La Rue

 
Deux vieilles causent à l’angle d’un mur,
elles font des gestes avec leurs mains sèches
à mitaines noires,
un petit chat blanc frotte en ronronnant
son beau poil luisant à leurs jupes rêches
et on voit branler leurs mentons pointus.
 
Une femme attend vers la laiterie,
une autre à la fontaine où son seau se remplit ;
des laveuses lavent leur linge :
elles rient, le seau grince,
on entend leurs rires et grincer le seau
dans le bruit de l’eau ;
des hommes entrent boire à la Croix-Fédérale,
le pasteur passe, le régent ;
et les petites filles rentrent de l’école
avec leurs cheveux moussus de soleil
et leurs mollets maigres.

Charles-Ferdinand Ramuz 1938

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Voici deux enfants insouciants sautillant il y a peu, de pavé en pavé dans la rue de la Cité. Vivant des heures tendres sans effroi des ombres qui les entourent, ils sont intemporels comme les pierres. Combien d’enfants passèrent ici même dans une constante déambulation. Allant de l’Hôtel de Ville vers le Rhône, le chemin est le même. Les murs et fenêtres ont changés comme les visages. Mais ce sont toujours des murs et des visages qui en lieu et place depuis des siècles d’existence font de cette rue un parcours lumineux qui nous enveloppe en toute conscience du paysage  dans lequel nous évoluons. Ces pavés arpentés l’hiver, l’été, seul où en groupe sont pour nous le point d’ancrage de nos voyages genèvois.

Principauté ecclésiastique, la ville est gouvernée par un évêque qui en plus d’exercer un magistère spirituel, occupe une seigneurie temporelle relevant en droit du Saint Empire Romain germanique. Comme dans bien des villes européennes son autorité se voit partagée à la fin du XIIIémé siècle par une assemblée regroupant les membres de la communauté civile, formant une « Landsgemeinde »
Syndics, petits et grands conseils, organisant l’administration urbaine mais aussi la politique intérieure et extérieure en collaboration et quelque fois en opposition avec l’Evêque.
Le centre névralgique en était le périmètre inchangé aujourd’hui, formé par la cathédrale Saint Pierre et l’Hôtel de ville pavoisé des armes alliant une partie de l’aigle à deux têtes de l’Empire et une des clés croisées des armes de l’évêché.

 

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La rue de la Cité, prolongement de la Grand Rue descend vers la ville, vers le Rhône et son ile face au Léman.
Les défenses extérieures formant un glacis impénétrable enserrent la ville vers le lac. La ville prospère de son commerce et de ses foires doit se défendre des volontés expansionnistes du Royaume de Savoie comme du duché de Bourgogne si proches.

Genève « clé de la Suisse » est une réalité donnant à la cité libre des alliés solides parmi les cantons suisses.Créant en 1477 avec Berne et Fribourg, une « Combourgeoisie ». Les villes organisèrent une alliance avec signature de traités d’assistance militaire face aux envahisseurs qui apprirent à leurs dépends la valeur des guerriers suisses.

Lorsque de l’Hôtel de ville, face au marché couvert, nous empruntons la rue de la grand rue qui serpente parmi d’anciennes maisons, les sédiments d’une longue histoire accumulée sont visibles. En témoigne la maison Tavel à la naissance de la Grand Rue, au croisement des axes de la ville haute où s’exerçait le pouvoir. Issu d’une illustre famille, Guy Tavel fut un des principaux artisans de la naissance du pouvoir politique des citoyens face à l’autorité de l’évêque, seigneur de la ville. La maison aujourd’hui Musée d’Histoire urbaine, se visite, des grandes caves ouvertes sur la rue pour les échanges commerciaux d’alors jusqu’à la tourelle d’angle offrant une vue sur le lac.

La Grand Rue expose un souci d’élégance comme de véracité qui préside à la conservation d’une physionomie plus qu’historique. Les antiquaires et galeries cachent dans leurs vitrines ombragées des ouvrages livrés aux amateurs. Un bouquiniste regroupe papiers anciens et éditions rares. Un excellent restaurant "Aux Antiquaires"gardant tout le charme des vieilles institutions participe par son aspect discret à la beauté du lieu ou pavés inégaux résonnent du pas des marcheurs.

