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A l’ombre dans une petite chapelle sans porte, le visage de bronze d’Hector Martin Lefuel s’enfonce dans le silence.
 Le réseau extrêmement dense de tombes architecturées de la 7eme division du cimetière de Passy cache la sépulture pleine de feuilles du grand architecte mort un soir de réveillon en 1880.

LEFUEL


L’oublié château de Neudeck, nous l’avons vu précédemment, fut l’une des ses grandes réalisations méconnues. Mais
Hector Lefuel fut avant tout l’homme du grand dessein. Les innombrables projets et tentatives laissèrent comme un sommet vierge cet objectif qu’un seul d’une longue lignée aurait le privilège d’en recevoir la gloire attachée à son accomplissement.
A la suite de ses pairs et maitres Duban et Visconti, Hector Lefuel fut celui par lequel le Palais du Louvre retrouva le Palais des Tuileries.
Moment incomparable d’excellence, acmé architecturale qui rattache en un grand déroulé, en un unique quadrangle monarchique, les constructions de François Ier, Henri II, Charles IX, Henri II, Catherine de Médicis, Henri IV, Louis XIII, Louis XIV, Napoléon Ier, Louis XVIII, La IIeme République et enfin Napoléon III. Ce moment fut court, très court, trop court. Il fut malheureusement interrompu brutalement par l’incroyable décision de raser le Palais martyrisé par la Commune .
En 1882, la IIIe République adjugea, après enchères, la démolition de la vieille demeure des Rois à l’entrepreneur Achille Picard pour la somme de 33 300 Francs.

Lefuel acheva donc le grand dessein qui occupait les esprit depuis Henri IV. Les grands travaux du Louvre étaient en grandes parties terminés à la chute de l’Empire en septembre 1870.
 Le ministère Ollivier arrêta les travaux en février. Les derniers ouvriers quittèrent le site le 30 avril. L’agence Lefuel fut dissoute le 1er mai.
La République fut proclamée le 4 septembre.

il faut bien se représenter ce que l’agence Lefuel entreprit en l’espace de quelques années:
Achèvement du Nouveau Louvre 1854 - 1857.
Aménagement intérieur du nouveau Louvre 1857 - 1861
Les nouveaux appartement des Tuileries 1856 1860
Le Pavillon de Flore et la Grande Galerie 1861 - 1870

 

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L'ancien Louvre. Le pavillon de l'Horloge (ou pavillon Sully) et son aile gauche Louis XIII, à droite l'aile Henri II. Le Pavillon Daru à l'extrême droite n'est pas encore en travaux. Les façades et les pavillons historiques seront profondement remaniés et unifiés en 1856 . (Baldus 1854)

Lefuel s'engagea avec energie dans un chantier de construction et de transformation d’une ampleur gigantesque, reprenant les plans, les travaux en cours de son prédécesseur Louis Visconti brutalement mort dans son fiacre. Il fut retrouvé inanimé par son cocher au retour d'une inspection de chantier en 1853.
 Les chiffres donnent la mesure de la formidable organisation de l’agence Lefuel. Organisation pyramidale avec un bureau central de quarante neuf membres gérant des lots d’interventions assez autonomes constituant autant de chantiers différents. Les différentes tâches comprenaient les transformations des anciens bâtiments, les nouvelles constructions de la cour Napoléon et les travaux intérieurs du Palais des Tuileries. Chaque lots était dirigé par une équipe d’inspecteurs, de vérificateurs, de conducteurs de travaux et une armée de trois mille ouvriers. Le travail se poursuivait sans relâche autre que le jour du seigneur. Les techniques de construction ne peuvent aujourd’hui que nous impressionner aux vues des ces champs de pierre avec tombereaux attelés devant d'immenses échafaudage de madriers avec des engins de levage rudimentaires. La force animale et humaine étaient extrêmement sollicitées. Les accidents nombreux. Le budget se comptant en allocations de plusieurs millions de francs par sessions semblait illimité.

