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La grande salle à manger de l’Hôtel de la Marquise de Païva ( Blanche Von Donnersmarck alias Thérèse Lachmann ) a fait l’objet entre août et septembre 2014 d’une grande campagne de restauration.
En effet, cette salle à manger classée depuis 1980 n’avait pratiquement pas été touchée depuis 1903. Les boiseries étaient d’un chêne bien foncé, le tissu rouge avait prit une teinte assez disparate suivant son exposition au soleil, le parquet marqueté dansait sous les pas et le plafond montrant une grande femme nue couleur chocolat couchée dans une sorte de mandorle dont l’or était assez fuyant. Les encadrements étaient luisants de patine nicotinée.

La grande cheminée très souvent en activité pour les membres du cercle distillait ses fumées depuis plus de cent ans dans l’humidité des haleines de cigares. Il était donc temps d’intervenir pour re-découvrir les beautés cachées de cette pièce élaborée par l’architecte Pierre Manguin en 1856. La Marquise qui recevait comme on sait deux fois par semaine, une vingtaine de convives se devait d’avoir à sa disposition une salle de réception à tout point exceptionnelle.
La pièce de forme rectangulaire comporte quatre portes doubles et donne sur la cour arrière où de grandes baies laissent entrer la lumière. Une cheminée monumentale fait face à ce que l'on peut appeler une desserte ou dressoir légèrement surélevé par un sol de marbres marquetés. Deux rafraichissoires en forme de fontaine de marbre y encadraient un grand buffet faisant face à la cheminée.
Les plats montaient des cuisines situées à la cave et le personnel s’activait autour d’une grande table en noyer sans doute ovale comme le magnifique surtout de table en bronze connu par une photographie de la photothèque patrimoniale. La restauration de la salle manger comporta deux axes majeurs: les boiseries et les sols, le revêtement mural et les ornements des deux plafonds ouvragés.
Les boiseries furent donc patiemment nettoyées pour retrouver leurs teintes d’origine. Le plafond extrêmement encrassé fut une redécouverte avec ses couleurs fraiches et son or étincelant; ce qui changea grandement l’aspect de la pièce. Des restes de papier peint imitant un "incarnat" ayant un aspect de Cuir de Cordou, furent retrouvés sous la vieille tenture et purent ainsi être refabriqués à l’identique.
 Fermée pendant deux mois et demi ce fut une renaissance extraordinaire. Une équipe d’une dizaine de restauratrice sous la direction de Marie-Lys de Castelbajac s’activa sur le grand plateau dressé pour la circonstance. Chaque élément décoratif fut travaillé avec les produits adéquats. L'âcre patine des ans finit dans de grands sceaux de rinçage remplis d’une eau noire et nauséabonde.

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Nettoyage de la partie centrale du planfond. 2014

A la vente de l’Hôtel en 1893, l’ancien cuisinier du Tsar Alexandre III, Pierre Cubat y installa un restaurant russe à succès jusqu’en 1900. Il  préserva les lieux mais endommagea gravement les superstructures de la desserte de la salle à manger. Une sorte de rôtisserie remplaca le grand buffet, ce qui calcina les peintures de fruits en guirlande encadrant le puit de lumière. Les salissures de ce petit plafond extrêmement chargé étaient autrement plus coriaces que celles du grand plafond.
Un des modillons de la corniche de ce petit plafond montra un détail intéressant. Deux dates gravées avec une pointe fine furent mises au jour sur le coté du modillon. Situées à une hauteur de plus de cinq mètres, c’est bien évidement une mention invisible qui fut réalisée par le staffeur qui opérait lors de la construction commencée en 1856. La date est bien lisible mais un chiffre est problématique …car peu cohérent . Est-ce un six à l’envers ? ou un neuf en miroir horizontal ? 1863  ou 1893 ? Il est hautement plus plausible que ce soit 1863 car les travaux furent terminés vers 1866 même si la grande toile de Baudry ne fut marouflée qu’en 1868 ( Précisé par Victor Champier in Bulletin des Arts décoratifs 1901)