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La flânerie nous renseigne grâce à la politesse faite aux célèbres habitants de la rue. Le grand Jean-Jacques y vit le jour en juin 1712. La maison est toujours là derrière sa façade remaniée. Celui qui vanta le système fédéraliste «  le seul qui réunisse les avantages des grands et des petits états » est une gloire que la ville célèbre par son « parcours Rousseau en 7 étapes »»

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C’est au numéro 19 que le jeune André Ernest Modeste Gréty vint s’installer pour y composer son premier Opéra dont la première se tint à Génève en 1766.
 Le jeune homme à l’aube d’une carrière florissante à Paris y rencontra le vieux Voltaire avec qui il se lia d’amitié. Protégé de Napoléon, comblé d’honneur il se retira à Montmorency dans l’ancienne propreté de Jean Jacques Rousseau

Michel Simon qui de 1924 à 1975 enchanta le cinéma français y fit ses premières armes en fils de charcutier déballant la pente en culottes courtes vers le Rhône.

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 S’il y commença sa vie au numéro 27 c’est au 28 que Borges, vieil écrivain, jeune marié, couronné de gloire, choisi d’y finir son existence multiple où de Buenos Aires à Madrid, passant de Barcelone à Paris, il rayonna sur les lettres internationales par son réalisme magique et sa poésie érudite.

« De toutes les villes du monde,de toutes les patries intimes qu’un homme cherche à mériter au cours de ses voyages, Genève me semble la plus propice au bonheur. Je lui dois d’avoir découvert, à partir de 1914, le français, le latin, l’allemand, l’expressionnisme, Schopenhauer, la doctrine de Bouddha, le taoïsme, Conrad, Lafcadio Hearn et la nostalgie de Buenos Aires. Et aussi l’amour, l’amitié, l’humiliation et la tentation du suicide. Dans le souvenir tout est agréable, même l’épreuve »
Atlas (1984 ) Ed Gallimard 1988

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« Au centre de l’Europe, parmi les terres hautes de l’Europe, monte une tour de raison et de foi solide. Les cantons, maintenant sont vingt-deux. Celui de Genève, le dernier, est l’une de mes patries.
Demain, ils seront toute la planète.
Si mes paroles s’éloignent de la vérité, puissent elles être prophétiques. »
Les Conjurés (1985) Gallimard 1988


Six mois de vie consacrée à la Grand rue permit à Nicolaï Karamzine, de venir jusqu’a nous. Ecrivain et poète, conseiller du Tsar Alexandre Ier, Karamazine fut plus qu’un historien, il fut historiographe  et reçu ce qui n’est pas peu dire, le surnom de « Tite Live de la Russie »Voilà pourquoi il se devait d’aller jusqu’à notre connaissance déficiente!

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Serpentant dans sa pente de Grand rue, elle devient par un insensible passage rue de la cité où l’inclinaison plonge en ligne droite vers les eaux du rivage. L’angle du passage de l’une à l’autre se voit greffée d’une perpendiculaire de grand renon. La rue de la Tertasse .

 Ce nom n’est pas là par hasard, en effet il vient de tartasse, qui désignait un ouvrage de maçonnerie défensif, un mur de fortification comportant en remblai un grand nombre de pierre de récupération.

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 La rue de la Tertasse forme le coin de l’imposant Hôtel Particulier des Saussure, noble famille genevoise qui donna de grands noms scientifiques.

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 Horace Bénedict détermina, en le démontrant, l’Orogenèse alpine ce qui rangea le Neptunisme de Gottlob Werner au rang des théories sans fondements. L’orogenèse est une science géologique déterminant le processus de formation des montagnes ( compression de la croute terrestre ) alors que le neptunisme l’explique par l’assèchement d’un océan primordial. Horace Bénédict de Saussure fut longtemps considéré comme le père de l’alpinisme en ayant vaincu le Mont Blanc mais c’est un peu vite oublier Jacques Balmant dit » Balmant des Alpes » dont les exploits sont admirablement racontés par Alexandre Dumas dans ses « Impressions de Voyage en Suisse »
 Un autre grand nom fut Ferdinand de Saussure, le précurseur du structuralisme en linguistique. Il est considéré comme le père de la sémiologie qui est, comme chacun sait, l’étude des signes linguistiques.

