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Place Charles Garnier à l’angle de la rue Scribe et de la rue Auber, la façade latérale du pavillon de l’Empereur laisse apparaitre une gigantesque bâche avec une photographie très grand format en couleur sur fond blanc.
Le piétons en est écrasé, la différence de taille entre ce panneau ( le toit de l’Opéra culmine à 32m12) et le mobilier urbain et les véhicules est gulliverienne!
Une grosse femme en tenue de sport moulante se déhanche dans une sorte de danse statique. Elle est noire et ses longues tresses fines sont emportées par son mouvement. Les bras au dessus de la tête, légèrement penchée, elle sourit de manière extatique. Le bassin en avant, les genoux déverrouillés comme le dit la formule sportive, les jambes écartées, elle effectue un mouvement « pelvien » bien campée sur ses jambes dénudées, les pieds posés à 11h 10. La photographie donne une excellente image du mouvement. On la regarde fixe et pourtant elle s’anime devant nous. On peut la voir danser.
Que nous dit cette image?  Que vend elle ?
Grand format sur fond blanc, l’image est encadrée de textes. Formules courtes et répétitives, elles ont comme on peut s'en douter, été murement pensées, réfléchies.
 Un gros titre en caractères gras surplombe le tout . On peut lire  « Own the Floor » avec en sous ligne une virgule horizontale qui est un symbole mondialement connu. Instinctivement l’oeil descend vers les chaussures de sport, chaussures que l’on dénommait « baskets » il y a peu. Maintenant il convient de parler de « sneaker »  le véritable terme anglo US pour les chaussures de tennis ou de sport. ( Est ce que cela à voir avec « sneak, sneaked » se faufiler, resquiller, moucharder?  on ne sait .) Il est donc inutile de mettre le nom de la marque en toute lettre. Le « logo » suffit …Logotype qui incite à l’action, au mouvement et qui semble être la marque positive d’un QCM.
« Own the floor » en caractère gras est immédiatement compris par certain, soit parce qu’ils sont bilingues, soit par association d’idées car cela fait référence  à « We own the night » de James Grey avec Joaquin Phoenix ou à « A room of one’s own » de Virginia Woolf.
L’injonction « Own the floor » peut être traduite mot à mot par « appartenez le sol » « soyez propriétaire du sol » , c’est de l’impératif, mais le sens explicite dans la formule américaine est « appropriez vous le sol » ou plutôt «  appropriez vous le plancher », « floor » étant le diminutif de « dance floor ».  C’est d’ailleurs la traduction proposée par voie légale ..Sur le côté gauche il est inscrit en longueur « La piste vous appartient ».
Le message est clair et direct: prenez votre place. Cela est légitime et nécessaire de vous imposer au monde. La formule en anglais doit créer une distance avec l’injonction simple et purement locale, elle renvoie à un imaginaire culturel qui englobe un nouveau comportement social. Les trois formules en plus petits caractères sont comme des slogans qui ont une valeur extrêmement collective ;  « Dansez pour bouger », « Faire »  en général, faites en particulier pour vous unir au mouvement global: « Faire bouger les autres » « Faire bouger le monde » soyez incitatif, tous le monde doit rentrer dans la « danse ». C’est le propos implicite de cette publicité géante. « Dansez pour bouger » est une formule qui relie le sport au plaisir de la danse. Il faut « bouger » , « se bouger »  nos endorphines sont nos alliées, le plaisir et la santé vont de pair.
Pour que les autres bougent, il n’y a pas meilleurs exemple que de montrer le plaisir intense, sans fausse pudeur, sans complexe d’une femme forte pour ne pas dire « grosse » alors que justement le propos est d’enlever tout caractère dépréciatif ou même injurieux au terme « grosse »… Si elle danse, s’amuse et trouve un plaisir physique dans cette danse déhanchée, dans ce « contraposto » rythmé, elle en éprouve par ce biais un plaisir moral qui l’émancipe des carcans du canon esthétique occidental lié à l’objectivation du corps de la femme.
Sur le côté droit en haut est inscrit dans la longueur « The Curve Catwalk »



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JIGGLE YOUR BEAUTY

The UK's First Plus Size Dance Class.
Welcome to The Curve Catwalk; where the beat is louder than people's opinion.