 

MODILLONS


Invisible aux visiteurs également, l’étaient les sortes de signatures sur le plat des entablements des corniches de la salle à manger. Recouvert de crasse et de poussière, quatre noms dont des initiales apparaissent plus ou moins bien écrit au pinceau. Le plus lisible et calligraphié à la peinture noire est le nom d’un certain «  Edouard Cleisz » dont les archives de Paris conserve l’acte de naissance de son fils en 1866. La signature est sensiblement la même que sur la corniche et il est référencé comme peintre en bâtiment, âgé de trente ans. Les autres noms sont plus obscurs car sans prénom et trop courant pour certains, les archives sont donc muettes. On peut raisonnablement penser qu’il s’agit fort probablement de collègue de corporation.

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 Ci-dessus, deux des mentions manuscrites faites au pinceau, retrouvées en 2014 sur le haut des corniches sous une épaisse couche de salissure et de poussière."Cleisz Edouard" et "Mairet". Le nom de Mairet a été recouvert en partie par des initiales ( L B) fait à la peinture ocre clair; couleur que l'on retrouve dans certains méplats d'encadrement au plafond. La peinture noire a été utilisée pour les lettres des trois maximes en trois langues différentes, latin; allemand et russe, inscrites dans des cartouches enchâssées dans la corniche. Les peintres étaient donc vraisemblablement aussi des peintres en lettres.

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Extrait de naissance du fils de Louis Edouard Cleisz 1866

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La signature au bas du document "Cleisz" est de la même main que la signature au pinceau faite sur la corniche. Voilà un des peintres en bâtiment ayant oeuvré pour la Marquise qui sort de l'anonymat grâce à son graffiti.

 

 

 

 

La salle à manger, dont il ne s’agit pas ici de faire une étude détaillée, nous est connu par une série de photographies anciennes qu’il est intéressant de confronter entre elles. Il y eu trois sessions de prises de vue. La première fut faite par Pierre Manguin lui même pendant les travaux. Il photographia sur place bon nombre de propositions décoratives en plâtre ou en bois; et quelques vues d'intérieur malheureusement trop rares. La seconde session fut faite après pour la vente de 1893 puis une campagne publicitaire fut réalisée par le restaurateur Pierre Cubat, une fois le restaurant installé vers 1894.
 Voici deux photographies de la salle manger vers 1860.  Appelons les PH 1 et PH2, la date est plausible suivant l'avancement des travaux compris entre 1856 et 1866.

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PH 1

Les modèles des doubles portes de la salle à manger, réalisées comme l’ensemble des boiseries par l’ébéniste Antoine Knieb, se retrouvent en tout point comparable à celles existant dans le vestibule d’entrée. Il est à remarquer que les portes doubles du palier du premier étage, amenant au salon des fournisseurs et à la petite entrée des appartements de monsieur le Comte, sont également sur le même modèle.
Ces portes, nombreuses dans l’Hôtel, présentent dans leurs « oculi » supérieurs, des disques de bronze en bas relief ou des chiffres peints sur bois.
Ces disques enchâssés dans le haut des huisseries sont une déclinaison décorative que l'on se retrouve donc sur les portes de la salle à manger. Mais ces portes sont plus élaborées car elles comportent une toile ovale enchassée dans leurs frontons. Il s'agit de peintures de Joseph Victor Ranvier représentant des allégories nues des saisons et des activitées qui y sont liés. Dans le vestibule d'entrée, nous pouvons donc voir dans les oculi, l’illustration des fables de la Fontaines par Emile Picault ( la cigale et la fourmi, la laitière et le pot au lait, le corbeau et le renard, Phébus et Borée, le poisson et le pêcheur, la folie de l’amour)
Pour le palier du premier étage, les deux portes doubles présentent également des bas reliefs circulaires en bronze signé Picault représentant des muses ( Pandora, Minerva, Egeria et Psyché)
Or ici, dans la salle à manger: rien ! les oculi sont vides. Il n'y a que de pauvres disques de bois de fil posés sans ordre. Le sens du bois n'étant pas respecté ni même  d'équerre! Or, il existait évidemment une décoration, mais celle-ci a disparu et aucune explication ne nous est fournie.

