietnamienne: le général Nguyen Bînh.

Christopher E. Gosha dans son ouvrage «  La guerre par d’autres moyens: réflexions sur la guerre du Viêt Minh dans le sud Vietnam de 1945 à 1951 »  décrit le personnage:
« S’il est méconnu aujourd’hui, il impressionnait à l’époque ses adversaires français par sa bravoure et les combats acharnés qu’il livrait contre le Corps expéditionnaire. Des journalistes comme Lucien Bodard et même des officiers du Deuxième Bureau (Sud-Vietnam) furent fascinés par ce militaire vietnamien, borgne et farouchement nationaliste, qui se battait bec et ongles contre l’armée française dans le Sud-Vietnam ."

 « Par ailleurs, au grand dam de certains dirigeants communistes, ce nationaliste domina la conduite de la guerre et les questions militaires dans le Sud entre 1946 et 1951. Il serait difficile de trouver un général équivalent dans tout le corps d’officiers vietnamiens pendant toute la guerre franco-vietnamienne. Enfin, Nguyen Bînh se distinguait particulièrement parce qu’il n’hésitait pas à faire la guerre par d’autres moyens. L’usage de la terreur lui fut une arme militaire et politique à employer en même temps que la guerre plutôt « classique ». Les deux pouvaient aller de pair. »

Tai Ninh fut le centre avec Saigon Cholon d’une intense guérilla qui engageait les forces du général Nguyen Binh contre les troupes françaises et les Cao Ηài pro-français, ce qui créa une véritable guerre civile au sein du conflit colonial.


 

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Photographie II

 

Dans ce deuxième cliché, nous retrouvons nos trois soldats posant sur une des terrasses intérieures du  temple d’Angkor Vat. Un des pavillons aux frontons de dragons entrelacés est présent à droite. Ils sont très caractéristiques.
La grande tour d'angle semble bien fragilisée … Les petits colonnettes, en grès tourné, des fenêtres à balustres sont bien visibles à droite et derrière les trois hommes. Il y a des frises sculptées sur les entablements. L’ensemble donne l’impression d’une ruine avec nombre de pierre instables.

Il était assez malaisé de déterminer avec exactitude l’endroit où les trois militaires posent fièrement. Après de multiples recherches, cette tour arasée à deux niveaux ne pouvait corespondre qu'a la tour sud de la deuxième galerie.

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Ils sont debout sur l'escalier très escarpé du corps central. Par un effet visiuel d'écrasement, les ruines immédiatement derrière eux, sont l'édicule sud appelé Bibliothèque sur la terrasse et voilà que la tour sud prend sa place sur la deuxième galerie.
Ils ont donc gravi les structures du bâtiment central pour une visite en hauteur. Le pied posé sur une partie de corniche, un militaire en short s’accoude sur son genou. Position du chasseur sur son trophée. Le temple vide s’offrait à eux sans restriction.
 Il n’est que de penser à ce que pouvait être la découverte de ces ruines si fascinantes par leur forme et leur ampleur, en pleine guerre. Seuls et sans guide, ils pouvaient aller partout, sans contrainte, dans ce dédale de pierres sculptés.
Le temple moins restauré qu’aujourd’hui pouvait être périlleux. Etudiés depuis 1866, grâce aux premières missions effectués par un groupe d’officiers de Marine français ( le capitaine de Frégate Doudart de Lagrée et le Lieutenant de vaisseau Francis Garnier) le site était très dégradé et certains temples effondrés sur leur base. De nombreux temples furent donc relevés dans les années trente par anastylose ( démontage consolidation des terrains puis remontage complet) .
Mais malgré cela, il est bien visible ici que l’aspect général en 1946 ou 1947 était loin d’être celui d’aujourd’hui.


Parmi les trois soldats, nous reconnaissons le MDL Lièvre à gauche; jambes bien campées sur la terrasse et les mains dans le dos, sans doute glissées dans l’arrière du ceinturon (?) ; position de confort militaire bien connue. Sur sa droite, se trouve avec une chevelure assez volumineuse, celui que l’on pourrait identifier comme le premier homme à partir de la gauche sur la photographie numéro 1, celle des hommes marchant vers le temple.

Après un examen attentif, nous retrouvons la même allure et le même volume capillaire pour ce deuxième soldat entre ces deux photographies. Son nom ne nous est pas encore connu. Mais il pose indubitablement sur les deux clichés. Le troisième homme en short n’est pas sur la photo 1 car les trois hommes sont en pantalon (même un pantalon large qui ressemble au pantalon de sortie de la Marine américaine ) mais il sera sur la troisième et bien reconnaissable.

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Photographie III

 

Cette troisième photographie nous montre un militaire en short, le pied posé sur un énorme bloc de pierre. La pose est fière et détendue. Elle est évidement à rapprocher de la vue n°2  où, ce même homme en short posait déjà comme sur un cliché de chasse. La grosse pierre semble être une partie en haut relief des structures du toit.  Il pourrait s’agir d’une amorce de Naga, le génie des eaux, que l’on rencontre dans toute l’iconographie khmère. La terrasse, sur laquelle la pierre repose, est la margelle d’un bassin d’eau sacré avec ses strates en boudins moulurés du cloitre cruciforme entre la première et la deuxième galerie..
 En arrière plan, nous voyons les grands piliers à section rectangulaires si caractéristiques de la période angkorienne. Ils sont montés par assises et leur base est la réplique inversée de leur chapiteau.

Angkor_Wat,_Camboya,_2013-08-15,_DD_038

Angkor Vat aujourd’hui. Photographie à rapprocher du cliché 3
Bassin Terrasse Piliers et fenêtres à balustres.



L’identification de l’homme en short n’est faite que par le souvenir; il s’agirait du soldat Yves Alain dont malheureusement, nous n’avons pas plus de renseignement que de savoir qu’il était un bon camarade du Maréchal des Logis P-Y Lièvre.

Cette petite enquête va devoir continuer car il existe encore trois photographies extrêmement intéressantes exhumées de cette enveloppe conservée dans une boite …de souvenirs.


Này lắng nghe em khúc nhạc thơm
Say người như rượu tối tân hôn;
Như hương thấm tận qua xương tủy,
Âm điệu, thần tiên, thấm tận hồn.

Ecoute, bien-aimée, cette musique parfumée
Comme le vin, elle nous enivre le soir de noces ;
Pareille au parfum pénétrant jusqu’à la moëlle,
La divine mélodie imprègne notre âme.

Xuân Diêu

(1916-1985)


(Traduction de Pham Dan Binh)

 

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