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« La Reprise par Inversion » chapitre 1 du Livre d’Orgue d’Olivier Messiaen, composé en 1951, fut pour moi une porte ouverte à deux battants pour rentrer dans le labyrinthe, non encore totalement exploré, de l’un des plus grands compositeurs français. Le choc fut immédiat et l’écoute devait en être sans cesse réactualisée pour laisser le son reprendre sa captation totale de mon esprit. Le fait de savoir que cette pièce d’orgue comportait trois décî-tâlas provenant des mesures rythmiques de la musique traditionnelle indienne n’est pas, évidement, à prendre en compte. La cascade de son sorti de l’orgue effectuait une si puissante impression qu’il fallu de nombreuses écoutes pour dépasser ce premier chapitre et intégrer le "Livre d’Orgue" dans sa totalité. La Musique de Messiaen fut aussi une porte pour appréhender la musique « contemporaine ».

Cliquez sur les mentions rouges pour télécharger l'extrait ou le suivant pour écouter la première minute d'oeuvres, souvent assez longues pour la plus part d'entre elles.


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Surgissant sans préambule, ni premières notes d’introduction, « Partiels pour 18 musiciens » de Gérard Grisey produisit un même effet sur-puissant sur moi. Emporté et statufié par le son venu des cordes et des cuivres, je retrouvais le même sentiment ressenti avec la « Reprise par Inversion. »
Composé en 1975 "Partiels" est la suite de "Périodes pour 7 musiciens" dont le déroulement final est exactement semblable au début de "Partiels" ce qui en fait donc plus qu’une suite mais une continuité parfaite.
Comme l’explique François Xavier Féron dans son article « Gérard Grisey: Première section de Partiels ( 1975) » : « Aborder la genèse de Partiels ne peut se faire sans évoquer Périodes (1974) pour sept instrumentistes car, dans la dernière section de cette partition, Grisey fait jouer par l’ensemble des instruments les composantes d’un spectre harmonique, procédé qui, au regard de son originalité, de ses répercussions sonores, mais aussi de son caractère suspensif, appelait un développement."

"Périodes" et "Partiels" sont devenues en une seule écoute la porte introductive aux « Espaces Acoustiques » de Grisey composés de 1975 à 1985. Oeuvre extrêmement importante, musique envoutante et magique qui devient par la même une introduction indolore et obligée à la musique spectrale.

Partiels

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La connaissance des décî-tâlas ou du spectre harmonique ne sont pas nécessaire à l’appréciation de ces oeuvres qui ont une même direction, une même façon de dérouler les séquences du son en procurant des stilmuli nerveux comparables, en provoquant un plaisir inexpliqué rationnellement. La mise en parallèle ici, de ces deux formidables compositions correspond à un constat. Il est n’est pas dans mon propos d’effectuer une analyse musicologique, de restituer la Musique Spectrale dans une histoire de la musique contemporaine, qui est comme un bloc fermé et inconnu pour une majorité. C’est pourquoi j’utilise ici la première personne, pour montrer qu’il existe des voies d’introduction au néophyte. Des possibilité de créer des mélomanes. Pour demontrer que ce n’est pas une affaire de spécialiste.

La musique d’après guerre comme l’ensemble de l’Europe dévastée s’est reconstruite. Mais la rupture a été brutale. Elle s'est recomposée à partir des dernières avancées des compositeurs les plus innovants comme Debussy, Ives, Stravinsky, Bartok,Varèse, Schoenberg, Berg, Webern. Mais aussi contre le formalisme et une sorte conservatisme figé qui fut la cause de  l’édification d’une tabula rasa des principes musicaux en Europe occidentale. Les recherches, les innovations, les musiques expérimentales liées aux innovations techniques ont coupés les compositeurs du public traditionnel de la « grande » musique ou musique savante qui était tout simplement appelée Musique. Les autres genres avaient leurs appellations spécifiques ( Chansons, Variété, Cabaret, Music-Hall, Rock, Soul etc…) aujourd’hui, elle s’appelle explicitement « Musique Classique » et la Musique Contemporaine peine à en faire partie car leurs publics ne sont pas exactement semblables.
Le sérialisme intégral, l’a-tonalité, la musique aléatoire et les excentricités de toutes sortes, que l’on songe aux « Variations pour une porte un soupir » de Pierre Henry, par exemple. Près de 20 minutes de grincements de porte en 25 mouvements, oeuvre de musique concrète datant de 1963 (qui doit être extrêmement éprouvante à écouter en public assis devant des enceintes acoustiques!) ont coupés un large public des créations actuelles.

Pierre Henry - Variation pour une Porte et ...



L’industrie du disque et les programmations des orchestres privilégiant les versions d’oeuvre du répertoire historique ne facile pas la diffusion de la musique actuelle que l’on pourrait appeler tout aussi bien que contemporaine « musique de notre époque ». Jean Huber nous explique dans « La vraie faiblesse de la musique contemporaine : le « share of Voice » que «  Jusqu'à Mendelssohn (pour schématiser), la Musique jouée en concert est, en quasi totalité, celle du moment, créations ou reprises récentes, de moins de 20 ans. Avec Mendelssohn et jusqu'à la deuxième guerre mondiale, autour de 1945, une part progressivement croissante mais toujours limitée de Musique du Passé, est introduite dans les concerts.
Que s'est-il passé à partir de 1945 -à l'avènement de notre Musique Contemporaine- pour changer la donne si dramatiquement?
C'est la naissance du disque comme produit de consommation de masse. Il permet à tout mélomane de rester dans ses habitudes acquises confortables, donc d'être un conservateur, par convenance personnelle et aussi suite à l'influence du marketing des producteurs de masse (vedettariat, intégrales, collections, récompenses d'interprétations, références incontournables, tribunes comparatives, tournées internationales de concerts mono-programme, etc.).
Avec l'avènement du disque, notamment du 33 tours, l'offre réelle de la Musique Contemporaine, sa part de voix, n'est plus de 80% ou 90% comme au 19ème siècle, mais de quelques 2% ! (et ce pourcentage ne prend en compte que la Musique Classique ou savante qui elle-même ne représente que moins de 10% du total de la musique enregistrée vendue ou bien diffusée par les médias). »