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PH 2


Tout laisse à supposer que ces actuels disques de bois furent posés à la place de reliefs décoratifs. Ce fait fut confirmé en juillet 2015 par l'ébeniste Florent Dubosq, à qui fut confié la restauration des boiseries. Il nous fit remarquer la présence d'une feuillure dans la circonférence des moulures d’encadrement. Il n’était bien évidemment pas envisageable que ces parties soient restées vides aux vues de leurs importances dans la progression décorative des circulations de l’Hôtel.
La liste des objets référencés pour la vente Saloschin du 24 juillet 1893 est très instructive, car pour la salle à manger nous pouvons y lire «  Huit hauts de porte sur faïence par Ranvier estimés deux mille quatre cent francs » Donc voilà bien la confirmation qu’il existait encore en 1893 les disques décoratifs des portes.
La liste mentionne également « deux oeils de boeuf sur faïence par Ranvier estimés deux mille quatre cents francs »  Ils ne pouvaient être que dans les deux ovales au dessus des pans coupés qui encadrent la grande porte fenêtre donnant sur la cour. Des miroirs occupent l’espace actuellement. Ils sont placés bien trop haut pour avoir une quelconque utilité. S'ils furent enlevés également, cela fragilise l’explication d'une possible détérioration des faïences des portes. Où pourrait être ces oculi signés Ranvier?  Peut-être réutilisé par Salomon Saloshin l’acheteur de 1893 qui les transporta en Allemagne?

Il existe cinq photographies anciennes, nous pouvons raisonnablement déterminer trois périodes.
Les deux plus anciennes seraient la PH1 et la PH2 présentées plus haut. Négatif en verre au collodion humide provenant de la Photothèque patrimoniale du Musée des Arts Décoratifs
Les toiles de Victor Ranvier sur les frontons ne sont pas encore en place, le bâti sous jacent est visible. Le sol ainsi que les murs sont nus.
Les oculi ne présentent pas de disque décoratifs, ni un quelconque bois de fil de remplacement (cette partie est clairement destinée à recevoir un disque rajouté). Il s’agit d’un état avant finition, d’un état en cour aux alentours de 1860 /1865.

 

 

Photographie PH3

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Cette photographie que nous appelerons PH3 provenant également de la photothèque patrimoniale, présente une seule porte en vision frontale.
Il s’agit de la porte donnant accès au salon de jeux et au grand salon.
Nous pouvons remarquer que les murs comme le sol sont nus, mais la toile enchâssée de Ranvier est présente, nous pouvons reconnaitre « la pêche ».

Les deux oculi présentent leurs disques décoratifs! L’ouvrage est terminée.
 La porte fait face à la grande baie ouvrant sur le jardin intérieur et reçoit donc en éclairage directe la lumière, ce qui rend peu lisible le disque de droite. Le disque de gauche est lui bien discernable.
Un personnage est représenté agenouillé devant un arbre et regarde vers la droite alors que son pendant laisse, malgré la lumière, voir un personnage debout tourné vers la gauche. L’on imagine une scène allégorique antiquisante.
 