Concentrant ses recherches de spécialiste des langues indo européennes, il introduit la distinction entre signifiant et signifié et met en forme une science qui « étudie la vie des signes au sein de la vie sociale » ( Cours de linguistique générale  1916 )

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 La famille Saussure habite encore ce somptueux hôtel particulier où le talent décoratif de l’atelier Reese s’exerce de manière récurrente depuis plus d’un an. Les équipes se succèdent dans un lieu exceptionnel qui s’enrichi à chaque intervention de peinture décorative. Les fenêtres s’ouvrent sur la place de Neuve où trône le Grand Théâtre et le Musée Rath ainsi que sur les frondaisons du parc des Bastions.

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Les défenses et bastions, Rue de la Tertasse et de la Treille  Maquette Magnin 1850


Cette partie de la ville en contre bas de ses hauts murs enserrant la ville haute avait une porte défensive appelée Porte Neuve. Une architecture complexe à la Vauban protégeait la cité. En détournant les eaux du Rhône, les murailles et les douves ainsi inondées formaient une défense impressionnante qui fut le garant de la cité. En 1846, la démolition des bastions changea la physionomie de la ville qui pu s’étendre ailleurs que sur le lac. Le Bastion de l’Oie fermait les rues de la tertasse, de la Corraterie et de la Treille.

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C’est donc en contre bas de cette somptueuse maison Saussure que se déroula un des plus haut fait de la nation genevoise. La Nuit de L’Escalade qui encore aujourd’hui du fond de ce début du 17eme siècle réuni les habitants chaque 12 décembre pour des festivités et commémorations est un des fondements de l’identité genevoise.
La grande Fontaine, clôturant la rue de la Cité donnant sur la rue de la Confédération, érigée en 1857 est un bel hommage à ce fait d’armes qui fut aussi la dernière grande peur des âges anciens, une ville ouverte aux "gens d’armes" tuant, pillant et ravagent par le feu et le fer une cité endormie. Cette fontaine d’eau aujoud'hui « recyclée et non potable » ne semble plus vraiment comprise par une certaine population qui lui donne le nom de fontaine « Bel Air ».

 

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La fontaine de l'Escalade


La bataille de l’Escalade est une des dernières tentatives du Duché de Savoie pour annexer la ville libre de Genève.
Tout avait été minutieusement préparé. La troupe du Duc Charles Emmanuel Ier de Savoie est massée incognito dans la plaine de PlainPalais, environ deux milles soldats venus du Piemont, d’Espagne et de Savoie qui sans se faire remarquer, en remontant le cours de l’Arve sont prêts à rentrer en pleine nuit dans la ville haute assoupie.
La nuit est sans lune, froide avec du brouillard. L’opération fut minutieusement préparée. Trois cents hommes d’élites fortement armés et déterminés devront à l’aide d’échelles coulissantes, franchir sans bruit, les sept mètres du mur au pied de la Tertasse et de la Treille pour ouvrir les lourdes portes de la Porte Neuve .

Les soldats avancent couvert par les bruits d’eau des moulins tournant. Leurs cuirasses ont été peintes en noir, nul reflet, nul cliquetis ne doit faire sonner l’alarme. Un grand nombre de fagot ont été prévus pour combler les fossés devant les murs à franchir. Des relevés ayant été fait par des espions, les échelles coulissantes sont à la bonne hauteur.

 Les hommes s’élancent à deux heures du matin et franchissent la muraille sans faiblir. Ils passent l’obstacle, la ville est à eux, il suffit d’ouvrir la Porte Neuve de l’intérieur.
 Les gardes genevois sont en sous effectif. Le plan méticuleusement préparé semble ne pas pouvoir échouer, pourtant un bruit attire deux sentinelles qui font face à la troupe nocturne . Ils sont tués mais une des sentinelles tire un coup d’arquebuse et l’alerte est donnée.
 Le tocsin rythme une mêlée furieuse où Savoyard et Genevois s’affrontent sans quartiers. François de Brunaulieu le chef picard des Savoyards est tué très rapidement ce qui désorganise la troupe. Toutes les cloches de la ville sonnent et la populations courent aux armes.
Les combats font rage autour de la Porte Neuve que certain sont sur le point d’ouvrir. Voyant l’imminence du désastre, Un Lorrain du nom d’Isaac Mercier coupe la corde de la herse qui ne peut plus dès lors être ouverte. La porte est sauvée.

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 Le bastion de l’Oie déclenche un feu nourri de ses arquebuses et bombardes sur les grappes humaines massée sur les échelles apposées aux murs. Les troupes du Duc de Savoie entendant les déflagrations se précipitent croyant la Porte Neuve ouverte mais seule la mitraille les accueilles. Les Savoyards ayant franchit les murs sont acculés par des forces de plus en plus nombreuses dans lesquelle des femmes s’illustreront avec vaillance . Ils sont tués ou projetés en bas de la muraille, la ville est sauvée.