Alors que les expérimentations et recherches sont médiatisés dans des cercles restreint de connaisseurs, les plus avant gardiste des recherches musicales confinent dans un purgatoire certain compositeur ayant fait le choix de revenir vers le public avec une musique tonale et inspirée qui devrait séduire un grand nombre d’amateur.
Pourtant peu écoute Arvö Part, Henrik Gorecki, Einojuhani Rautavaara par exemple, qui font partie des nombreux compositeurs alliant modernité et tradition, créateurs de chefs d’oeuvres à découvrir.
 En mai 2013, la mort d’Henri Dutilleux est passée assez inaperçue hors du cercle somme toute restreint des initiés, en majeur partie assez parisien. La ministre de la culture de l’époque a préférée honorer de sa présence les funérailles médiatiques de Georges Moustaki enterré le même jour. Avez vous écouté le somptueux « Timbre, Espace, Mouvement ou la nuit étoilée » écrite en 1978 ? Qui vous en parle?

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Timbre Espace & Mouvement 2 Henri Dutilleux

 



Nous voilà en territoire connu après l’écoute du début de ce deuxième mouvement «Interlude, Constellations ». Il y a une continuité sensorielle qui lie un grand nombre de pièces de musiquse dans le répertoire personnel de chacun qui ne demande qu’a s’élargir. Lorsque l’on est sensible aux premières mesures de L’Or du Rhin, la découverte d'un compositeur actuel aussi extraordinaire qu’Hugues Dufourt est un pur bonheur.  « Lucifer d’après Pollock » (1993);  « Voyage par delà les fleuves et les monts » (2010) et les fantastiques « Hivers » ( 2001) sont injustement méconnu d’un large public.

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Cette année 2016, la création "Ur-Geräusch" ( Rumeur des âges) aurait du donner lieu à un événement culturel extrêmement médiatisé. Malheureusement, bien que reconnu et célébré, cette première du compositeur est restée assez confidentielle. Le compositeur Hugues Dufourt nous ramène vers la musique spectrale précédement évoquée. Bien qu’ayant utilisé le premier, le nom "spectrale" dans ses écrits, sa musique excède le cadre du spectre harmonique théorisé par Gérard Grisey et Tristan Murail (avec la participation de Michaël Lévinas) au début des années 1970. L’irruption de la musique spectrale fut un grand souffle dans la création musicale..Venue sans prévenir et faisant un bel effet, Ses prémices pouvaient être écoutés dans nombres d’oeuvres de Messiaen, Ligeti ou même Varèse. Les premières recherches et compositions vinrent en 1959 d’Italie, par la personne de Giacinto Scelsi (1905 -1988) dont il n’est pas aisé de trouver les oeuvres…
Le site de Musique contemporaine Info donne du spectralisme une définition très claire :
« La musique spectrale, au sens premier, est fondée sur l'amalgamation spectrale du son musical et sur la perception de ce timbre. D'autres œuvres comme "Atmosphères" (1961) de György Ligeti (et sa micro-polyphonie), "Stimmung" (1968) de Karlheinz Stockhausen (et sa Momentform, prémices de sa période fusionnelle), "Metastaseis" (1954) de Iannis Xenakis (avec ses blocs massiques), "Mutations" (1969) de Jean-Claude Risset et "Stria" (1977) de John Chowning (avec leurs procédés synthétiques informatiques, dérivés ou en modulation) ont aussi influencé l'émergence ou l'installation du spectralisme, comme une démarche innovante de composition, par leur ambivalence harmonie-timbre. »

Atmosphère -  György Ligeti

 



Gérard Grisey est lui, plus synthétique lorsqu’il parle du mouvement qui à la création de "Partiels" en 1975, verra le jour.
 « Nous sommes des musiciens et notre modèle, c’est le son, non la littérature, le son, non les mathématiques, le son, non le théâtre, les arts plastiques, la théorie des quanta, la géologie, l’astrologie ou l’acupuncture. «
Ecrits- G. Grisey  Paris 2008

Sortant des « espaces Acoustiques » l’oreille plus mature, il sera possible d’apprécier la dernière oeuvre de Gérard Grisey datant de l’année même de sa disparition. « Quatre chants pour franchir le seuil » de 1998, méditation musicale sur la mort, plus difficile d’accès mais extrêmement prenante. Le premier chant appelé « La mort de l’Ange » commence par un effet de souffle qui n’est pas sans rappeler le souffle de l’infini, sorte de son des confins de l’espace entendu au début de « The Outer Darkness » sur  " Gates of Paradise" .  Robert Fripp comme Grisey, Dufourt ou Murail doit s’écouter seul et en silence, dans un environnement propice à la méditation contemplative ou à l'instrospection personnelle.

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The Outer Darkness    Robert Fripp

 

 

 Gerard Grisey - Quatre chants pour franchir le Seuil - Chant_1 

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