Le céramiste Théodore Deck, tout jeune médaillé de l’Exposition Universelle de 1855 débuta à Paris une carrière brillante ce qui lui vaut aujourd’hui un musée dans son Alsace natale. Il a réalisé de nombreux panneaux figuratifs en faïence en collaboration avec des artistes peintres .
Un panneau représentant une baigneuse, nous est connu dans la collection Fabius frères. Il est signé conjointement de Théodore Deck et Victor Ranvier. Il est envisageable de voir ici une même collaboration. Ranvier fut chargé des peintures sur toile enchâssées dans les portes et dessina les scènes des oculi. Le jeune Théodore Deck se chargea de les reproduire en faïence. Il réalisa également celles de la salle de bain de la Marquise ainsi que vraisemblablement les carreaux des lambris disparus du jardin d’hiver.
Quand et pourquoi ces disques furent-ils enlevés?  La faïence étant fragile, il se peut que certaines des faïences furent brisées et donc la série retirée.  Quand furent-ils retirés?  Ces faïences furent listées dans le catalogue de vente de 1893. Mais les photographies PH4 et PH5 datant de la vente ne les montrent plus. Cela semble étrange de les voir absentes des photographies prises au moment de l'inventaire.

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PH4 avec oculi vides

 

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PH5 avec Oculi vides.

 
Puis les photographies suivantes PH4 et PH5 provenant toujours de l’Album Manguin, montrent des disques vides sur les portes doubles. Ces vues présentent la salle à manger en situation avec le papier gaufré doré d’origine dont des restes furent trouvés lors de la campagne de restauration de 2015 (Il fut réimprimer et restitué comme nous avons dit)). Les rideaux avec leurs lourdes embrasses sont présents sur chaque porte indépendamment de leurs fonctions. Le sol est couvert d’un riche tapis à motif persan ne laissant pas le parquet apparent. Un tapis supplémentaire de triste aspect détermine un chemin (Visite organisée pour la vente ?). Deux chaises néo-Louis XIII en cuir sont visibles. Elles portent sur leur dossier, le chiffre entrelacé de Blanche et Guido surmonté d’une couronne comtal, ce sont donc bien les meubles de la Païva. Sur ces deux photographies, les piles en boiserie pleine se voient surmontées de grands vases tourmentés avec des anses en bronze représentant des personnages ailés au corps d’acanthe. Un profil en camée est posé sur la panse du vase ventru. Sur le document PH4, ces gros vases très travaillés sont montés en lampe avec un globe oblongue sans abat jour, à la méthode des lampes à huile mais il n’y a pas de clef de réglage d’intensité de la flamme et pour cause car nous voyons nettement un fil électrique courir à la base de celui de gauche. Il ne s’agit donc pas d’un type bougie Jablochkoff. (lampe à piles de 1870, La lampe à incandescence date de 1880).

Les bras de lumière visibles sur le côté de la cheminée présentent des ampoules surmontant des fausses bougies et il y a également un petit globe. Ces appliques ne sont pas présentes sur les autres photographies. Un examen attentif de la partie droite du lambris révèle de gros boutons électriques noirs.
L’hôtel était donc électrifié. Si le comte et la comtesse quittèrent Paris entre 1877 et 1882 et que la première vente fut organisée en 1893, qui procéda aux travaux ?

boutons electriques


L’électricité domestique fut lente à s’établir dans le courant des années 1880, en considérant la volonté de modernisme luxueux montrée par la Marquise, il est plausible d’imaginer que l’électricité fut effective du temps de la Païva. Au vue de ces photographies, l'installation éléctrique ne date pas du restaurant Cubat qui s’installa rapidement en location après la vente Saloschin.

 

Ci-contre détail de la photographie PH4: 

Série de cinq boutons électriques à gauche de la cheminée.

 

 

 

 

 

 

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Disques décoratifs disparus, détail de la photographie PH 3


Les disques de faïence furent donc enlevés très tôt, ce qui ne diminue en rien leur manque criant encore actuellement. Les portes ont perdues un des éléments majeurs de leur composition; ce qui les appauvrit considérablement d’autant plus que les oculi du verso de la porte du document PH2 donnant sur le petit sas, sont toujours enrichis du chiffre de la Marquise. Les deux « B » face à face pour Blanche dans le «  G » couché de Guido, le tout cerclé avec du feuillage, chiffre que nous avons vu sur le mobilier du document PH4.

