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J’étais autrefois bien nerveux. Me voici sur une nouvelle voie:
Je mets une pomme sur ma table. Puis je me mets dans cette pomme. Quelle tranquillité !


Ça l’air simple. Pourtant il y a vingt ans que j’essayais; et je n’eusse pas réussi, voulant commencer par là. Pourquoi pas? Je me serai cru humilié peut être, vu sa petite taille et sa vie opaque et lente.C’est possible. Les pensées de la couche du dessous sont rarement belles.(1)

Henri Michaux se désagrège et « s’unit à l’Escaut » mais évidement un fleuve semble plus facile pour s’engloutir qu’une pomme ! Il y a donc  de nombreuses portes d’entrée dans cette eau qui « pousse à grand flot »  Il est donc constamment aux aguets, se tenant sur le quai près à l’union face aux navires « de haut bord » qui eux n’ont pas de problème pour s’unir sur le port d’Anvers. Oui c’est bien normal ils sont fait pour ça. Mais s’unir au fleuve pour Michaux, c’est devenir le fleuve et malheureusement outre le fait qu’il est sans cesse en mouvement, il est très difficile pour lui de ne pas se laisser distraire …

« Et puis malgré moi, je regardais les femmes de temps à autre, et ça, un fleuve ne le permet pas, ni une pomme ne le permet, ni rien dans la nature. »  
« Partir est peu commode et de même de l’expliquer »

Car c’est souffrir qu’il faut pour bien partir et donc Henri Michaux tout en souffrant voyaga.
Ce fut l’activité essentielle de son existence. Il parti plus loin que la moyenne des voyageurs.

«  J’en viens à la pomme. Là encore, il y eu des tâtonnements, des expériences; c’est toute une histoire. »

Namur en 1899 va l’emprisonner, le claquemurer dans une Belgique qu'il passera son temps  à quitter, à fuir, à s’en dévêtir. La liberté viendra par l’évasion que procure la lecture intensive puis par ses voyages. Non pas « les » voyages mais bien « ses » voyages.

« Quand j’arrivai dans la pomme, j’étais glacé. »

Le poète, l’écrivain, le peintre, voilà ses titres de voyages avérés. Mais le matelot de 1920 qui part pour l’Amérique du Sud pendant une année avant d’être débarqué est l’objet d’une amusante enquête (2) de Simon Leys qui après avoir lu l’étude biographique de Michaux par JP Martin paru chez Gallimard en 2003; note « Malheureusement sur une question qui m’intéressait plus particulièrement -l’intermède marin du poète- ce remarquable travail m’a laissé sur ma faim »
Car il est, d’après lui, plus que suspect qu’il fut réellement matelot. Il est même tout à fait suspect que Michaux ait été durant cette année 1921 en Amérique du Sud. Abandonnant ses études de médecine, Michaux part pour la France et longe les côtes pour trouver une place de marin sur des bateaux en partance. Il coupe les ponts avec ses parents et erre trois mois jusqu’à Boulogne sur Mer. Cela semble difficile pour lui de se faire accepter comme matelot . Ses faits et gestes sont très partiellement connu par ses lettres envoyés à son ami de collège, Herman Closson, ami de coeur à qui il écrit en juillet 1920 «  D’ici une semaine, je serais très certainement parti » Puis ce fut le silence….. jusqu’a réapparaitre à Marseille en 1921 et retourne tranquilement chez ses parents et effectue sagement son service militaire.

Simon Leys détaille en une très intéressante enquête qui montre les incohérences, les falsifications avec un jeu des lettres subitement disparues dont heureusement des copies réapparaissant, la mise en place d’une énigme qui le laisse perplexe.
Le déroulement de cette année devient un mystère aussi opaque que les onze jours d’absence jamais élucidés dans la vie d’Agatha Christie qui en décembre 1926, disparue puis sans explication reprit le cour normal de son existence.


Michaux voyagera plus tard énormément, allant jusqu’en Chine mais cette expérience de matelot  de l’année 1921 ne donna pas toute la matière littéraire qu’un simple voyage sous mescaline pourra lui offrir plus tard.
 Aucune traces tangibles dans les registres, aucun documents autre que le peu, le très peu de commentaires écrit par Michaux lui même. Son livre si connu « Ecuador » relate un voyage fait sept ans plus tard.. mais des premiers contacts avec l’Amérique du Sud, rien.Alors Simon Leys doute et argumente.
Où était il? Que faisait-il? Les voyages sont l’essence même de sa littérature, de sa poésie et aussi de sa peinture. Voyager par la peinture? Comment faire, si ce n’est voyager en soi même.

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Donc les voyages physiques s 'effectuent aussi dans son propre corps et voilà ce qui est intéressant. Il ne s’agit pas de rêverie ou de rêve éveillé mais bien d’hallucinations liés à la prise d’Alcaloïde créant des effets psychodysleptiques.
 La mescaline tiré du champignon mexicain Peyolt lui ouvrira les portes de l’inspiration bien avant Aldous Huxley. Toute la peinture de Michaux se trouve être sous cette emprise qui l’amène a voir au travers de ces trous dont très jeune il avait déjà conscience .

«  Je suis troué » disait-il.

Mon sang
Le bouillon de mon sang dans lequel je patauge
Est mon chantre, ma laine, mes femmes.
Il est sans croûte. Il s’enchante, il s’épand.
Il m’emplit de vitres, de granits, de tessons.
Il me déchire. Je vis dans les éclats.