We're building a platform to revolutionise ideologies that dance is exclusive to one body type. Advocating for physical activity being used to enhance our wellbeing, improve our mental health and activate joyfulness.
Our aim is to create a safe space for body liberation and build a community that encourages people to focus on how they feel, instead of how they look.


The Curve Catwalk  est un club de danse situé au GymBox à Covent Garden à Londres. Il propose une sorte de danse gymnique pour personne en « surpoids » ; il faut traduire avec toute la subtilité nécessaire « Curve Catwalk » . « Cat walk »  c’est la marche du chat bien sûr ..c’est donc par extension la passerelle, puis le défilé, puis le podium en lui même. «  Curve » se traduit par courbe, virage, détour, galbe, rondeur…   
« Trouble with the curve » de Clint Eastwood va bientôt comporter une ambiguïté pour ceux qui n’aurait pas vu ce film ( titre en français  « une nouvelle chance » 2012) car « Curve » désigne maintenant un genre bien spécifique de femmes qui ne sont pas celles qui étaient regroupées sous le terme de « grosses » .
 Curve ce sont celles qui ont des courbes et du galbe, ce sont celles que l’on appelle dans le français imagé de l’ Afrique de l’Ouest «  des femmes avec des bagages ». Le corps s’affirme et se libère … « Where the beat is louder than people's opinion. » Tout est dit.  Ce rythme .. ce « gros son » lourd et captivant de l’Électro est plus fort que le quand dira t’on….  ne souffrez pas de ne pas être mince et fine, vous devez vous sentir belles en étant larges et stéatopyges, rondes et stéatoméres…Le regard de l’autre change car l’affirmation sans complexe libère l’oeil.

TT CAT W

 

 

 


Trina Nicolle dont le nom apparait sur le côté droit de l’image, a su faire de ce qui pouvait être pour certain considéré comme un « handicap » ou une incapacité à danser, un atout commercial. 

Elle fonde le Curve Catwalk londonien. Elle obtient un franc succès et une visibilité médiatique. Elle devient l’égérie d’un mouvement porté par la chorégraphe Parris Goebel qui a été sollicitée par la marque Nike.


 

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Sur le site Freepress .com, Parris Goebel nous explique le sens de sa démarche :

« Own The Floor, c’est nous ouvrons nos bras sur le monde. Inviter chacun à devenir propriétaire de son sol. Pour moi, cela signifie posséder votre histoire, posséder votre identité ou votre style, posséder la façon dont vous bougez et ne pas vous en excuser », explique Goebel, une danseuse autodidacte de Nouvelle-Zélande qui a ouvert le Palace Dance Studio et a participé à des compétitions de danse avant d’obtenir sa première grande chorégraphie pour Jennifer Lopez en 2012. "C’est notre appel. C’est le début d’une nouvelle conversation. C’est une nouvelle communauté."


Nous pouvons rapprocher cet appel à une nouvelle communauté à la nouvelle visibilité sur les réseaux sociaux des femmes rondes à postérieurs augmentés. Les courbes prennent le large, les égéries des années soixante dix sont oubliées ( pensez à Anita Pallenberg, Bianca Jagger, Jane Birkin, Pamela de Barres). Il n’y avait pas de place à ce moment là, sur les podiums pour les extra larges et les rondes à formes voluptueuses …Fellini ou Russ Meyer oeuvraient sur les marges.