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Arrière de la porte de la salle manger.

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Une autre différence notable peut être observée au faîte des frontons de porte. La dorure en plein des tournesols n’est réalisée que dans le document PH 4 et PH 5. Les autres photographies montrent distinctement les tournesols non dorés. Donc la dorure semble avoir été effectuée en deux temps. Il  s'agit soit d'un réajustement tardif conforme au souhait de la propriétaire ou d'un empressement à réaliser des clichés avant la complète finition des travaux.
Les photographies sépia de l’album Manguin ( PH4 et PH5) ne peuvent être datés de 1856 - 1866.  Il s'agit de photographies datant de la première vente en 1893 intégrées dans l’album Manguin par ses descendants puis données au Musée des Arts Décoratifs.

 

PH3 détail: Les Tournesols sont sans dorure ainsi que le ruban les encadrant, alors que le fronton à pans coupés et les éléments décoratifs voisins le sont.

PH4 détail: Les tournesols sont dorés

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 Etat actuel: les tournesols sont dorés en plein.

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 Détail de la photographie  PH2


L’arrière de l’oval concave est décoré sur son pourtour d’un motif de rinceaux à palmettes claires qui n’est plus visible actuellement car l’oval a été repeint à une époque indéterminée; peut être période Cubat ou ultérieurement vers1903, période Travellers,le nouveau locataire après la deuxième vente en 1902.

  Tout l'arrière de la niche a été recouvert d’une épaisse couche de peinture ocre rouge sombre. Il n’a pas été possible de revenir à cet état antérieur lors de la campagne restauration car la dépose de la statue de Dalou aurait été nécessaire pour bien faire et cela est une opération trop à risque et trop onéreuse pour un motif malheureusement secondaire.
le socle de la statue est signé "Dalou 1864"

Le jeune Jules Dalou commençait ici une remarquable carrière où sa modestie légendaire fit qu'il cessa de signer ses oeuvres que tous les parisiens connaissent comme le" Triomphe de la République" place de la Nation ou l'extraordinaire gisant de Victoir Noir au cimetière du Père Lachaise.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La promesse de vente de 1893 indique dans la liste des objets, outre les dessus de porte et les disques des portes elles mêmes «  Deux oeils de boeuf sur faïence par Ranvier estimés deux mille quatre cent francs » Il s’agit des grands oculi, en haut des dessus de boiserie sur les pans coupés, situés de part et d’autre de l’entrée du jardin d’hiver et de l’ouverture sur la fontaine du jardin. Ils sont occupés aujourd’hui par des miroirs qui ne lassent pas de surprendre par leurs places incongrues.
La disparition des petits disques de faïence des portes n’est pas due à l’usage intempestif des portes, car sinon ces deux grands disques situés très haut et protégés devraient être encore en place. Si tous les disques de faïence ont disparu. Est-ce plus certainement parce qu’ils ont été récupérés par l'acheteur, le banquier Josué Saloshin qui les a démontés et emmenés en Allemagne? Mais quid des photographies contemporaines de la vente montrant les portes sans faïences?
 Où sont-ils actuellement ?  Disparus dans Berlin bombardé ou présent dans une maison de province, détenus par un propriétaire ignorant de leur provenance?  Ils n’existe malheureusement pas de photographies de ces deux grands oculi par Ranvier. Nous ignorons tout de leur sujet et de leur composition.

 

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Nous voyons ci-dessus un des deux oculi qui devait initialement avoir un disque de faïence peint au naturel comme le stipule l'inventaire de vente.

Les grands oculi comportent actuellement des miroirs. Situés bien trop haut pour ne réflechir autre chose que le plafond. Cette option semble pourtant la meilleur pour préserver l'ordonnance décorative du dessin de Manguin. A savoir une partie plus claire en oeil de boeuf dans la masse de chêne. Il est bien dommage de ne pas avoir de document montrant ces faïences ouvragées et de ne pas savoir ce qu'elles sont devenues.