Dans la toux, dans l’atroce, dans la transe.
Il construit des châteaux,
Dans des toiles, dans des trames, dans des taches
Il les illumine.

(3)


Ces « voyages » feront l’objet d’une tentative cinématographique expérimentale produite par les laboratoires suisse Sandoz : « Images du Monde Visionnaire »  est un film « éducatif » « didactique » si ce n’est « scientifique » se voulant une fidèle transcription des hallucinations du poète/ peintre sous emprise de Mescaline ou de Haschich .
Réalisé en 1963 par Eric Duvivier  neveu du réalisateur bien connu.
 Eric Duvivier est spécialiste des effets spéciaux. Il fait preuve de beaucoup d’inspiration et est notamment l’auteur des séquences de rêves colorés et hallucinés dans le film inachevé « L’Enfer » d’ Henri Jacques Clouzot.  
Images du Monde visionnaire » s’appui sur le récit de  Michaux intitulé« Misérables Miracles » publié en 1956. Scindé en deux parties, le film semble commencer par une étude clinique pour s’envoler dans un surréalisme débridé.
 La première partie superbement illustré par les dessins si caractéristiques de Michaux  sorte de fourmillement d’image mentale proliférante est présenté par lui même en voix off .
 Entendre Michaux est un témoignage assez extraordinaire car il a savamment  orchestré ses apparitions, ses représentations et aussi ses disparitions.
Le film se déroule de façon hypnotique sinon soporifique, scandé par une composition de Gilbert Amy donnant une étrangeté propre au monde visionnaire des psychotropes utilisés par les psychédéliques. La deuxième partie est consacré aux effets du Haschich. Les images qui s’entremêlent sont plus descriptives plus narratives. Elles en viennent à ressembler fortement à des séquence de rêves expressionnistes, vues dans différents courts métrages d’avant garde c’est à dire de l’entre deux guerre comme Le Cabinet du Docteur Galigari ou La Coquille et le Clergyman dont nous avons déjà parlé ici en d’autre temps . Vue extérieures, personnages et matière en mouvement s’intercalent avec une illustration sonore moins structes que celle de Gilbert Amy. Il est à noter des animations image par image en pâte à modeler qui prennent vie  à grande vitesse.
Partant de masques africains, de visage simplistes pour se déformer en visages  effrayants, effets saisissant atteint par un morphing accéléré . Oeuvre prémonitoire des longues illustrations musicales de Bruce Brikford que l’on peut voir dans le film « Baby Snakes » (1979) de Frank Zappa ainsi que dans le « Amazing Mister Brikford » sorti en 1987. Il est amusant de constater qu’en 1963 il n’y avait pas ces préventions contre les susceptibilités des MIDASS (4); en s’autorisant une séquence où l’on peut voir une mosquée de type Sinan avec des minarets exagérément effilés se transformant en piques sur lesquelles sont embrochés des têtes humaines. Allusion claire à l’orientalité du produit, comme aux pratiques des Haschichien, Nizârite de sinistre mémoire.
 La bande son de cette deuxième partie est faite d’enregistrements plus disparates, de bruitisme, de grincements, de rires hystériques et de croassement de corbeaux. Pleine d’invention, ce deuxième chapitre réveille le spectateur assoupi par la première partie.

 

Michaux-Henri_ Images-du-monde-visionnaire_1963


Brassaï raconte qu’il téléphona à Michaux après avoir vu son film :

Paris, Vendredi 21 février 1964

Moi: J’ai beaucoup apprécié votre film sur le Haschich et la Mescaline . Les incantations et les images extraordinaire crées un effet magique combiné avec une musique excellente.
Quelques fois on en est réellement décontenancé.


Michaux: Je suis heureux de savoir que vous aimé mon film. Vous êtes d’un bon jugement. Le cameramen avait lequel j’ai travaillé à bien compris mes idées et le montage est très consciencieux.

Moi: Je suis déçu que ce film ne soit pas vu par le public car cela ne passera pas au cinéma. Ne pensez vous pas qu’il doit être distribué dans les salles?

Michaux: Oui c’est en discussion. Mais uniquement si le drogué et le médecin qui  ont fait l’introduction du film sont coupés. Mais ils garderont ma voix.

Moi: Ah vraiment. Le film a été montré cinq ou six fois, très peu de personnes ont pu le voir.
La salle de Géographie était pleine à craquer quand j’y suis allé. Je n’ai pu trouver une place. J’ai regardé le film assis sur le sol entre les pieds de Jean Paulhan et Dominique Aury.

From Sayag, Lionel-Marie, Brassaï The Monograph, Boston 2000

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( 1889  - 1984)

Un jour à vingt ans, lui vint une brusque illumination. Il se rendit compte, enfin, de son anti-vie, et qu’il fallait essayer l’autre bout. Aller trouver la terre à domicile et prendre son départ du modeste.
il partit.

(5)

 

 

NOTES

1- "Entre Centre et Absence" in Lointain Intérieur H. Michaux 1938

2-La Belgitude d'henri Michaux in Le Studio de l'Inutilité  Simon Leys 2012

3- Poémes H. Michaux 1938

4- MIDASS  "Descendant d’Immigrés du Maghreb et d’Afrique Subsaharienne" CF: Cyril Bennasar.

5- Difficultés in Lointain Intérieur H.Michaux 1938