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Dans un basculement de manège imitant les chevaux de bois, le cerf à l’oeil rond semble sous hypnose ..Mourenka maitresse chatte, dans son pourpoint bleu le domine en cavalière émérite …La petite Darenka au triste fichu noué sur ses boucles auburn semble doucement résignée.
Le paysage de montagne laisse apparaitre quelques cimes glacées derrière de grand épicéas sans neige.
Un ensemble de pierreries volent dans leurs halos de blanc reflet: ..Saphirs rubis diamants émeraudes ou améthystes…elles volent en nombre à chaque coup de sabot. A chaque coup de ce sabot magique que l’on ne voit pas, les pierres précieuses apparaissent dans une étincelle jaune…
Le vieux Kokovania isolé dans son Isba attendait comme chaque hiver le fameux et invisible cerf au sabot d’argent …Cette fois la petite chatte Mourenka était là pour lui…
Signé en bas à gauche par un sage « A.S. » cette image colorée traverse les consciences et surgie des limbes des souvenirs du premier âge.
 L’enfance bercée au son des contes, fixe son regard sur la large page et tandis que l’histoire s’envole dans l’oubli, l’image s’imprime irrémédiablement.

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Adrienne au yeux clair était une fée retirée en Sologne à Saint Gervais Laforêt, elle vivait dans une maison entouré d’animaux domestiques et travaillait exclusivement pour Flammarion qui lui commandait des dessins et peintures pour les grands livres de contes pour enfant qui étaient les « beaux livres » que l’on offrait après la guerre dans cette France prospère qui gardait l’âme de la civilisation occidentale si malmenée qu’elle finie par être considérée comme obsolète.

Adrienne Ségur était né à Athènes en novembre 1901, fille de l’écrivain, conteur romancier Nicolaos Episcopopoulos qui de 1880 à 1930 publia en grec de nombreux contes fantastiques terrifiants chargés de références aux passions charnelles et à la volupté.. Installé à Paris, il est naturalisé sous le nom de Nicolas Ségur et continue en français une oeuvre abondante sous les encouragements de son ami Anatole France.
La jeune fille commença avant la guerre à Paris, une carrière de dessinatrice sous le nom d’Adrienne Novel. Elle écrit et illustre des histoires simples et douces pour les plus petits utilisant un trait simple. Quittant les images graphiques noir et blanc assez épurées, elle passe à la couleur  aquarellée mais cesse toute publication pendant l'ocupation. Puis à la libération, prend son envol et illustre d’une manière foisonnante, luxuriante les grands contes européens dans de beaux livres diffusés dans toutes l’Europe.
Mais Flammarion n’ayant pas d’édition populaire bon marché, son travail néanmoins reconnu n’atteint pas le niveau de célébrité qu’on connu et connaisse encore les illustrateurs tel que Carl Larsson ou Arthur Rakham.

Dès les années trente, elle dessine en noir et blanc une série de vignette pour « Le pays des trente six mille volontés » d’André Maurois, mais son imaginaire l’amène à écrire et illustrer les aventures d’un gentil personnage que les tout petits enfants d’avant guerre feuilletteront en attendant l'age de lire Tintin. Les  « aventures de Cotonnet" alternent alors couleurs simples et illustrations graphique  en noir et blanc très marquées par l’époque.
En 1934 elle présente les « Contes de Perrault » en signant ses vignettes d’un simple A placé dans carré. Elle innove par son format allongé, sa mise en page dépouillée, ses dessins au trait surs et directs. Ce grand livre fut publié par les éditions Sudel, une Société universitaire très versée dans les sciences de l’éducation et l’outil pédagogique qui existe toujours

Le milieu littéraire et intellectuel lui est très proche par son père, auteur de nombreux romans. Il rédige également des critiques littéraires et frequente le milieu de l'édition.  Ses livres sont toujours centrés sur ses préoccupations premières qu'il n'a pas abandonné. La Grèce antique et l’amour charnel dans le couple l'occupe pleinement. Les titres très évocateurs de ses romans: Les proies de Vénus ( 1929) Le Paradis des hommes ( 1930) L’anneau sensuel ( 1930) L’impure ( 1931) La Chair (1931)  Le lit conjugal ( 1933) Mystère charnel (1934) Fantôme de volupté (1934)  etc …etc…sont aux antipodes du charmant petit monsieur Cotonnet et du petit ours brun Misha.

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  En écrivant et dessinant  "Cotonnet aviateur" ou "Cotonnet en Amérique" Adrienne Ségur semble prendre refuge dans le satin de l’enfance, échappatoire d’une jeune femme certainement très sollicitée dans sa vie sociale naissante. Elle fera le choix d’épouser un homme de dix ans son ainé, ayant une personnalité toute particulière.
Elle rencontre et épouse en 1932 Mounir Hafez poête égyptien, philosophe et scientifique.

