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Daevid Allen enchanta mes années d’adolescence avec ses mélanges de jazz, de rock psychédélique intercalés de longs passages onirico-hypnotiques que l’on appelait « planants ». Mais ces morceaux qui semblent venir d’états parallèles liés au cannabis ou autres substances, sont plus précisément des plages musicales inspirées des expérimentations de musique électronique répétitive.
 Ce foisonnement d’inspirations multiples et d’univers décalé, ce monde de la planète Gong comme le montre brillamment le disque « YOU » de 1974 est une expérience en soi d’éducation de l’oreille pour ceux qui y sont réceptifs.
Daevid Allen déroule une création musicale itinérante faite de multiples rencontres suscitant de nombreux projets qui restent dans une marge créatrice, un entre deux d’avant garde disons plutôt confidentiel. Mis à part l’aventure du groupe anglo-français Gong dont il est l’initiateur et qu’il quitte en 1975, sa production musicale se fera en dehors des circuits de l’industrie promotionnelle Rock.
Australien très tôt fasciné par un mode de vie issu de ses lectures des auteurs de la Beat Génération, il choisit Paris plutôt que Londres où ses relations et sa langue maternelle pourtant le sollicitaient, pour commencer à vivre sa vie d’artiste, sa vie de musicien. Il débarque au 9 rue Gît le Coeur dans un petit hôtel de poètes; le Beat Hôtel.
Nous sommes en 1960, Allen vend l’Herald Tribune au Quartier Latin ( Grand échalas dégingandé au sourire communicatif, il semble être le pendant rappelons-nous, de Jane Seberg en tee-shirt blanc sur les Champs Elysées au même moment ). Il rencontre rue de la huchette aux alentours du Chat qui Pêche, un pianiste de jazz qui joue également dans les clubs de Pigalle pour gagner de quoi vivre. C’est un américain, ils sympathisent, parle de musique et Allen va accéder par ce nouvel ami à la scène jazz parisienne.
 Daevid Allen rencontre donc Terry Riley. Quelles influences réciproques ont-ils eu en ces jeunes années ou ni l’un ni l’autre ne sont encore les compositeurs que l'on connait ? Le monde de l’avant garde du Jazz s'ouvre sans doute pour Allen. Alors que pour Riley, c’est moins perceptible; il est son aîné de trois ans,. Allen et lui s’intéressent aux expérimentations du son à l’aide de bandes magnétiques. Ils « bricolent » ensemble avec ces matériaux naissants.

 

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                  Terence Mitchell Riley

 
TERRY RILEY I


Le monde de Riley ne laissera peu de place aux fantasmagories de Gong …un attrait de l’espace peut être?  Une attirance pour les mystiques orientaux et la musique s’y associant? Cela était assez facilement partagé par beaucoup, en ces temps là.
Terry Riley est communément distingué comme étant un des fondateurs de la musique minimaliste, nous sommes bien loin des foisonnements dadaïstes d’Allen; les parcours seront bien différents et nous ne savons pas s’ils se sont revu.


Terry Riley est américain. Né en 1935 à Colfax CA, il reçut une formation musicale solide. Après des études de piano classique, il entreprend une sorte de révolution sous l’influence de La Monte Young, qu’il rencontre à la Berkeley University de Los Angeles CA.  La Monte Young est le compositeur associé à Riley lorsque l’on cherche les origines du courant minimaliste.
Riley découvre bien vite Coltrane et le jazz d’avant garde. Il gagne sa vie en jouant dans des clubs de Jazz mais de Schoenberg aux solos free travaillés par des bandes magnétiques qui passent en boucles, une nouvelle orientation se dessine. Il rencontre également Chet Baker qu’il entraine dans une expérimentation assez improbable pour l’époque: « il accompagne le trompettiste avec un montage sur bandes mises en boucle de sons de trombone, basse, batterie, de sons concrets et de voix. A travers ce travail sur les bandes magnétiques, Riley développe progressivement un mode de composition et d'improvisation basé sur la répétition de courtes cellules mélodiques. » comme nous l’explique Eric Deshayes ( Neosphere.free .fr)  Ce sera « Music for a Gift » en 1963.


