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La Résidence d'été de la mère du dernier Khédive d'Egypte est en travaux depuis deux ans.

Entièrement bâché, le bâtiment se découvre en août 2010 pour l'occasion de l'année Istanbul capitale "Européenne "  de la culture 2010. Les travaux ne sont pas fini comme nous avons pu le constater. Le ministère des affaires étrangères égyptien avec le Gürsoy grup a entreprit de somptueux travaux de rénovation pour l'un des bâtiments emblématique du patrimoine "Art Deco" d'Istanbul, devenu aujourd'hui le siège du consulat égyptien.

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Situé sur les rivages de Bebek, sa façade imposante est très reconnaissable; le mélange des styles, les formes et composition architecturale laissent assez perplexe. La façade symétrique révèle les dispositions intérieures traditionnelles entre semanlik et haremlik ( partie des hommes et partie des femmes) séparés par un avant corps à deux tourelles ajourées. La façade est rythmée par un jeu de bow-window surplombés par des loggias et balcons; le tout coiffé par un imposant toit à pans coupés. Ce bâtiment, construit sur l'emplacement d'un Yali en bois, est un mystère architectural.

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En effet, les différentes parties semblent avoir été réalisées en plusieurs étapes et peut être par plusieurs architectes. La façade sur rue est agrémentée de petites tours avec une très forte influence Art Nouveau contrastant avec le classicisme de la façade ayant une végétation "art Deco"  assez réaliste sur les grilles et corniches extérieures. La mère du Khédive, la Princesse Emine Ibrahim Hamisultan adorait les fleurs et l'art moderne ,une photo la représenterait dit-on devant une reproduction florale d'Alphonse Mucha.

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Les grilles d'enceinte ainsi que les portails sont d'un travail remarquable de composition florale naturaliste dans le style liberty italien . La rampe de l'escalier principale extrêmement ouvragée est un pure chef d'oeuvre. Les tiges et fleurs d'Iris s'entremêlent avec de longues feuilles de couleurs .

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Le motif floral se retrouve aussi sur les corniches du rez de chaussée, sur les piles de soutènements en métal ainsi que sur les contresmarches. Les motifs plus abstraits des fenêtres sur rue sont assez différents; ce qui laisse supposer une deuxième phase de construction correspondant à des aménagements pouvant modifier les arrivées de lumière naturelle qui ne semblaient pas satisfaisantes.

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Les courbes faîtières très impressionnantes, sorte de col de cygne, têtes de mouettes? Postées en génies protecteurs cardinaux. Cette décoration ne figurent sur aucune des anciennes photographies, et nous n'avons pas réussi à trouver des documents montrant un état datant de la construction du Palais en 1907. Les différents articles de la presse turque assurent que le palais a été restauré suivant toutes les précautions des monuments historiques aussi bien pour l'extérieur que l'intérieur (Presse).La désastreuse parabole défigurant le corps central a été heureusement supprimée.

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Etat avant travaux avec une parabole géante sur le corps central. 2007

Les peintures et les revêtement sont entièrement refait, la rénovation est complète. L'intérieur est aussi en totale restructuration. Les derniers travaux dataient de 1984 et avaient paré au plus pressé.
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Façade sur rue.  État avant travaux ( 2006) en haut . État actuel Novembre 2010

On attribut le plus souvent la paternité de l'ouvrage au génial D'Aronco, mais en dehors de tout document preuve cela est fantaisiste et sans fondements, il est certainement plus crédible de soutenir la thèse (assez étayée) qui consiste à voir ici le travail d'Antonio Lasciac, architecte d'origine autrichienne qui devint italien et travailla au Caire pour le Khédive et la famille royale. Il existerait une certaine affinité entre le palais de Bebek et le palais Daïra Djelal Pacha au Caire.

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La façade sur rue, qui semble postérieure avec ses petites tours, pourrait avoir été réalisée par un architecte turc car les éléments de décoration en fer à cheval encadrant les fenêtres se retrouvent sur certaines maisons de quartiers d'Arnavüköy. Le travail des fenêtres est néanmoins remarquable de stylisation Art Nouveau.

Le mobilier intérieur fut réalisé par la société Carlo Buggati . De nombreuses pièces réalisées sur commande furent achetées par Lascia pour le Khédive . Ce mobilier extraordinaire fut malheureusement dispersés. Des copies de bonne facture furent réalisées pour remeubler les salons en 1984 .

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Le Khédive se fit construire sur les hauteurs de Çubuklu, après Kanlica, une résidence imposante avec une tour sémaphore ayant une vue splendide sur le Bosphore.

C'était, dit-on, pour prendre un café au clair de lune avec sa seconde épouse, une ravissante comtesse hongroise au doux nom de May Torok von Szendro, avec qui le Khédive vécut une passion forte ..Il s'émancipa de sa première femme qui resta confinée dans le harem tenu par sa mère.

