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« Je partirai d’une idée très simple: ce qui sépare et ce qui unit les hommes »

C’est en ces termes que José Maria Sert expliqua en septembre 1934 au journal de Genève ainsi qu'à l’écrivain Jean Martin, son projet de peinture monumentale pour la salle du Conseil de la toute nouvelle Société des Nations dont le siège venait de sortir de terre dans le parc de l’Ariana à Genève.
L’immense bâtiment réalisé entre 1929 et 1937 par un collège d’architectes Italien, Suisse, Français et Hongrois, constitué respectivement de Carlo Broggi, Julien Flegenheimer, Camille Lefèvre et Joseph Vago se vit pourvu de donation venant du monde entier.

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 La création de la société des Nations au lendemain de la grande guerre qui avait ravagé les peules, était l'espoir d’un âge de paix internationale. Le gouvernement de la République espagnole proposa par l’entremise de l’écrivain diplomate Salvador de Madariaga, le très admiré Sert qui déjà était au travail pour la décoration du grand hall du Rockefeller Center de New York. L’Espagne ne pouvait que souscrire avec enthousiasme au projet d’organisation des états car ce que l’on appelait «l' Ecole Espagnole » venait tout droit de l’Université de Salamanque qui fut dès le XVI ème siècle sous l’égide du dominicain Francisco de Vittoria, les concepteurs et théoriciens du droit international en formulant la notion d « Orbis » c’est à dire en avalisant la notion d’un monde constitué d’entités politiques devant se réguler par la loi.

Sert, peintre international et monumental ne pouvait qu’être à la mesure du projet. Le français Joseph Avenol, secrétaire général de la SDN en 1933, fit le voyage en Espagne accompagné de plusieurs des architectes. Ayant visité la cathédrale de Vich, le grand oeuvre de Sert, il écrivit à son adjoint, Pablo Azcarate: «  J’avais assurément très souvent entendu parler de Sert: Je ne connaissais pas ses oeuvres…En faisant la découverte des oeuvres de Sert, dont je ressens encore la puissante impression, j’ai éprouvé une grande inquiétude. Je me suis demandé si, en attribuant seulement une salle de commissions à la générosité du Gouvernement espagnol, nous ne commettrions pas une erreur irréparable. De tout ce que nous connaissons parmi les dons annoncé, rien n’égale de bien loin la grandeur et le génie de Sert. Dans l’ensemble du Palais, reléguer dans une salle de commission, même,dans l’une des plus grandes, une oeuvre de cette puissance, c’est déséquilibrer complètement la décoration. De l’avis des deux architectes et le mien, cette oeuvre doit être mise au tout premier plan et, j’ajouterai, devenir le centre de la décoration »

 

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Après quelques tergiversations quant au "centre de la décoration" à savoir la galerie des Pas Perdus ou alors la salle du Conseil , c'est celle ci qui fut finalement retenue. Sert signa un contrat en 1935 qui l’engageait à réaliser une oeuvre de 435 m2. Il s'agissait  pour lui de faire de cette Salle du Conseil un tableau à part entière : «  No realizo un cuadro para una salo sino que hago de una sala un cuadro  » ( "je ne réalise pas un tableau pour une pièce mais d'une pièce fait un tableau" in M.Castillo 1947)

L’immensité de la tache était à sa mesure car il réalisait au même moment les gigantesques toiles commandées par John D Rockefeller pour le General Electric Building de New York. Sert, comme la famille Tiepolo en son temps, travaille vite. Il réalise des « Bocetos » ( ou Bocettos en Italien) c’est à dire des esquisses peinte assez poussées qu’il assemble dans des maquettes en trois dimensions.
 Un métrage très précis des lieux à décorer lui permet de peindre sur toile à Paris. Puis ces toiles sont envoyées et marouflées in situ soit sur les murs directement soit sur des panneaux de bois fixés aux murs. C’est ainsi que travailleur infatigable, il s’entoure d’assistant pour tous les travaux préparatoires comme pour les mises en place des personnages d’après ses maquettes préalablement  mises aux carreaux. Le premier d’une équipe de six à sept peintres et le plus fidèle de ses collaborateurs fut Luis Massot, catalan comme lui, qui restera à ses côtés jusqu’en 1945.