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Terry Riley


Cette voie précédemment défrichée par des musiciens comme Morton Feldman ou Earle Brown donne naissance à une musique qui simplifie à l’extrême les données de départ de la composition. Construite sur un principe rythmique acceptant la tonalité, mêlant instruments et électronique, cette nouvelle école sera dite « minimale ». Deux autres musiciens se feront connaître comme d’éminents représentants : Steve Reich et Philip Glass.

Ce courant musical sortira du quasi anonymat grâce au remarqué « In C » ( ce qui veut dire : En do majeur), oeuvre composée et crée en 1964 à San Francisco. Cette composition arrivera à donner une certaine notoriété à Riley.

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 In C est d’une modernité que l’on pourrait qualifier de dérageante…"Je ne l’écoute que seul; en effet lorsque je l’écoute, ma tension nerveuse monte, je crispe ..". vous dirais-je... C’est une musique qui opère un certain travail sur l’humeur; il faut passer les dix-sept premières minutes pour se laisser emmener et se détendre un peu. Mais comment éviter de s’imaginer ce que peut être un concert où l’orchestre jouerait « In C »  devant un auditoire assis et concentré ( consterné peut être? ). Cela à eu lieu à San Francisco pour sa création en 64, puis à Londres en 68 et sans doute à Paris et New York. Le public dans la salle doit être admirable à observer. Là, certainement pas d’engourdissement comateux comme j’ai pu le voir en 2010 lors du concert de Robert Fripp au Winter Garden du FWTC de NYC.
L’oeuvre de Riley est une partition de 53 phases musicales, les musiciens, dont le nombre peut varier d’une dizaine à une cinquantaine, jouent l’intégralité de ces phases et les répètent plusieurs fois, même autant de fois qu’ils le veulent ou le peuvent, avant de passer au motif suivant. La partition tient donc en une seule page et le temps du morceau oscille entre 45 minutes et 1 heure 30. C’est répétitif à souhait ; les cloches, xylophones et autre marimba grinçant clignotent incessamment, les trompettes soûlantes et hypnotiques reviennent par intervalle en vrombissant; le tout est donc très énervant mais aussi très amusant …c’est une expérience et un apprentissage!..Car faire tourner en boucle, intérieurement, tout ces sons est une bonne initiation aux Mantras, le cerveau se vide une fois la résistance nerveuse dépassée.

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On ne nous en voudra pas de préférer écouter plutôt une composition datant de 1969 appelée « A Rainbow in a Curved Air »  Ce disque permettra à Riley d'avoir encore une certaine visibilité, non pas parce qu’il serait « plus facile »  mais plutôt parce que l’on pourrait le gratifier de plus propice à la rêverie ou à la méditation tout en étant agréablement rythmé sans les répétitions nerveusement difficiles du précédent « In C ».
La première composition correspond à la face A de l’album, elle lui donne son nom: « A Rainbow in a curved air » que l’on peut traduire par : un arc en ciel dans un air courbe »  C’est une pièce à trois mouvements comme une sonate classique.
Le premier, assez rythmé en boucles de clavier électronique, fait très rapidement penser à certains morceaux dont on saisit immédiatement l’influence. Certains musiciens rock, comme Mike Olfield pour son disque à succès « Tubular bells » s’en sont inspirés. Pete Townshend aussi, guitariste et compositeur du groupe The Who, surprendra les critiques rocks par sa longue, très longue phase d’intro jouée au synthétiseur sur le morceau appelé «  Baba O ‘Riley » (le gourou Mehmet Baba et Terry Riley clairement nommés en un hommage assumé )  Cette inspiration peut avoir influencé le commencement  du « tube »  "Won’t get fooled again" .