Le dressoir attenant à la salle manger était très utilisé pour le service des diners hebdomadaires de la Marquise. La communication discrète avec les cuisines au sous sol se faisait par l’escalier donnant sur le côté du rafraichissoir de droite. Le personnel devait s’agiter sur cette scène en parrallèle de la salle à manger pour que le déroulement du diner soit à la hauteur des exigences de la Marquise
Face à la grande cheminée, le mur du dressoir était occupé par un buffet très ouvragé. Ce grand meuble aussi utile qu’impressionnant, nous est évoqué par Victor Champier page 256 de sa « Visite à l’Hôtel Païva » paru en 1901 dans la Revue des Arts Décoratifs: «  Enfin, le buffet monumental, avec des figures sculptées en plein bois, inspirées des chanteurs de Luca Della Robbia, ce qui voulait dire: Le concert pendant le repas »
Champier est le seul à mentionner et décrire ce « buffet monumental ». Le Senne en 1910 lui, décrit une maison vide de ses meubles « Privé du riche ameublement qui l’ornait autrefois »
La liste associée à la promesse de vente de 1893 mentionne « un grand buffet dressoir en noyer sculpté avec ornements bronze estimé à vingt huit mille francs »

 

 

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Détail de la publication publicitaire de Pierre Cubat 1896


Madame Odile Nouvel Kammerer dans son ouvrage, nous renseigne par une brève note ( N°44)  que ce meuble serait conservé dans la collection Courvoisier à Jarnac. Une photographie du meuble présent au château des bords de la Charente est en effet en tout point semblable aux photographies du buffet conservées dans l’album Manguin et de la publication Cubat. Ce semble bien être le même meuble avec ses incrustations de marbre rouge, son grand miroir central et ses statues de bronze représentant des jeunes femmes levant des couronnes de lauriers à mi hauteur des colonnettes. Le fronton est en place tout près du plafond dans une pièce manifestement trop basse!

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Ci-contre la photographie du buffet présentée sur le site du Château Courvoisier à Jarnac.
La Maison Courvoisier ne souhaite pas « communiquer » sur l’histoire du meuble !

 

 

 

 

 

 

 

 Il existe une vue du meuble en situation dans le dressoir. Le cliché est très surexposé et peu lisible sans correction d’image. Mais nous y voyons clairement les corniches si caractéristiques du dressoir et les consoles de marbre du passage allant vers la salle à manger. Le meuble est-il bien le « buffet monumental » décrit par Champier ?  


Une page volante de l’album Manguin, de couleur crème qui aurait tout aussi bien pu appartenir à l’un des albums de la collection Maciet, présente quatre photographies dont le meuble dressoir qui nous occupe, sous lequel un autre «  buffet monumental » est présenté . Les deux autres photographies représentent une horloge à balancier et une colonne porte manteau. 

 

Voilà donc bien deux meubles buffets sur la même page.
Le premier buffet est celui qui est visible sur le seul cliché pris in situ. Le deuxième buffet est constitué d’une longue base très ouvragée avec un corps central à deux ventaux sans doute vitrés qui ont été passés au noir. Il s’agit de retouche photographique quelques fois en blanc, tel que l’on peut le remarquer sur plusieurs clichés ayant pour but d’annuler soit les reflets des miroirs, soit de cacher les tentures murales comme par exemple, sur la photographie d’une des portes de la bibliothèque à l’étage.

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 Page volante de l'Album Manguin montrant les deux buffets: En haut celui présenté  en situation sur la photographie suivante et le grand meuble avec ses"chanteurs" décrit par Champier.

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Buffet en situation. Photographie extrêmement importante car unique.

Les conques de la corniche sont bien visibles ainsi que le rafraississoir fontaine à gauche.