 

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Construction de la place Napoléon . Aile sud et Echafaudage du futur pavillon Denon. les galeries du rez-de-chaussée sont existantes. (Dimanche 24 mai 1854 Baldus)


L’organisation était le maitre de mot de l’efficacité déployée par les équipes menant ces chantiers parallèles. Lefuel fut secondé par des architectes adjoints de renom comme l’italien Marco Treves et l’américain Richard Morris Hunt qui lui, s’occupa plus particulièrement de l’aile Rivoli regroupant le pavillon de la Bibliothèque. Morris Hunt dessina ultérieurement la façade du Metropolitan Muséum de New York ainsi que le socle de la statue de la Liberté .

Le « Projet d’ensemble des travaux à exécuter tant au Palais des Tuileries qu’aux bâtiments et galeries qui le réunissent au Louvre, rédigé d’après le programme donné par l’Empereur » est présenté par Lefuel aux membres du Conseil.
Il s’agit de la  transformation complète de la physionomie du Palais du Louvre, comportant outre le travail sur les façades anciennes Henri II, la transformation du Pavillon Sully, mais aussi de la création des bâtiments de la cour Napoléon, avec les Pavillons Turgot, Richelieu, Colbert, Denon, Mollien ainsi que la destruction et la reconstruction de la grande Galerie du Bord de Seine comme du pavillon de Flore.
Les nouveaux bâtiments créant six cours intérieures ainsi que l’excroissance du Pavillon des Etats comme le travail de « placage  » c’est à dire le remplacement des anciennes façades devraient actuellement changer le regard porté sur l’art du Second Empire.

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Placage des nouvelles façades de la galerie de Diane aux Tuileries avec à droite, les échafaudages du pavillon de Flore.


 La critique rapide, facile de l’architecture du dix neuvième siècle montre une inconpréhension de cet art éclectique comportant une charge ornementale et sculpturale allégorique très importante. Il fonctionne par augmentatif, par rajouts et reprises de style. C'est une architecture privilégiant la continuité, l’intégration dans l’Histoire plutôt que la rupture. Il semblerait que la critique sans nuance de l'architecture du second Empire montre que le Louvre n’est toujours pas perçu comme un véritable Palais Napoléon III.

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L'ancien pavillon de Flore

Le « Gros Pavillon du bord de la Rivière » construit en 1607, puis dénommé Pavillon de Flore d’après un ballet donné par Louis XIV en 1669, fut remanié en 1787 suite à un incendie, puis transformé en Pavillon de « L’égalité » abritant , le comité de Salut Public en 1793. Bien que chargé d’Histoire, ce n'était plus qu'une ruine qui menaçait de s’effondrer dès 1850.


Le Pavillon de Flore fut donc démoli. Le 30 janvier 1861,  Hector Lefuel signale qu’une partie de la corniche de l’étage attique s’est écroulé. Une photographie montre le Pavillon en bien mauvais état avec un étai soutenant la face orientale. Il fut décidé de le détruire entièrement ainsi qu’une partie de la grande galerie pour tout reconstruire avec les mêmes proportions mais avec un décor différent, se démarquant de l’ordre colossal à grand pilastres cannelés.

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Cette photographie montre en 1861 l'état de l'angle sur la seine après la demolition de la grande galerie et du pavillon de Flore. A droite, la premiere travée du château des Tuileries, à gauche l'amorce du pavillon de la Tremoille. Dans l'ouverture pratiquée, l'ancienne cour des Comptes est visible de l'autre côté de la seine. Incendiée comme les Tuileries par la commune en 1871, le bâtiment sera remplacé par la gare d'Orsay. (Photo Baldus )

 

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Vue du chantier de la construction des guichets et du pavillon des Etats. Le dôme Médicis du chateau des Tuileries est visible par l'ouverture. Vue de l'ancien pont du carrousel d'Antoine Remi Polonceau dit pont aux "rond de serviettes" detruit en 1930. (Baldus Décembre 1865)