La culture Rap Hip Hop a commencée à faire bouger les choses en reprenant de la musique jamaïcaine qui avait opté pour le "Twerk" dans ses versions insulaires. Le Twerk, est une danse assez particulière venant du bassin du Congo. C'est un mélange de Mapouka et Soukouss, qui pénètre ainsi la culture afro-américaine. Inspirée de ce que l’on appelait en Afrique de l’Ouest, la « danse du ventilateur » elle permet aux femmes de bouger les hanches et les fesses en se présentant de dos, amenant en rythme à faire tourner les « rondosités des parties charnues » Rien ne vaut des « curves » pour exceller dans cette chorégraphie féminine ..qui sublime le postérieur et hypnotise le mâle.
Mais il est légitime de se poser la question de savoir si cela est une démarche libératrice féministe?


Il est d’usage dans une bonne éducation occidentale de demander une certaine « tenue » aux jeunes femmes. Il était convenu d’apprendre aux petites filles à se tenir sur une chaise les jambes croisées sinon fermées. On se moquait avant l’adolescence de celles qui montraient par inadvertance leurs « culottes ». La façon de danser était à l’aulne de ces prescriptions. Les hommes en étaient eux dégagés au point que maintenant  le « male spreading » devient un sujet de lutte …La virilité affichée par les jambes bien ouvertes allait contre les genoux serrés des femmes qui signifient une non-disponibilité sexuelle. Ce qui induit l’inverse si les cuisses s’ouvrent.
Les nouvelles danses répercutées par les vidéos diffusées massivement d’abords sur M’TV puis par Youtube changent les comportements.  Est-ce une façon de se ré-approprier son corps ou de faire une sexualisation excessive participant à l’objectivation du corps de la femme?

Se ré approprier son corps cela veut dire s’émanciper des injonctions concernant la tenue, la limitation d’une certaine visibilité du corps féminin. La parure, mode et bijoux; la tenue, la grâce et l'élégance sont encouragés mais pas la sexualisation forte effectuée par certains vêtements et certains  comportements. Cela est réservé à une certaine catégorie marginale qui commercialise ces « charmes ». La chevelure est considérée dans certaine civilisation comme ostentatoire et trop attractive. Elle doit donc disparaitre par excès de féminité déstabilisante pour la masculinité qui doit s’extraire de ses pulsions « animales »  Ainsi en est-il chez nous des fesses ? Elles disparaissent d'elles mêmes dans certaine culture alors qu'elles exploseent ailleurs. Il semble que nous soyons dans un entre deux ..mouvant.
Cette danse suggestive ( le body shake ou plutôt le booty shake) est-elle une libération du corps ou un enchainement supplémentaire à l’assujettissement des femmes au désir masculin?  Elles sont soumises à leur désir de plaire et se retrouvent dans l’obligation d’utiliser les codes hétérosexuels qui depuis le fond des âges poussent à la compétition de la reproduction par affichage des « attraits » ..L’attirance est le maitre mot. Mais avec la régulation des rôles et répartition entre actifs, passifs. Il ne leur était pas permis ( elles ne le se seraient pas autorisés) dans les sociétés occidentales d’agiter avec autant instance leur postérieurs
Le twerk serait-il une émancipation ou cécité volontaire par pur auto-érotisme?

 

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Usbek & Rica  Oui le body shake peut être thérapeutique ( et féministe)