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La vue des deux buffets présents dans l’album Manguin pose bien des questions. Le premier buffet que l'on retrouve en situation sur la deuxième photographie présentée plus haut, est en tout point une conception "Païvienne" avec ses chimères faitières. Le deuxième buffet retouché sur fond neutre correspond à la description de Champier et reprend une grammaire de forme connue, à savoir la bibliothèque dessinée par Manguin et achetée par la Marquise avant la construction de son Hôtel, lors de l'exposition de 1855 .
Ce grand buffet comporte des statuettes de bronze sur le corps supérieur. Il y a deux petits personnages debout aux angles et deux autres sont allongés dans la partie centrale sous les vitrines.
 Un rapide examen nous permet de déceler à gauche, l’un des esclaves de Michel Ange du Louvre, l’Esclave mourant et sur la droite, un faune jouant de la flute la jambe repliée, qui correspond à une sculpture antique également au Louvre, réplique du faune de la collection Borghèse.
Au centre, il s’agit sans conteste de copie en miniature des sculptures de Michel Ange, intitulées "Le Jour et de La Nuit", provenant du tombeau de Julien, Duc de Nemours, à la Sagrestia Nuova de Florence.

Les quatre portes du long buffet soutenant le corps central présentent des groupes de personnages sculptées en bas reliefs. Un examen à la loupe nous permet de reconnaitre sans aucune ambiguïté, au centre les Cantores et sur les côtés, deux des scènes dites du Laudate ( les trompette et le tambour) copiés de la Cantoria de la cathédrale de Florence, réalisé par Luca della Robbia. Voilà donc le « concert pendant le repas » décrit par Victor Champier!

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Détail des sculptures de la partie supérieure et des panneaux de portes du centre du buffet.


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Détail des sculptures de la partie supérieure et des panneaux de portes du centre du buffet.


 Par un jeu inversé avec les originaux, les Cantores placés sur la partie centrale du meuble sont ceux de l’épaisseur de la Cantoria. Alors que les deux scènes des Laudate présentées de part et d’autre sur les portes de cotés, sont sur le balcon originel, les deux du centre.
 

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La Cantoria  et Les Cantores originaux de la cathédrale de Florence réalisés par Luca della Robbia  (1438)

 

 

 

 

 

 

 

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Le fronton aux chimères


Parmi les clichés colligés dans l'album Manguin, nous pouvons reconnaître le fronton du buffet aux chimères en bois sculpté. La présence de deux buffets pour le dressoir est mystérieuse. La photographie "in situ" montre bien que ce meuble aux chimères était en place lors de la vente de 1893. Le meuble aux chanteurs a été vu par Victor Champier lors de sa visite de l'Hôtel en 1900. Un meuble de cette importance aurait dû laisser quelques "traces" pour comprendre sa destinée.

Tout cela ne nous renseigne pas sur le grand meuble aux chanteurs de tribune. Il semble que sa physionomie général soit en complète concordance avec le lieu: Fronton à pans coupés comme la bibliothèque. Un vase central comme au milieu des frontons des portes du palier du premier étage
Le visage de Diane et les références florentines vont de même. Trois aigles juchés aux faîtes des colonnettes d’angles peuvent, si l’on se le permet, agir comme un pendant à l’aigle chasseur de la cheminée. Mais rien ne nous donne la possibilité d’en conclure une antériorité.
L’autre buffet dont la trace fut heureusement trouvée au château de Jarnac, est aussi, en de multiples occurrences, tout à fait en accord avec le lieu. Il ne suffit pas des chimères. Il y a aussi au centre du tiroir du milieu, une tête de Diane au regard baissé identique à celle de la cheminée du salon de musique mais aussi les deux profils de femmes dans des cercles couronnés de lauriers qui sont du même modèle que ceux de Picault sur les portes de la chambre de la Marquise et rappelle les deux visages de profil de la façade du jardin d’hiver. Les incrustations de marbre rouge sont également tout à fait dans le ton des boiseries d’Antoine Knieb.  Il fut pensé et réalisé pour la salle à manger. Il serait d’autre part très intéressant de retracer son voyage jusqu’à Jarnac, mais qu’en est-il de l’autre buffet? D’où vient-il ?  Où est-il allé? Mystère.