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Salle du Conseil Genève


Sert n’utilise pas de modèles vivants. Ce ne semble pas dans son caractère que de vouloir diriger une cohorte d’homme et de femme nus en composition plus ou moins fantastique sinon héroïque. Il utilise plutôt le mannequin articulé qu’il assemble en groupe pour ensuite par les photographier, les dessiner puis peindre ses compositions. Il peint avec un mélange de glacis et vernis contenant du sépia, de la Terre de Cassel, de l’Ombre Brulée et du Brun Van Dyck. Les fonds  sont d’or ou d’argent verni. Cependant les rehauts de couleur ne sont pas rares, comme en témoigne magnifiquement le rouge carmin des tentures du salon de Maurice de Wendel visible à Carnavalet. Sert eu plusieurs ateliers à Paris, le premier rue Barbey de Jouy, fut aussi sa résidence. Il organisa un grand espace de travail, rue de la villa Ségur dans un bâtiment d’angle de grande proportion  d'à peu près 30 mètres de long pour 10 de large, subdivisé en deux niveaux de tailles inégales. Le rez de chaussée très clair et luxueux pouvait servir de salle d’exposition et de réception. Le sol de marbre et les formes très sobres donnaient une modernité que l’on ne retrouvait pas dans son appartement du 252 de la rue de Rivoli où une accumulation très dix neuvièmiste de collectionneur règnait.

 

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Atelier de la rue de la Villa Ségur


L’étage supérieur est «  Santa Sanctorum ».  Personne n’y était autorisé, seul ses assistants pouvaient y pénétrer. Porte infranchissable même pour ses amis intimes et même, dit-on à sa propre épouse que se fut Misia ou Roussy.  L’atelier est un lieu secret ou toute élaboration doit se faire dans la concentration et le zèle du perfectionniste. Sert travaille les corps, les visages en salis d’or, se gardant des lumières pour les faire venir de l’extérieur de la toile, en réverbération .

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Salle Francisco de Vitoria  1938


« Lo que separan y lo que une a los hombres » est une composition intégrée à la salle du conseil, c’est à dire qu’elle couvre les murs et plafond en participant à l’architecture. Elle devient architecture en intégrant les deux couleurs dominantes des murs et des mezzanines. Le gris chaud et le laiton de couverture des balcons et mains courantes des escaliers. La grande composition de rideaux s’ouvrant sur de faux ronds de bosses rythme les allégories qui s’entremêlent. Six rideaux aux angles retenus, découvrant sept grisailles de grandes tailles.
Sert reprend des compositions déjà visibles au Rockefeller Center, il créé des variantes mais son propos est le même. L’optimisme sous tend les figures symboliques qui célèbrent les plus hautes aspirations vers la paix, le progrès, la concorde entre les nations pour le bonheur du genre humain. Les grisailles placées aux angles sont des allégories représentant: L’intelligence, la Justice, la Force et la Loi, qui s’entremêlent avec une trilogie:  l’évocation de la Paix située au milieu du mur central puis de part et d'autre: La mort de la Paix et la renaissance de la Paix.

Les lourds rideaux de couleur or présentent les forces en présence pour l’élaboration du monde nouveau. L’espérance, le progrès de la science, le progrès social, le progrès technique et inséré dans la trilogie de la paix, les vainqueurs et les vaincus. Sert montre bien par cette disposition sur le mur central que les vaincus et les vainqueurs sont partis prenantes pour l’édification de la paix future.

Le prix Nobel de la Paix de 1933, Sir Norman Angell déclarant dans son discours « les vainqueurs sont aussi des perdants » montre la justesse du propos, incitant ainsi les peuples à se concerter pour terminer les conflits dans la concorde. Car les vaincus ne le sont que trop pour ne pas leur donner des envies de revanche. Les « réparations de guerre » devant être prises dans un tout autre esprit que la vengeance amenant la ponction destructrice de richesse. Malheureusement, il fallut un autre conflit mondial pour mettre en pratique cette évidence, mise en place avec la reconstruction américaine du Japon et de l’Allemagne de 1945 car trois ans après la réalisation de ces peintures, l’Europe explosait de nouveau le monde.