Voilà la récupération d’un mouvement déjà ancien, d’une accession via la pop culture des modes afro américaines vivifiées par la culture africaine. L’acceptation des différences est un long chemin dans le Melting pot américain. La musique noire sans cesse récupérée par les musiciens blancs se régénère sans cesse en se radicalisant vers les secteurs encore vierges d’appropriations. Il faut se souvenir d’Elvis the Pelvis …jusqu’aux danses de Two Live Crew. Maintenant le sport s’en mêle …et tout cela pour vendre des baskets blanches qui sont le plus grand des dénominateurs communs de l’uniformisation populaire.
Que nous dit ce panneau immense qui domine nos têtes de piétons et nous voile l’Opéra Garnier?
Il ne nous dit rien de plus que l’époque.
Sur cette photographie, il est à noter que le petit panneau JC Decaux nous informe et nous incite à aller voir une exposition "Hip Hop 360 - Gloire à l’art de la rue »  à la Philarmonie de Paris…C’est la cohérence du propos global. La « culture » est une contre culture qui a réussie. Nous sommes loin de la critique du capitalisme consumériste individualiste des années passées. Il n’existe plus de mouvement « No LoGo » et l’art de la rue devient l’art officiel car la transgression est rentré au musée. Mais les temps de luttes contre l’impérialiste américain sont loin et maintenant comme l’appropriation culturelle est dans le viseur des comportements déviants, comment accepter ou résister à ces nouvelles hégémonies?
Ayons une lecture « progressiste » de ce carrefour parisien à deux pas des grands magasins. La mode se sert d’une certaine idéologie du « bien  être» pour ouvrir ses segments de cibles…
La cohérence des publicités américaines en France est impressionnante: Apple depuis l’Ipod  jusqu’à ses Mac pro à puces M1; Mac Donald festif conviviale et sain, qui inspire une déferlante sur les marques françaises ( comme pour  la campagne de téléphonie Bouygues..) Le monde global est là. Nous sommes dans une mondialisation qui nous émancipe en tant qu’individu débarrassé des carcans d’une culture passéiste. On est comme on est. On profite aussi bien dans l’habillement que par les nouvelles technologies à la facilité confortable du nouveau monde. On existe non plus en se conformant et se confrontant à nos pères et mères mais en embrassant les « influences » les prescriptions des influenceuses en short. Être quelqu’un en ressemblant à tous le monde ..T shirt, jeans, basket, doudoune, casquette, tatouages surtout à l’aise sans contrainte dans le négligé US uni sex …
L’accomplissement personnel passe par le détachement et l’auto construction imaginaire.
 Tout le reste ne serait-il qu’une vision maintenant « zemmourienne » d’une société de repli et de coercition personnelle? Mais ..
Parce qu’il y a un mais…La culture Afro américaine à Paris ne sera que l’apanage de ceux qui s’y reconnaissent ..que faire des autres? Ils consommeront ailleurs… ou grapilleront des bribes pour se sentir intégrés au mouvement. Pas si fédérateur...

« Le contrôle des masses exigeait que les gens comme le monde qu’il habitaient, revêtent un caractère mécanique prévisible et sans aspiration à l’autodétermination. À mesure que la machinerie industrielle produisait des biens standardisés, la psychologie de la consommation tentait de former l’idée d’une « masse » pratiquement identique dans toutes ses caractéristiques mentales et sociales »
Stuart Ewen «  Captains of Consciousness » 1976
Les modes se servent du moment et digèrent toutes les luttes pour recracher des consommateurs. Les communautés sont mises en avant pour les capturer dans une injonction de consommation de produit sensé les émanciper mais en les enfermant davantage dans un particularisme quasi essentialistes.

Les femmes en luttes ne peuvent que voir derrière cette déesse mère en transe, la projection d’une assignation au corps fabriqué par le socle sous jaccent (et solide ) du patriarcat dominateur. Non?


Nous avons échappés aux écrans géants qui cachent l’architecture et captent le regard mais les bâches publicitaires sont devenues des affiches de propagandes consuméristes que ne reniera pas le docteur ou la chorégraphe homonyme. Contrainte de besoin, contrainte de consommation suivant la logique de Jean Baudrillard, la ville se couvre d’immenses photographies couleurs comme un pavois soviétoïde pour le dernier téléphone pliable ou la basket banche à durée de vie limitée.


Le parisien ne reconnait pas sa ville. Il change d’ailleurs tout le temps. La ville se transforme de génération en génération …Mais si la transmission est interrompue nous ne pourrons plus suivre le précepte énoncé par A .H. Tapïnar qui veut que ce soit de la nostalgie de la ville passée qu’émane le visage « réel » de Paris et de tous ses particularismes, même les plus ordinaires et c’est cela qui entretient en nous ce sentiment d’attachement.



 

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