 Le second mouvement, plus lent et introspectif, s’immisce doucement en nous d’une manière assez anesthésiante pour déboucher sur un troisième mouvement, cadencé par des tablas et des Dumbec égyptiens ( petit tambour portable). C’est prenant et très efficace par son emprise hypnotique; puis le rythme s‘emballe jusqu’au final abrupte qui nous laisse dans un silence assourdissant en une seconde. (Le silence qui suit est aussi du "Riley"!)
C’est à apprécier véritablement après quelques écoutes, le plaisir vient immanquablement lorsque l’oreille est en terrain connu. C’est une musique de solitaire qui comme celle des Medlevi, vous entraîne dans une spirale ascendante ..sorte de moulin à prières musicales, on devient un moulin à prière, il suffirait d’écarter les bras et d’ouvrir les paumes vers le ciel.

 Le deuxième morceau ( Face B initiale) se nomme "Poppy Nogood and the Phantom Band »
Que l’on pourrait traduire par Poppy Nogood et le groupe fantôme . Poppy Nogood étant peut être un patronyme qui désignerait un petit chien pas sage?  L’ouverture est progressive comme un son qui viendrait de loin ..le son prend de l’ampleur; Riley y joue de tous les instruments ( le saxophone trouvera quelques réminiscences dans les glissando de Jimmy Page, plus particulièrement dans « In the Light » et « In my Time of Dying » dans une moindre mesure) L’utilisation de boucles musicales pré-enregistrées diffusées par deux magnétophones reliés entre eux, créer ce qui semble bien être le groupe fantôme jouant derrière Riley qui improvise des envolées de saxophone . Cette trouvaille de génie sera une source d’influence pour bon nombre de jeunes musiciens fascinés par cette nouvelle approche du son et de son utilisation en séquences répétitives.
Création de 1967, enregistrée en 1969, ce morceau est donc extrêmement important par les suites qu’il pourra occuper dans le travail respectif de Brian Eno et de Robert Fripp, ainsi et surtout dans leur collaboration en 1973.

 

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FRIPP & ENO


Le « No Pussy Fooding » est un enfant du « Poppy Nogood ». Ce disque à la pochette énigmatique et froide qui trônait chez les disquaires à longtemps exercé chez moi une certaine fascination. La pose de Brian Eno, bien de face  dans son reflet alors que Robert Fripp montre un trois quart est étrange. Le mobilier de plexiglas, le présentoir en guitares miroirs, le mannequin transparent et enfin le jeu de réflexion en abime…précurseur de bien des ambiances futures ( Il suffit d’avoir vu la « chambre en Réflexion du décorateur Thierry Lemaire présentée à l’exposition AD Intérieures 2019 à Paris )
 La musique remplit aisément ce que la pochette semblait proposer. Le premier morceau de 21 minutes appelé "The Heavenly Music Corporation » en est la face A, le morceau en évidence. C’est directement une hyperbole du "Poppy Nogood and the Phantom band". L’on pourrait se demander pourquoi ce disque ne s’appelle-t-il pas « The heavenly music corporation » ? Mais la filiation entre les deux compositions étant si évidentes que le choix du titre de l’album ne peut être qu'une sorte de clin d’oeil.  Que veut dire No Pusssy Fooding ? Ce ne semble pas une référence drolatique à connotation graveleuse, nous sommes en 1973;  Mais bien plutôt une allusion à peine voilée, le pendant du «  puppy » pas sage serait «  pas de nourriture pour le chaton » !

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A la treizième minutes du morceau  « The Heavenly Music Corporation » l’on entend, assez saturé, un riff de guitare qui me trouble car j’y vois une référence; mais ne parvient pas à savoir laquelle. Plus loin, à la dix septième minutes, le son de Fripp s’envole et prend le pas sur les boucles d’Eno. La séquence finale est aussi à rapprocher d’une composition du regretté compositeur Johan Johannsson, « The Beast »  (2015) que l’on entend dans le film « Sicario » de Denis Villeneuve. Comme le long final de Poppy Nogood qui est une sourde vibration, un son grave qui apaise et se répand en pulsation, la chute est brutale sans crescendo sans signe avant coureur. Le son se coupe net pour le silence …(  et ce silence c’est encore du Riley, n’est ce pas ?)