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Les vainqueurs, l'Evocation de la Paix, les vaincus


Le plafond est une des pièces majeures du propos élaboré par Sert. Le cahier des charges signé avec la République le 11 septembre 1935 stipulait bien « qu’au plafond serait représenté le Maitre Francisco de Vitoria montrant la voie aux juristes qui élaborèrent les règles du droit international »
Sert dans une colossale étoile de bras musculeux montre les cinq parties du monde formant la clef de voute allégorique du propos. Les géants se tiennent sur des hauts murs entourés d’une foule écoutant dans un désordre exalté, la leçon de Salamanque dont on voit le clocher de la cathédrale s’élever dans l’or du ciel. Comme pour la commande de Rockefeller, les géants sont présents au plafond pour faire paraitre le ciel plus haut et symbolisant la puissance de ces idées, ils nous aspirent vers une identification bénéfique.

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Plafond "La solidarité des peuples "ou "la Leçon de Salamanque"

Les grands idéaux de Sert furent malheureusement fort malmenés bien avant la conflagration mondiale de 1939. Il acheva ses toiles en mai 1936 à Paris puis les compositions furent envoyées à Genève pour y être installées. L’inauguration était programmée comme une étape radieuse dans son parcours plein de succès, il était un peintre comblé lorsqu’il appris le déclenchement de la guerre civile espagnole en juillet. Puis trois semaines après, on lui rapporta la destruction de la cathédrale de Vich par les révolutionnaires rouges extrémistes qui saccagèrent et incendièrent la ville. La cathédrale brûla et s’effondra avec ses trésors et son grand oeuvre qu’il mit plus de 17 ans à réaliser. Cet ensemble de peintures, cette première commande auxquelles il était si attaché fut irémédiablement détruite mais après la guerre, infatigable travailleur, il se lança de nouveau dans ce gigantesque chantier  pour restituer à la cathédral sont décor. Il termina ce travail épuisé à la veille de sa mort. La cathédrale repeinte fut resplendissante pour ses funérailles.

Deux des scènes allégoriques du Palais de la SDN sont des reprises, avec des variantes du projet «  Les Triomphes de l’Humanité » réalisé à New York, la même année.  Le Progrès industriel et La Paix se retrouve dans la composition de Genève sous les noms respectifs de «  Progrès technique » et de « L’Espérance »

Paul Claudel interroge la composition du "Progrès Technique" peinte à Genève :
 «  Et plus loin quelle est cette roue gigantesque, ou plutôt ce fragment de roue à engrenage, que toute une colonne d’esclaves, associée au joug d’une paire de boeufs, tire, à mon avis, plutôt que vers le scap’s heap, vers le lieu d’ajustage définitif sinon un appel à ce temps où la loi du rythme collectif succèdera à la cruauté d’un effort anarchique? »

L’effort anarchique est souligné par le manque d’alignement des boeufs qui semblent sur le point de refuser la charge. La Locomotive à vapeur toute fumée dehors s’élance en partie haute comme pour souligner le rythme collectif des pistons. Il y a une variante de taille par rapport au « Progrès industriel » de New York où la locomotive est perpendiculaire à la scène de traction qui est là, beaucoup plus ordonnée car ce sont des chevaux alignés qui tirent le char. Le premier dessin gardé en esquisse des travaux du G E building montre à la place de la locomotive, une rangée d’usines crachant ses fumées. C’est d’après J. Frémontier à la demande de John Rockfeller qui investissait dans les chemins de fer que Sert a remplacé les usines par le train.
La version genevoise est plus dynamique plus aérienne, si tenté qu’une machine à vapeur puisse l’être. La composition s’inscrivant dans le même format, il est intéressant de comparer l’effet produit par ce changement de direction.