Il ne s’agit pas de sculptures « inspirées » de Luca della Robbia mais bien de copies fidèles comme l’étaient les sculptures des panneaux de la bibliothèque dessinés par Manguin dont la photographie nous renvoie à la porte du baptistère de la cathédrale de Florence que Manguin devait particulièrement aimer.
Au-dessus des deux groupes de Cantores, sur les panneaux des portes centrales, nous pouvons remarquer le fin visage bien connu, inspiré de la Diane d’Anet. Visage oblongue à diadème, que nous retrouvons sur le portail d’entrée ciselé par Legrain, ainsi que dans les angles des voussures de la corniche du Salon des Griffons. Même visage sur le milieu de la cheminée blanche du Salon de Musique etsur le groupe de la cheminée fontaine du Salon de Toilette comme sur les servantes de la malachite agenouillée dans la chambre à coucher!
La conception pourrait donc être attribuée à Pierre Manguin, même si une photographie de la collection Maciet montre un buffet ayant les mêmes copies de Michel Ange et bas reliefs Della Robbia alors qu’il n’y ait aucun lien avec l’Album Manguin. L’inspiration Renaissance était un gout de l’époque.
Victor Champier a-t-il vu le buffet?  Il parle de sculptures de « plein bois » . Ce détail ne serait-il pas celui d’un témoin oculaire?  Sinon d’où tient-il cette description des musiciens de la tribune des chantres de Florence?
Pourquoi y a -t-il précisément ces deux buffets sur la même page de l’album Manguin?
Un premier buffet aurait-il été remplacé par le second ? Lequel était le premier? Ou étaient-ils ensemble dans le dressoir ? Non, certainement pas car sur la photographie montrant le buffet en situation, le buffet est bien placé au milieu du dressoir.

Cet excellent cliché du fronton aux chimères en bois sculpté de ce buffet, détaché du corps central, semble bien être un cliché Manguin datant du temps des travaux et non pas un cliché prit à l’occasion de la vente de 1893 dont on peut voir une reproduction dans l’ouvrage promotionnel du restaurateur Pierre Cubat.
Les deux chimères extrêmement nerveuses encadrant le cartouche du fronton sont en tout point les soeurs de celle des écoinçons de l’arche amenant au dressoir. Le sculpteur Legrain qui, nous le savons par Champier, supervisa la réalisation des décors et travailla dans de nombreuses parties de l’Hôtel sans que l’on ne sache précisément lesquelles, pourrait bien en être l’auteur si l’on se réfère à une étrange sculpture dont on ne connait l’existence que par la photographie consignée dans l’album.

 

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Il n’est pas fait mention dans la liste de la promesse de vente de ces sortes de porte flambeaux et aucune description n’en a été donnée. Leurs tailles ne nous est pas connues. La mention « Legrain Sculpteur » est lisible sur la base de ce qui pourrait être un grand bougeoir avec une terrible chimère aux seins pointus, hurlant la gueule ouverte.
S’agit-il de la même sculpture prise de droite et de gauche comme une fiche anthropométrique ? ou bien d’une paire se faisant face montrant ainsi leurs deux côtés?

Aurait-on marqué deux fois le nom du sculpteur sur la base? Car chaque photographie comporte la mention Legrain sculpteur. Donc il s'agit probablement d'une paire.



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Détail montrant la mention "Legrain sculpteur"

La salle à Manger comporte deux autres terrifiantes chimères hurlantes sur la travée du plafond donnant vers le jardin. Elles se retiennent ou se poussent de leurs griffes et sortent leurs têtes carnassières face à face. Voilà six monstres en une seule pièce, comportant toutes cette même intensité qui inciterait naturellement à les voir comme des filles du ciseau d’Eugène Legrain.


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Chimère nettoyée.  2014