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De cette première collaboration si réussie suivra en 1975 le disque « Evening Star » monument de l’ « ambiante musique ». La pochette, illustrée d’un tableau de Peter Schmidt avec ce graphisme adéquat, est en parfait accord avec la musique. Les claviers multiples, les synthétiseurs en boucles, la guitare minimale de Fripp tout en glissando sur des chapelets de notes claires et vibrantes sont vraiment l’avant et l’après de leurs travaux de création personnelle. C'est la matrice et l'aboutisssement de la « Discreet » musique d’Eno et des « Landscapes » de Fripp.

 

ENO

Brian Peter George St. John le Baptiste de la Salle Eno


BOWIE & ENO


 David Bowie et Brian Eno racontent avoir assistés à la performance d’un compositeur minimaliste: Philip Glass. Le « Music With Changing Parts » qui fut joué en 1971 au Royal College of Art de Londres les à fortement impressionnés, ils s’en souviendront.
Six ans se passent avant qu’ils ne commencent à collaborer à ce qui va s’appeler "la trilogie Berlinoise" de David de Bowie, comprenant les albums  « Low » et « Heroes » sortis en 1977 et « Lodger »  de 1979.
L’influence de Brian Eno y est prépondérante. Dans les compositions communes, tout le travail de clavier d’Eno sont une filiation des recherches musicales initiées par l’écoute des compositions de Terry Riley et de Philipp Glass, sublimées par la collaboration « Frippienne ».
Tout le travail effectué pour son  « Discret Music » viendra irriguer cette collaboration. L’aventure berlinoise de Bowie se situe dans sa biographie au moment charnière où il quitte Los Angeles pour s'échapper de son addiction à la cocaïne. Les nouvelles influences musicales sont un chemin d’évasion. La présence de Brian Eno montre que Bowie était extrêmement intéressé par ces chemins de traverse. Il est à noter aussi l’influence d’Edgar Froese, influent compositeur allemand, fondateur du groupe Tangerine Dream, que Bowie rencontreà ce moment là. L’ambiance de Berlin Ouest, ville insulaire fera le reste. Ce carrefour d’influences va donner un relief très particulier au nouveau Bowie qui introduira une sorte d’avant goût de "Krautrock" aux deux premiers disques de 1977. Le Krautrock est un genre musical né en Allemagne de l’ouest, il est une variation de musique électronique post rock dit progressif. Il ne s’exportera que par quelques-uns de ses représentants les plus illustres comme Klaus Schulze et Kraftwerk.

 

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Les morceaux Warszawa et Substerraneans de "Low" sont vraiment de l’ « Ambiant Music »;  ainsi de Moss Garden et Neuköln du disque suivant « Heroes ». Ce sont de superbes compositions instrumentales signées Bowie / Eno très innovantes, elles donnent une texture toute particulière à l’ensemble de ces deux albums.
Le morceau titre  « Heroes » composé aussi à deux mains mais avec des paroles de Bowie s’imposera comme une sorte d’hymne générationnel. C’est une vision déclamée comme une  prière, initiée par la vision de Tony Visconti ( son ami et producteur et marié au USA) embrassant sa maitresse allemande près du Mur. 

Chanson d’espoir à connotation mélancolique :


I, I can remember (I remember)
Standing, by the wall (by the wall)
And the guns shot above our heads (over our heads)
And we kissed as though nothing could fall (nothing could fall)
And the shame was on the other side
Oh, we can beat them, forever and ever
Then we could be heroes, just for one day

Je me souviens (je me souviens)
Debout, près du mur (près du mur)
Et les fusils ont tiré au-dessus de nos têtes (au-dessus de nos têtes)
Et nous nous sommes embrassés comme si rien ne pouvait tomber (rien ne pouvait tomber)
Et la honte était de l'autre côté
Oh, nous pouvons les battre, pour toujours et à jamais
Ensuite, nous pourrions être des héros, juste pour une journée