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 Le  "Cé qu’è lainô" est l’hymne du canton de Genève. Hymne de la République .

Ce chant écrit dès 1603 par un auteur anonyme raconte cet évènement glorieux en arpitan genevois.

Cé qu'è lainô, le Maitre dé bataille,
Que se moqué et se ri dé canaille,
À bin fai vi, pè on desande nai,
Qu'il étivé patron dé Genevouai.

Celui qui est en haut, le Maître des batailles,
Qui se moque et se rit des canailles
A bien fait voir, par une nuit de samedi,
Qu'il était patron des Genevois.

I son vegnu le doze de dessanbro,
Pè onna nai asse naire que d'ancro;
Y étivé l' an mil si san et dou,
Qu' i veniron par là ou pou trè tou.

Ils sont venus le douze de décembre,
Par une nuit aussi noire que d'encre;
C'était l'an mil six cent et deux,
Qu'ils vinrent par là un peu trop tôt.

Petis et grans, ossis an sevegnance:
Pè on matin d' onna bella demanze,
Et pè on zeur qu' y fassive bin frai,
Sans le bon Di, nos étivon to prai!

Petits et grands, ayez en souvenance
Par un matin d'un beau dimanche,
Et par un jour où il faisait bien froid,
Sans le bon Dieu, nous étions tous pris!

Dedian sa man il y tin la victoire,
À lui solet en démure la gloire.
À to zamai son Sain Non sai begni!
Amen, amen, ainsi, ainsi soit-y!

Dedans sa main il tient la victoire,
À lui seul en demeure la gloire.
À tout jamais son Saint Nom soit béni,
Amen, amen, ainsi, ainsi soit-il!

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 La fin de la rue la cité compte une bien curieuse maison. A l’angle de deux façades décalée, se trouve une étrange disposition d’étage reposant sur une sorte de mat à section rectangulaire de grande hauteur posée sur une borne de pierre. De quel enchainement de causes à effets cette bizarrerie architecturale a-t-elle pu voir le jour? Passant et repassant sous cet étrange portique, nous finissons par ne plus le voir. Alors que cette poutre solitaire a bien des questions à formuler et nos réponses sont maigres.
Pourquoi n’avoir construit qu’un dernier étage en comblant l’angle?  Et cela, pour une toute petit fenêtre montrant le peu d’apparat de cette construction certainement utilitaire. Ne serait-ce pas une extraordinaire survivance d’un reste de dispositif ancien partiellement transformé, partiellement conservé. Pourrait-il s’agir  ’une partie de ce que l’on appelait des « Haut Bancs »? La partie du Haut banc étant conservé et aménagé avec la disparition dans sa partie haute de ce que l’on appelait le Dôme?

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Rue de la Cité


Au XVI eme siècle, le commerce et les foires prirent beaucoup d’ampleur. Il fut alors aménagé des boutiques de bois en avant des immeubles des rues basses qui était protégées pas des avant-corps sur piliers appelés Hauts Bancs. Il est ainsi rapporté par le professeur Louis Binz : « « Les hauts Bancs s’ouvrant côtés des façades des maisons, acheteurs et marchandises se trouvaient ainsi à l’abri. Hauts bancs et dômes ne furent démolis qu’au début dut XIXeme siècle »
 .Genève et les Suisses «  L.Binz & A. Berchtold Ed cantonale Genève 1991

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Dômes et Hauts Bancs

Il existe dans la grand rue une étonnante construction sur la partie haute d’un bel immeuble qui ressemble à ce que pourrai être un dôme « aménagé » ayant une construction dans l’espace autrefois libre. Ce n’est que supposition car il n’y a qu’une ressemblance de forme pour étayer cette idée. Mais quel plan aurait décidé de cette arche avec balcon, ayant dans sa partie haute deux fenêtres bien mal situées.

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L’aspect de Genève ne se laisse découvrir qu’en arpentant la vieille ville qui regorge de trésors discrets. L’histoire de l’Europe s’y trouve en certain point concentré pour éclairer ce sentiment naturel d’appartenance que certain peuvent ressentir devant une chaine cerclée aux bornes de pierre ou devant la cuve creusée d’un bloc de granit devenue fontaine coulant sans entraves.

 

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