Carpeaux réalisa sur le tympan de la façade seine du pavillon son "Triomphe de Flore"… « Perdere aedificare » Détruire pour construire, tout changer pour que rien ne bouge, voilà la continuité d’une tradition, "Tradere " Transmettre avec apport et nouveauté…La controverse provoqué par le groupe sculpté par Jean Baptiste Carpeaux en est le témoignage manifeste. La nudité très réaliste du Triomphe de Flore fit jaser, de nombreuses protestations s’élevèrent au point qu’il fut envisagé de déposer la sculpture en cour de réalisation, d’autant que Lefuel contestait la proéminence du haut relief qui dépassait de l’alignement de la corniche.
« Un jour que le sculpteur, sur place, terminait son oeuvre en taille directe, il aperçut en-dessous de lui un bourgeois parisien en haut de forme qui se hissait péniblement sur les échelles de l'échafaudage. L'artiste allait l'admonester quand il reconnut l'Empereur. Celui-ci, parvenu sur la plate- forme, regarda longuement le haut-relief et déclara: " Que tout demeure en cet état ". La Flore avait triomphé (1). » La modernité dans la tradition aussi. 

 

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Echafaudage devant les groupes sculptés de J.B Carpeaux. Nouveau Pavillon de Flore


Les aménagements intérieures furent extrêmement pensés, élaborés et très éclectiques allant du dénuement total de la pierre brute ornée de sculptures reprenant en intérieur, une disposition extérieure comme pour l’escalier de la Bibliothèque (dit escalier Lefuel), l’escalier Denon ou les galeries du rez-de-chaussée jusqu’aux luxe débridé des grands appartements du ministère d’Etat (Ministère des Finances jusqu’en 1985 ) présentant un décor extrêmement riche et raffiné, regardé actuellement comme le paradigme du style Second Empire  
la statutaire fut particulièrement mise à l’honneur. Plus de 300 sculpteurs et ornemanistes participèrent à cette ruche. Toutes les commandes passées furent honorées y compris les statues refusées ou annulées. Grands sculpteurs ou plus anonymes apportèrent leurs talents. La liste des archives Lefuel est longue de plus de trois cent noms. On y trouve aussi bien le futur opposant politique David d’Angers (ne travaille qu'en 1824 sur l’aile Est sous Louis XVIII ) que les grands statuaires du Paris Haussmanien comme de la IIIeme République triomphante: Dielbolt, Simar, Duret, Cavalier, Rouillard, Fremiet,Vilain, Pollet, Bosio, Bonnassieux, Carpeaux, Delaplanche, Dumont, Rude, Perraud, Cabet, Caïn, Carrier Belleuse, Jouffroy ..etc... la liste est immense comme le nombre des réalisations.

Louis Napoléon voulu avoir près de sa résidence impériale une grande salle d’assemblée pour réunir les corps constitués. En effet, la nouvelle constitution élaborée après la période dite « sans partage » du début de l’Empire donnait aux chambres un rôle à jouer dans la vie politique et législative. Formule parlementaire  « rationalisé » qui s’articulait en un « Le président propose, le Conseil d’Etat met en forme, le Corps Législatif vote, le Sénat vérifie la constitutionnalité » (2)

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Salle des Etats 


La grande salle dit « des Etats » fut achevée en 1857, elle n’est pas située comme on l'imagine dans le Pavillon des Etats appelé aujourd’hui Pavillon des Sessions; qui fut construit en excroissance à la grande galerie et devait recevoir les chefs d’Etats étrangers (3); mais dans l’aile Denon regardant la cour Napoléon perpendiculairement à la Seine.

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 Montage anonyme  1859 (?)

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Salle des Etats avec le Trône Impérial  ( Première séance officielle le 7 février 1859 )


Cette grande salle recevait chaque année les séances législatives ainsi que des événements exceptionnels comme le banquet donné en l’honneur des généraux de l’armée d’Italie, le 14 aout 1859 ou la réceptionpar l'Empereur des résultats du Plébiscite de 1870.
 Sa taille et disposition intérieure pouvait rassembler plusieurs centaines de personnes. Un grand balcon soutenu par des colonnes cannelées courrait le long des murs dont les hautes fenêtres donnaient sur la cour des Ecuries avec son somptueux fer à cheval donnant sur le manège (aujourd’hui cour Lefuel) et la cour Sud (actuellement Visconti) .
D’une grande hauteur de plafond, la partie supérieur des fenêtres étaient surmontées d’une série d’oculi de grands diamètres laissant le plafond glisser vers les murs en un effet de coupole surprenant. La gigantesque peinture du plafond fut confié au peintre Charles-Louis Müller qui réalisa en un temps record une très grande allégorie qu’il peignit sur une série de grandes toiles installées sur les mezzanines du palais de L’Industrie, transformées en atelier mis à sa disposition en 1858.
Cette immense composition représentant «  la France Impériale protégeant les Arts, l’Industrie, les Sciences et la Religion. » était encadrées aux extrémités de la salle par le Triomphe des Empereurs Charlemagne et Napoléon Ier. Les photographes Edouard Baldus et Jean Pierre Lampué furent chargés de réaliser des clichés des peintures ainsi que du décor sculpté, le tout complété par une vue générale.
Baldus fut commandités pour suivre les travaux et constituer des archives iconographiques.