Le duo Bowie /Eno fait appel à un autre duo créatif et très prolifique dont nous avons parlé précédemment: le duo Eno/Fripp. Il n’est donc pas étonnant que Brian Eno ait demandé à Robert Fripp de venir à Berlin pour jouer les parties de guitares solo.  
 Le journaliste Rob Hughes racontera en 2015 dans le magazine Classic Rock que Fripp qui vivait à NYC, reçu en Juillet 1977, un appel téléphonique de Brian Eno lui disant qu’il travaillait avec David Bowie à Berlin et qu’ils pensaient à lui. Il lui demanda s’il serait intéressé de jouer une sorte de « Hairy rock’n roll guitar » sur l’album. Fripp répondit qu’il n’avait pas joué sérieusement depuis trois ans et que s’ils étaient prêt à prendre ce risque, lui aussi!  Il reçu donc un billet d’avion de première classe à destination de Berlin Ouest!

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Brian Eno, Robert Fripp, David Bowie  -  Berlin 1977


 Malheureusement la présence de Robert Fripp n’est pas crédité sur la pochette du disque de 77, ce qui donna lieu d’ailleurs à des controverses car cette injustice, due à des sombres interférences de droits et de contrats syndicaux se répétera avec le disque de Bowie « Scary Monster » de 1980.
Cette collaboration est importante car « Heroes » est le fleuron de cette fausse trilogie, en effet  « Low » fut enregistré en France, puis plus tard "Lodger" à Montreux en 1979. Ce dernier opus ne présente plus cette étincelle d’inventivité liée aux influences fortes de Riley et de Glass. Fripp y est absent et la collaboration Bowie / Eno prendra fin sans bruit avec le retrait d’Eno. L’album qui ne comporte pas ces compositions instrumentales si caractéristiques s’oriente vers une Brit-pop d’une toute autre direction.
Il est à noter pour la petite histoire, que les parties de guitares seront alors tenues par le fameux Andrian Belew, débauché par Bowie du groupe de Frank Zappa. Belew deviendra ensuite le guitariste du nouveau King Crimson réactivé par Fripp !


La sortie du disque Heroes sera très remarquée; un nouveau son, un nouveau Bowie, une sorte de nouveau départ créateur d’ une « Cold wave » prolifique.
Élu album de l’année par le New Musical Express et le Melody Maker. Par un trouble jeu circulaire, l’influence d’Heroes se nourri alors de sa propre influence comme un arroseur arrosé. La musique "minimale"  venant d'écoute de musiques extérieures comme celle de Ravi Shankar; donne naissance par David Bowie à une nouvelle lecture et composition.
En effet Philipp Glass composera la symphonie n° 4 « Heroes » en 1996 , après la « Low / Warszawa » symphonie n °1 en 1993. Composition « d’après » la musique de Brian Eno et David Bowie, nous renseigne Philipp Glass. Superbe alliance d’influences, les thèmes connus d'Eno/Bowie s’entremêlant avec des volutes de cordes montantes dans une sorte de spirale hélicoïdale remarquable. Le lien entre les deux mondes se faisant en aller et retour. La musique symphonique minimaliste expérimentale de Glass, revivifiant des musiciens arrivés au bout de leurs expériences de « Glam rock » : Eno quittant Roxy Music et Bowie organisant la mise à mort de Ziggy Stardust;  se voit par un effet boomerang revitalisée par leurs compositions.

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La trilogie berlinoise fut donc magnifiée en retour par sa reprise avec orchestre. Commencé par la symphonie n°1 « Low », puis la par la n°4 « Heroes » puis   récemment  par la symphonie n°12 datant de 2019 intitulée « Lodger », ces trois oeuvres où tout le particularisme de Philipp Glass trouve sa mesure, sont une infime partie de son prolifique travail..Il suffit de consulter la page d’encyclopédie Wikipedia de l’ensemble de ses compositions pour en prendre conscience.