Mounir Hafez suit les cours de Louis Massignon au Collège de France et commence à publier ses poèmes. Il voyage entre Le Caire et Paris jusqu'à la révolution Nassérienne où il se fixe définitivement à Paris. Il fut reconnu comme l'un des grands spécialistes de la mystique musulmane Soufi. Sa biographie est riche en colloques et publications, il est « un maitre et disciple dans le soufisme » mais il n’est nulle part fait mention de son épouse, car à l’inverse de son  truculent beau père, la vie intérieure semble n’avoir été que le seul objet de ses travaux. Il aurait fréquenté Maurice Blanchot, George Bataille et Emil Cioran sans qu’il nous soit possible de trouver de plus amples renseignements. Sa vie et son mariage sont à l’égal de la biographie d’Adrienne Ségur, un vaste champ de questionnement ou le « secret discret » cher à Michel Lieris, semble en avoir été le fil conducteur.

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M. Hafez


 Adrienne Segur fut responsable des pages enfants du Figaro juste avant la déclaration de guerre. Entre 1936 et 1939, elle y dessina les illustrations d’une rubrique qui semble bien surprenante  aujourd'hui pour un quotidien d’information plus proche de la politique que du divertissement.
Le couple Ségur aurait été inquiété pendant l’occupation, peut-être même arrêté comme espion. Nous n’avons pu recueillir plus de précisions concernant cet évènement qui généralement n’est pas passé sous silence.

Le rythme des publications s’accélère après la guerre avec, dès 1946 «  L‘ours PaFu raconte … » puis en 47 « Un tout petit cochon s’en allait à l’école » suivi d’une présentation d’Alice au pays des Merveilles.
Le traitement proprement-dit, des images change pour devenir beaucoup plus luxuriant, plus onirique et non plus réellement descriptif. Une grande image en couleur résumant non seulement, le conte en y présentant les protagonistes mais aussi l’esprit en un au-delà de l’histoire pour la forcer à entrer dans un merveilleux plus fantastique. Les animaux sont parés de couronne, d’habits de cour. Les poses et traitements des pelages sont très réalistes tout en ayant un certain maniérisme propre aux fées et princes charmants. S’agit-il de belles images? s’agit-il d’art?   Assurément il ne s'agit pas de cela .  Il s’agit d’"images de suggestion " liées à une narration.

Les images de suggestion ont une puissance visuelle qui agissent d'une manière interne et silencieuse sur le spectateur.

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"Le Briquet " Conte D'Andersen.

 

La démarche et le travail de l’illustrateur pour enfant est-elle comparable à celle de l’artiste peintre? Nous pouvons aisément considérer que si les procédés liés à la représentation sont du même ordre. Le travail sur le plan, avec l’utilisation du dessin et de la couleur relève du même mécanisme. Celui ci faisant appel aussi bien à la sensibilité qu’à l’intelligence dans un but d’ordonnance, donnant au spectateur un effet intelligible de captation et production d’émotion. Mais l’image associé aux contes ou histoires fantastiques pour l’enfance est loin des procédés cognitifs de l’adulte.

 

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"Blondine, Bonne-Biche et Beau-Minon " Contesse de Ségur


 L’enfant n’évalue pas complètement la différence entre lui et les animaux ce qui l’amène sans encombre vers les représentations anthropomorphiques des contes. Il ne s’agit pas ici de rentrer dans l’aspect thérapeutique des contes comme l’expose Bruno Bettelheim ou Pierre Péju mais plutôt comme le montrait Georges Jean, poète essayiste, professeur qui s’est consacré au mental de l’enfance; à la dimension « magique » du conte. Il procède entièrement de l’imaginaire des enfants en effectuant un travail d'interprétation du réel, ce qui leurs permets une circulation entre le monde intérieur et le monde extérieur.

La puissance des images est l’outil distingué permettant pour la prime enfance de travailler un matériau brut. Ce qui fut théorisé par les chercheurs américains Anthony Manzo et V. Lengenza. Leurs travaux leur permit de mettre au point en 1975 la PPF ou "Picture Potency Formula".

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Feuille d'évaluation de la PPF

Il s’agit avec cette formule d’évaluer les potentialités d’une image pouvant favoriser l’expression, le langage, le développement des pré-scolaires comme des moins de sept ans. Après une série de test où de nombreux enfants sont questionnés sur leur vision de l'image, une graduation est proposée pour donner une mesure de PPF. Une graduation allant de "High language stimulation value" à "Low value" avec de nombreuses strates intermédiaires.
Les enfants ont une vision kaléidoscopique des images et surtout des images complexes. Certains illustrateurs et éditeurs estiment que la simplification du graphisme comme de l’utilisation unique du noir-gris-blanc avec toutes les déformations possibles de dessin, laisseraient plus de liberté interprétative à l’enfant. Il n’en pas du tout certain. A cet âge, il est bien possible qu’une image vide ne provoque que du vide. L’image complexe semble porter en elle beaucoup plus de stimuli.