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 Porte Nord de la Salle des Etats -1859 Baldus. Toile en tympan de Ch-L Müller "Le triomphe de Charlemagne"


Les portes de la Salle des Etats étaient encadrées d' atlantes sculptés par Pierre-Jules Cavalier. Les photographies de Baldus sont les seuls témoignages de ces réalisations très remarquées pour leurs suaves nonchalances et dont nous n’avons pu trouver plus ample description.

 La IIIeme République se vit contrainte de réaffecter cette grande salle à l’usage du Musée du Louvre. De grandes transformations semblaient nécessaire à la présentation des collections de tableaux. Le plafond de Müller fut détruit et percé pour recevoir une verrière car l’éclairage naturel zénithal était la norme muséographique. Les décors rappelant l’Empire déchu furent détruit en 1886. Le réaménagement complet de la grande salle en galerie fit disparaitre jusqu’à son souvenir .…Les fenêtres furent bouchées, le balcon supprimé. Une large et lourde composition en corniche de staff fut édifiées. Reprenant le rythme des oculi, une série de  médaillons représentaient les grands peintres français classiques.

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Salle des Etats fermée au public pendant l'Occupation


Ce large entablement encadrant une verrière vint couronner les murs couverts de tableaux de Maitres jusqu’en 1950. L’arrivée des Noces de Cana provoqua une nouvelle transformation pour mettre le décor plus en conformité avec le gout du jour. Les sculptures et arches furent détruites et laissèrent place à une grande frise à la grecque alors que le bas des murs recevaient des lambris peint en faux marbre.  Le parquet en point de Hongrie fut changé pour une coupe à l’anglaise.

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Salle des Etats 1950


En 1966, la Joconde supplanta Véronèse. L’épuration se fit plus forte. La corniche et les lambris furent démontés. Le parquet redevint en point de Hongrie. Le minimalisme décoratif atteint son point culminant avec la disparition de tout ornement pour la réouverture en 2005 de la salle des Etats pensé par Lorenzo Piqueras. La Joconde est présentée sur un grand panneau autour duquel le flux des touristes s’articule. Les Noces de Cana sont accrochées en pendant avec deux passages latéraux. Une nouvelle verrière avec" led" lumière du jour augmentée d’une climatisation parachève le dispositif généreusement financé par la Nippon Télévision Network. La muséographie est la mise en avant des oeuvres en organisant la disparition des entourages.

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Salle des Etats restructurée.


 La salle des Etats n’est depuis longtemps connue que sous le titre de Salle des Peintures Italiennes pour les visiteurs d'aujourd'hui quant au Japon, elle s’appelle là-bas tout simplement la " Mona Lisa Room".

 

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Les pierres parlent. L’architecture écrase le temps humain d’une vie, pour toucher physiquement nos descendants qui avec l’oeil et la main nous retrouvent hors de la mort. Ils nous regardent et nous jugent à l’aulne de l’élévation de l’esprit d’une époque qui a su et voulu laisser une preuve tangible de son existence ou de son non-existence dans l’Histoire .

 

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Notes

1 - G.Poisson  in « Quand Napoléon III bâtissait le grand Louvre » / 1994 Revue du Souvenir Napoléonien N° 393

2 - in Ph.Seguin Louis Napoléon le Grand  Grasset 1990 page 181

3-  Une excroissance symétrique comportant un théâtre était prévue sur l’aile Marsan. Le projet ne fut jamais réalisé.

Les photographies sont tirées du dossier du musée du Louvre "Le photographe et l'architecte" RMN 1995 et

de l'excellent blog d'Andrew Cusack (andrewcusack.com).