Jay Hodgson, de l’University of Western Ontarion écrit dans « Popular Music Studies »

« La méthode de composition que Brian Eno a conçue pour créer «Discreet Music» ( Musique discrète) est une adaptation lâche de la séquence de décalage temporel qu'il a câblée ensemble pour Robert Fripp sur «The Heavenly Music Corporation» qui, elle-même, était une adaptation lâche de la séquence de décalage temporel que Terry Riley a réunis la décennie précédente sur des morceaux comme Music For 'The Gift', Bird of Paradise, Dorian Reeds et Poppy Nogood et le Phantom Band. Ceci est devenu le modèle pour les expériences « ambiantes » de longue durée de Brian Eno pendant le reste de la décennie. »»

 La musique minimaliste électronique de Riley sera donc comme nous l’avons vu, un puissant courant d’influence allant irriguer la dite musique « space rock ». Le Tangerine Dream comme Klaus Schulze y trouveront matière à exploiter cette nouvelle direction. Même si le monde de la musique de l’industrie rock est bien différent de celui de la recherche d’avant garde; le succès du disque « A Rainbow in a curved air » de Riley en étonna plus d’un chez Columbia record.
L’oeuvre très fournie de Terry Riley se dévoile dans sa discographie qui s’égrène d’années en années, montrant un nombre impressionnant de nouvelles rencontres et de collaborations fécondes.
L’une des dernières, en date de 2019, voit la sortie d’un nouveau disque, Sun Rings.

 

 

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TERRY RILEY II


La NASA voulait une musique pour célébrer le programme « Voyager » Ces missions dont on ne parle malheureusement pas assez en France, sont des aventures fascinantes et évidemment toujours actuelles. Les sondes Voyager I et Voyager II qui furent lancées en 1977, émettent toujours des informations. Ce sont deux bouteilles à micros dans la mer infinie de l’espace interstellaire.
 A la fin des années 90, la NASA demanda à David Harrington, le fondateur du Chronos Quartet, de trouver un compositeur pour cette commémoration. Le choix de Terry Riley s’imposa très simplement. C’est lors d’une session de travail au Skywalker Ranch ( cela ne s’invente pas !) avec le Kronos Quartet qu’il fut pressenti. Harrington, violoniste fonda son quartet en 1973 à San Francisco. Cette formation est une étape essentielle dans le cheminement de la musique dite « vivante » (bien que je n’aime pas ce titre qui suppose des musiques mortes). Le Kronos Quartet joue des oeuvres contemporaines et devient un découvreur de jeunes talents. Harrington depuis de nombreuses années organise des « créations musicales » extrêmement éclectiques.  Lors de ce travail au ranch, Harrington explique à son ami Riley qu’il a été jusque dans l'Iowa pour rencontrer un astrophysicien du nom de Donald Gurnett car celui-ci avait capturé depuis de nombreuses années les sons de l’Espace!
Ces sons, collectés depuis les sondes Voyager grâce à des appareils de sa fabrication, sont compilés dans des bandes magnétiques qui n’attendent qu’a être écoutées. Terry Riley alla donc rencontrer Gurnett à Iowa City. Pour lui ce fut «  one of the most fascinating and inspiring days with this amazing man » ( les jours les plus inspirés et fascinants passés avec cet homme extraordinaire)»  Ce qu’il s’imaginait être un rendez vous d’une heure devint une journée entière avec un bon dîner rajoute-il.  

 

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T. Riley & D. Gurnett


De retour chez lui, il s’immergea dans ses sons venus des confins: « mostly raw grainy sound » ( plutôt des sons bruts et rugueux)  Garnett avec ses prototypes, pu détecter des fréquences d’ondes audio se propageant dans le gaz ionisé, c’est à dire le plasma, qui entoure la Terre. C’est ce que l’on appelle la « magnétospère ».
Certains de ces sons ont pu être enregistrés du sol: des souffles, des sifflements appelés « Whistlers ». Les physiciens pensent que certains viennent des éclairs en haute altitude mais bon nombre d’autres sont de provenance inconnue.
Depuis le lancement des sondes Voyagers, le matériel  accumulé s'est enrichi. Les ondes magnétiques provenant des capteurs sont appelés « Sons de l’Espace » les « ion acoustic waves » les oscillations d’ondes dans des particules chargées d’électricité.
« Rappelons que dans l’espace personne ne vous entendrait crier. L’onde sonore a en effet besoin de matière pour se propager par une succession de compressions et de dilatations du milieu dans lequel elle est produite. Dans le milieu interstellaire, la densité de matière est beaucoup trop faible pour que le son puisse y prendre appui et se propager. Des ondes de plasma aux émissions radio de Saturne, en passant par le chuchotement des lunes de Jupiter, il est en revanche possible de convertir en lecture « audible » les ondes propagées dans l’espace. Il en résulte des pistes étrangement belles, et d’autres plus désagréables. »
Nous renseigne Brice Louvet, rédacteur du site SciencePost.