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Le Progrès Technique  vue d'ensemble et détail - Genève

 

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Le progrès Industriel
New York

 

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L’Espérance Genève

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La Paix   New York

La composition du GE Building seul sur un pignon, n’est pas en continuité comme à Genève. La masse humaine et chevaline donne une large assise de tonalité plus forte au passage de la locomotive qui semble aller plus lentement. La partie en balcon de la machine regroupe une série d’hommes torses nus brandissant leur bras en acclamation. Le progrès croise en hauteur sur le pont la masse musculaire qui tout à son effort ne voit pas la nuée de vapeur. La composition de Genève plus violente, laisse une "Louison" en furie écraser la masse sombre de l’obscurantisme technique.
L’Espérance de Genève est l’une des compositions les plus remarquée de l’ensemble. La scène s’articule sur un demi cercle tenu dans la partie inférieure, par une foule de femmes accueillant des hommes revenant du front puis la composition s’élève grâce aux canons pointés vers le ciel dont les fûts convergents soutiennent une mère portant son enfant en triomphe.
 Tout aspire l’oeil vers cet équilibre montrant la fragile progéniture représentant l’avenir. La scène encadrée par le réalisme du lourd rideau tombant sur la porte est une réussite complète, et se joue de la difficulté à insérer dans un espace réduit cette élévation en perpective.
Appelé "La Paix" à New York, cette même scène fut donc peinte antérieurement avec des variantes minimes. Parmi les hommes revenant sans doute du front, les casques n’apparaissent que dans la version suisse et les canons tirant en l'air le sont également . Il est étonnant de voir cette version sans casques ni tirs . Les deux versions présentent parmi les femmes en fichu un énigmatique personnage qui semble être un adolescent portant des fusils factices fait de bois. Légèrement dissemblable sur les versions, il regarde de coté et semble important pour la scène mais aucune explication n’en été donné.
La version américaine présente des drapeaux dans le lointain que l’on ne retrouve pas dans la version suisse où, en revanche un groupe d’homme dans la partie supérieure fait basculer au prix de lourds efforts, un canon dans le vide. L’espérance de la paix passe par le désarmement.
Les deux compositions reprises pour le chantier de Genève indiquent que Sert devait être particulierement satisfait de ces dessins. Il y a en effet une puissante évocation visuelle, grandiose et héroïque à la hauteur de l’idée première. C’est peut-on le dire, une peinture « engagée » que Sert livre en pleine tourmente. La guerre l’éloignera de l’Europe, il retourna travailler à NewYork pour réaliser une deuxième commande de John Rockefeller puis dès 1941 se lancera dans la re-création des peintures de la cathédrale de Vich. Inaugurée le 15 novembre 1945, par une cérémonie officielle et grandiose, José Maria Sert meurt quelques jours après, à Barcelone, le 27 novembre 1945. Il est enterré dans le cloitre de la cathédrale.

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RIP

La Société des Nations tint son dernier conseil en 1939. Le 10 janvier 1946 l’organisation des Nations Unies s’installe à New York. Le 1er Aout 1946 la SDN est dissoute et le Palais des Nations devint une représentation européenne de l’ONU regroupant de nombreuses assemblées et instances:
    Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA)
    Bureau de la coordination des affaires humanitaires
    Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED)
    Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO)
    Organisation des Nations unies pour le développement industriel (ONUDI)
    Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (Unesco)


Le gouvernement Espagnol fit en novembre 2008, un nouveau présent de taille au Grand Conseil des Droits de l’Homme des Nations Unies. Il offrit la décoration du plafond de la salle des droits humains et l’alliance des civilisations plus communément appelée Salle de conférence XX.

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Les Mousses de Barcelo


Miguel Barcelo réalisa sur les 200 m2 de coupole une peinture stalactite de couleurs mélangées traitant de la décrépitude en intérieur. Ne représentant qu’elle même la couleur s’échappe de la voute en écharpes vers les spectateurs. La couleur de la voute varie dit-on lorsque l’on change de point de vue, ce qui est sans doute la moindre des choses pour une oeuvre en relief.

Quant à la postérité, Sert sera, certainement plus que Barcelo, conforme au vers de Paul Valery qui se réjouissait que les fruits aient passés la promesse des fleurs

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José Maria Sert 1912

portrait par Jacques Emile Blanche

 

Bibliographie:

Arturo Colorado Castellary " Les peintures Murales de José maria Sert dans la salle Francisco de Vitoria" Nations Unies NY 1985

Jo Fremontier " José maria Sert La rencontre de l'extravagance et de la demesure " edition de l'Amateur 2008

Alberto del Castillo  "José Maria Sert Su vida y su Obra" Argos 1947

 

 

Remerciements:

Les photographies de la salle du Conseil ont été réalisées par notre amie Cécile Crochet, peintre décoratrice qui a travaillée au Palais des Nations .