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"Les sept princes corbeaux"  Conte de Grimm

 

La vision kaléidoscopique procède par segment discernable pendant la "lecture" de l'image. Le nombre des parties discernables augmente la fixation du regard sur ces mêmes parties. Même si la proportion des éléments lus décroît quand s’accroit le nombre d’éléments lisibles: nombre de personnages, précision du dessin ( costumes accessoires etc..) paysage avec détails d’arrière plan et couleurs élaborées;  la fréquence des retours sur l’image est plus profitable à l’enfant, en ce sens que plus une image donne à lire plus elle est susceptible de découpages variés de ses éléments « Grafico-sémantiques »

Voilà une sollicitation visuelle qui ne peut qu’encourager le développement de l’imaginaire et du formulé par le langage, d’un énoncé, car le tout jeune spectateur n’a pas en regardant une image une relation immédiate avec le réel, cela vient avec son développement aux alentours de l’âge de sept ans où le statut analogique de l’image se dévoile. Une photo, une peinture abstraite ou les nuages, représentent toujours quelque chose pour celui qui regarde. Il y voit des formes même cachées. L’historien d’art, Ersnt Gombrich dans son ouvrage «  Psychologie de la représentation picturale » nous montre l’importance de nos images dans le processus d’éducation.
« Toute image relève d’un univers de représentation symbolique qui répond à des conventions, à des usages socio-culturels, à des traditions ethniques historiquements datées. »

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"La tortue d'Urashima" Contes Populaires Japonais

Voilà en quoi la luxuriance des illustrations d’Adrienne Ségur est un solidifiant civilisationnel pour la France et l’Europe. En créant, par exemple des images stylistiquement européennes de contes japonais comme « La tortue d’Urashima » illustrant ainsi les contes populaires russes comme l’étonnant « Kuz’ma Skorobogaty et la renarde » ainsi que le romantique « Finist, le beau Sokol » . Adrienne Ségur ouvre le monde aux enfants par de grandes représentations contenant tout l’imaginaire des voyages. Elle fixe pour la vie, une poétique dont l’effluve nostalgique revient à l’âge adulte par la simple contemplation de ces pages colorées.
Lieu de « peletonnage » dans une sécurité familiale, le moment de l'histoire raconté aux enfants est primordiale. Ils scrutent encore et encore l’image qui s’imprime à jamais; le tout s’associant à une représentation du monde puisant dans nos identités propres. Le travail d’Adrienne Ségur devrait être puissamment redécouvert car répondant aux aspirations de notre époque.

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"Poucette" Conte d'Andersen


Le grand " Livre des Bêtes Enchantées" parut en 1956 et se situe à l’acmé de cette période de réclusion et de travail intense d'après guerre. Retirée en Sologne, Adrienne Ségur ne s’arrêtera de peindre qu’à l’aube des années soixante-dix quand l’arthrose brisa le geste créateur.
Les livres pour enfants ont beaucoup changés. Pourtant les contes de Grimm, d’Andersen, de Colette ou de Lewis Carol sont évidemment encore à lire aux enfants. Ils n’ont pas épuisés leurs enseignements bénéfiques surtout s’ils sont accompagnés de ces images foisonnantes de mystère et de poésie intemporelle comme la magie des rêves d’enfants.

 

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Adrienne Ségur s’est éteinte sans bruit au Plessis Robinson en 1981

 

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Mounir Hafez son mari poursuivra ses travaux et recherches jusqu’en 1997. Il meurt le 1er Janvier 1998.

 

 

 

 

PS :

 


Voilà une image avec un fort contraste …Voyez vous l’enfant dans cette image?

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Si oui, sachez que des chercheurs de l’université de Cardiff après une étude sérieuse ont déterminés que si vous pouvez voir cet enfant, vous avez de fortes chances de souffrir de troubles psychotiques.

En effet sur les deux groupes sélectionnés, la majorité de ceux voyant l’enfant venait d’une unité de soins psychiatriques.

Le groupe de « sain d’esprit » étant majoritairement des non-noyants.

Voyez-vous l’enfant?

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A retrouver sur le site medisite "acteur de votre santé" que nous remercions.

 

Les photographies d'Adrienne Ségur sont d'Erwin Blumenfeld  (1936)