 Terry Riley se lance dans un travail de modélisation de ses sons pour qu’ils puissent être en interface avec ses compositions joués par le Kronos Quartet. Il puise dans le matériel collecté par un jeune électro acousticien qu’il embauche, David Dvorin. Il travaille sur les bandes laissées par Gurnet pour sortir un échantillonnage utilisable. Il y intègre un mantra récité par l’écrivaine Alice Walker qui le tenait elle, d’un moine vietnamien, Thich Nhat Hahn, maitre en méditation «  One earth…one people..one love »
Le disque Sun Rings est une pure merveille de musique qui retardée par la catastrophe du 9/11 peut enfin être écouté en 2019. Le premier mouvement est une exploration où la voix de Gurnett se fait entendre parmi des souffles de l’espace, des crissements, des cliquetis de recherche de fréquences, c’est une introduction une mise en situation. L’esprit est capté, les sens s’éveillent. Le deuxième morceau « Hero in danger » est vraiment musical avec de sensibles tablas se mélangeant aux cordes du quartet. Les graves en contrepoint des aigües puis une tension se créée à la cinquième minute avec les sons de l’espace en arrière plan couverts par le grave du violoncelle. C’est extrêmement prenant, très beau dans sa mélancolie forte. Tout le disque se déroule en phase de tension alternées de détente grâce à un violon quelque fois assez joyeux.

Earth Whislters comporte des choeurs en gujarati puis en anglais, le tout est d’une pureté déconcertante ..jusqu’au « we must learn to depend on vast motionless throught » scandé par le choeur à six voix dans «  Prayer central » qui se termine dans des murmures…c’est alors le « Venus Upstream » à écouter à fort volume, les cordes sont entremêlées de bruitages et de sons répétitifs …cabrure extrême jusqu’au mantra final «  One Earth….one People …One Love » récité par Alice Walker…Superbe finale.


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Kronos Quartet

Nos installations personnelles audio ayant fait beaucoup de progrès depuis ce que l’on appelait la chaîne Hi-Fi.  Le disque (au format FLAC ou Aiff  ou même Mp3) restitue maintenant une qualité de son absolument fantastique que le sillon n’avait pas avec une installation standard …à fort volume la musique nous enveloppe, nous capture en provoquant pour peu que vous ayez des dispositions ( pour peu que vous ayez pris aussi des dispositions: seul ou à deux en silence, au calme, dans une position toute réceptive à votre écoute) une expérience extra sensorielle génératrice de beaucoup de plaisir.
Le Kronos Quartet est une excellente passerelle vers des musiques à découvrir.


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Comment évoquer le monde de John Zorn ? Pour ceux qui ne le connaisse pas, il est illusoire ici d’en faire une présentation cohérente; à chacun d’avoir la curiosité de voir la complexité d’influences et l’énorme production de ce génie musical.
Son retour vers la musique classique se fit selon lui, grâce à la commande d’une pièce pour quatuor à cordes effectuée par le Kronos Quartet en 1998  ( Cat O’Nine tails / chat à neuf queues). Zorn est un personnage fascinant, controversé car imprévisible et inspiré. Saxophoniste, multi-instrumentiste, producteur et compositeur …Il déroute le néophyte.
Plongez vous dans ses « Book Beri’ah » aux pochettes ésotériques, compositions allant du jazz au métal ( cf Cleric etc…) le reste est à découvrir…

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J’aime énormément l’album de 2014 « Transmigration of the Magus » qui vous apaise comme un baume. C’est à la première écoute assez déconcertant, comme quelque chose d’hybride qui glisse sur vous si l’esprit ne domestique pas oreille. Puis cela vous captive ….
John Zorn a travaillé avec énormément de musiciens, Il faut prendre le temps de lire sa fiche encyclopédique sur Wikipedia, la version française est aussi fournie que l’anglaise ce qui est à saluer ( Les versions allemande et espagnole sont beaucoup plus courtes!)