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Il parcourra l'Europe avec sa Comtesse mariée en secret et convertie sous le nom de Princess Djavidan Hanem.  Elle se présentait habillée en homme dans les réceptions officielles turques car le protocole interdisait une présence féminine du Palais. Elle raconte dans ses mémoires qu'un soir oubliant qu'elle était supposée être un homme, le khédive lui dit ,en français, à la grande surprise de son entourage "Mon amour, comment te sens tu ? n'es tu pas fatiguée?".

Le couple divorça en 1913. Ayant rencontré chez Maxim's à Paris, une jeune femme de vingt ans, sensuelle et ronde, outrageusement maquillée qui suivant la rumeur vendait ses charmes. Le Khédive amoureux parti pour l'Egypte avec sa nouvelle conquête qui dit-on l'espionna pour le compte du gouvernement français!
La comtesse May garda son nom turc et finit ses jours entre Vienne et Berlin, travailla comme interprète pour le gouvernement provisoire français d'Innsbrück en 1945 puis termina paisiblement sa vie mouvementée en 1968.

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Balcon belvédère du palais du khédive

Aujourd'hui transformée en Hôtel, ce deuxième palais sur les hauteurs de Çubuklu, présente un jardin somptueux avec une remarquable fontaine dans la cour. Ce bâtiment d'influence Art Deco, du moins pour son intérieur, est couramment attribué à l'architecte Delfo Seminati, ce qui pour certain serait abusif. Il s'agirait d'une autre réalisation d'Antonio Lasciac.

Le grand architecte italien Raimondo D'Aronco a beaucoup travaillé pour Istanbul, créant ainsi un patrimoine aujourd'hui reconnu, en témoigne la réédition du catalogue d'une exposition confidentielle de 2006 appellé "Osmali Mimari" D'Aronco 1893-1909 Istanbul Projeleri . c'est à dire Un "architecte Ottoman "D'Aronco (1893-1909) Projets pour Istanbul chez Arastirmalari Ensuitüsü édition 2010.

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Raimondo D'Aronco (ici pour en savoir plus )

Mais  deux de ses réalisations les plus remarquées sont aujourd'hui dans un état bien lamentable ..la formidable Casa Botter d'Istikla Caddessi, premier témoignage 1900 qui photographiée en 2007 présentait un aspect désolé, son état ne s'est pas amélioré en 2010. Impensable que cet immeuble ne soit pas sauvé tant son importance pour Istanbul est grande!

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Casa Botter Istiklal caddesi Beyoglu

Il en va de même de la " nouvelle Ambassade d'Italie" à Tarabya  construite en 1906 , qui devrait être traitée avec autant de soin que la villa Majorelle de Nancy.

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Aquarelle de La villa de Tarabya

Son aspect dégradé et son délabrement n'arrachent pas un regard aux visiteurs passant si près en bateau lors de leur "Bosphorus cruises". Le toit en auvent sur la terrasse semble en dangereuse posture. Les éléments décoratifs sont aussi en très mauvais état . Qu'en est il de l'intérieur ?...Cela fait peine à voir .

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Photo état Novembre 2010

Le climat n'est pas favorable aux maisons du rivage et les destructions furent malheureusement nombreuses comme le très particulier et si regretté Yali de Nazime Sultan à Kuruçesme construit en 1902 par D'Aronco et détruit (pour quelles raisons?) en 1923 alors qu'il avait recueilli le parlement turc après l'incendie du Palais de Cirangan en 1910….

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Yali de Nazime Sultan- R D'Aronco 1902

La nouvelle ambassade italienne de Tarabya fut un modèle de l'esprit qui animait les architectes étrangers venus à Istanbul sur la demande du Sultan après le tremblement de terre du début du siècle . Inspiré par le "Genius loci" Viennois qui cherche à redécouvrir les traditions populaires et réaffirmer une identité nationale en travaillant avec les concepts les plus modernes de l'architecture, cet "esprit du lieu" donne un intéressant syncrétisme entre les traditions Ottomanes et le style européen du siècle naissant.

Ce travail qui regroupe des italiens comme D'Aronco, Montani, Barborini..( Yildiz saray, fontaine de Tophane, Casa Botter, maison Huber ...etc etc …..) des  Français comme  M.A Bourgeois, léon Parvillée, Adolphe Maillard et  Alexandre Vallaury (Kiosque d'Abülmecid , Ecole de médecine militaire  d'Haydarpacha) ou le Prussien Jasmund  (gare de Sirkeci) intensifia la prise de conscience d'un patrimoine Ottoman  et créa un renouveau de l'architecture turque avec la naissance du "style national turc" ayant pour chef de file Kemaleddin Bey (1870-1927) et Vedat Tek (1873-1942) dont on ne mentionnera que la superbe maison construite pour lui et sa famille à Nisantachi et qui, elle, est très bien restaurée.

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Nisantachi -Istanbul 2010 - Maison de Vedat Tek