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Pour continuer cette Suite Musicale,  j’évoquerais une composition de Tan Dun datant de 2014: « The Wolf ». Concerto de contre basse en trois mouvements ( Largo melancolica, Allegro/ Andante molto/Allegro vivace) interprété par le bassiste Dominic Seldis et le Royal Concertgebouw Orchestra. Vingt minutes de plaisir pur ( surtout le Largo Melancolica) aux confins des influences à décortiquer. Les compositions teintées de mysticisme d’une autre oeuvre appelée  « Water Passion » sont à découvrir ainsi que le « Ghost Opera » joué par le Kronos Quartet en 1997. Tan Dun illustre la tradition millénaire chinoise de l’opéra fantôme où l’exécutant dialogue avec sa vie ancienne et future, instaurant un dialogue entre le passé et l’avenir, entre l’esprit et la nature.
Sur le même disque que celui présentant « The Wolf » il y a une composition de Richard Rijnos dont il faut parler.

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La tension extrême de « Fuoco e Fumo », composition de 15 minutes écrite par Richard Rijnvos après l’incendie de la Fenice me plonge dans un état quasi cataleptique, c’est un tournoiement hypnotique âpre et violent qui embrase. Cette composition fut jouée pour la première fois en 2015 à Amsterdam sous la direction de Daniel Harding. Sur le site personnel de Richard Rijnos, on peut lire cette critique de F. Van der Waa du Journal De Volskrant datant du 15 juin 2015 :
«  En quinze minutes, un jeu raffiné se déroule avec des sons gonflants et décolorants pleins d'explorations harmoniques et de couleurs éclatantes. Un accord fondamental sert de colle, brillant constamment à travers le tissu, bien qu'il soit finalement enneigé par un mélange de notes de basse pulsantes. [...] Le fait que le Royal Concertgebouw Orchestra ait commandé cette œuvre à Rijnvos en dit long sur la stature du compositeur »
Voilà qui provoque chez moi un état comparable à ceux suscités par l’écoute des « Espaces Acoustiques » de Gérard Grisey  ( Prologue / Période / Partiels) dont j’ai évoqué la puissance dans un  précédent article de ce blog: « Eloge du Spectre » en 2016 . Il sera bien temps de revenir vers Grisey lorsque j’aurais enfin lu ses « Écrits ou l’invention de la musique spectrale » publiés en 2008 par MF Éditions à Paris.



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Ce qui nous amène pour conclure, à évoquer le « Tombeau in Memoriam Gérard Grisey » du compositeur français Philippe Hurel, composition de 13 minutes 45 présentée sur l’album «Loops » sorti en 2006.  La frappe violente du piano rageant, cadencé par un sprint de percussions est une progression enivrante vers enfin la douceur et l’introspection …C'est une musique puissante qui parle au reptilien comme au cortex, les sens se chargeant d'irradier en nous une sensation assez unique.

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Hurel a bien connu Grisey, il écrit dans son livret  :« Par deux fois, Gérard se retourne en tirant le bout de la langue sur le côté de la bouche, signe habituel de son étonnement ou de son contentement. Il prend un plaisir évident à l'écoute de la version que nous lui proposons. Ma petite « crève » s'en trouve momentanément guérie et je sors rapidement de ma torpeur tant la musique est belle et nouvelle. » Ce texte provient de la note de programme sur la base Ressource de l’IRCAM (Ici)
C’est extrêmement touchant ..Grisey est mort trop jeune, le 11 novembre 1998, à 52 ans.