Nymphes, divinités dont le pouvoir conduit
Les racines des bois et le cours des fontaines,
Qui nourrissez les airs de fécondes haleines,
Et des sources que Pan entretient toujours pleines
Aux champs menez la vie à grands flots et sans bruit,

Comme la nuit répand le sommeil dans nos veines;
Dieux des monts et des bois, dieux nommés ou cachés,
De qui le charme vient à tous lieux solitaires,
Et toi, dieu des bergers à ces lieux attachés,
Pan, qui dans les forêts m’entr’ouvris tes mystères:

Maurice de Guérin - Glaucus 1840

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Par la porte étroite, le vent nous enveloppe dans un tressaillement d’épiderme. Les génies du lieu savent au détour d’un passage provoquer d’intérieurs transports. Une sensation fugitive liée à la claire conscience du temps fait soudainement parler les pierres et les arbres. Cet écho intime résonne à la vue d’un moellon moussu, d’une allée sous les frondaisons .

Que de ces près l’émail plaît à mon coeur!
Que de ces bois l’ombrage m’intéresse!
Quand je quittai cette onde enchanteresse,
L’hiver régnait dans toute sa fureur.

Et cependant mes yeux demandaient ce rivage;
Et cependant d’ennuis, de chagrins dévorés,
Au milieu des palais, d’hommes froid entouré,
Je regrettais partout mes amis du village,
Mais le printemps rends mes champs & mes beaux jours.

François René de Chateaubriand Tableaux de la Nature. - L’amour de la campagne -1784

 

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Les terrasses et perspectives des jardins du château de Villette suivent l’ordonnance des villas romaines axées Nord Ouest, la lumière y est favorable à l’émotion, le cadre porte à la rêverie aux « Tableaux de la Nature » cher à Chateaubriand

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La « Rivière » que son Neptune venu du château Royal de Saint Ouen ordonne, coule face au salon octogonal du château. Celui ci domine les parterres de ses terrasses datant de la maison forte du XVI° siècle transformée en 1668, par Jean Dyel, en une villégiature d’agrément concentré du génie des deux Mansart.


 Les « Rivières » sont des rêves de domination. La nature domestiquée dans l’ordonnance de la haute civilisation. Coulant de bassins et vasques, les fontaines jaillissantes peuplés de nymphes, naïades des écumes chantant en coeur avec les nappées des prairies et forêts. Ce dispositif joue un rôle essentiel d’animation: «  Elle est bouillonnante au creuset de la source » animent les espaliers en dévers, les plans juxtaposés, les lits dirigés d’une eau sauvage. L’eau de source cascade jusqu’au bassin en fer à cheval daté du XVII°siècle soit plus ancien que celui du défunt Marly.
Les Rivières ont bien souvent disparues, les génies aquatiques les ont désertés dilapidées par les exfiltrations ravageuses, les fuites ruinant les bassins non étanches. La rivière de Marly, la plus belle et la plus connue, ne vécue que vingt ans.Terminée en 1704 elle fut démolie sur ordre du cardinal Fleury en 1728 «  pour ne pas la réparer » La  Rivière de Brunoy subit ainsi le même sort lors de la Révolution, le château et ses bassins furent détruits. Reste par bonheur à Saint Cloud, la grande cascade d’Antoine Le Pautre construite en 1664 qui coule toujours sur son dénivelé datant du château de Monsieur. La belle cascade du Champs de Bataille s’en inspire par ses sculptures et ornements, elle est un renouveau dans le déclin du genre.

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 Cachée dans ses petits bois, encerclée de route et autrefois de chemin de fer, la Rivière de Villette s’est tarie. Les bassins aux masques de lions venant du château de Choisy sont muets. Les mousses ne sont plus irriguées, les cascades ne chantonnent plus pour les beautés de pierre qui perdent leurs visages un peu plus chaque année; la Rivière attend son printemps.

 

la rivière en 1960


 La promenade dans les allées de feuilles dorées débouche sur des clairières où silencieuses des statues blessées nous attendent. Les sphinges des petits passages sur les canaux donnant sur les pièces d’eau latérales, elles mêmes gardées par de grand sphinx commandés en 1710 pour le château de Marly sont la proie des injures du temps et de l’oubli. Mais sait-on que le Phoenix est toujours à l’oeuvre en se réincarnant aussi dans les pierres qui donc peuvent renaitre comme feuilles au printemps?.

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Seuls les grands vases de pierre du au ciseau du sculpteur Bertin commandés par le Roi pour les balustres de l’Orangerie de Versailles résistent encore en témoins muets d’une époque révolue. Les quatre vases de bronze rythmant la descente vers les jardins ne sont présent actuellement que par les empreintes de leurs larmes de vert de gris imprimées sur la pierre. Reviendront-ils?

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Dans le fracas des travaux, cris, interpellations d’un peuple de travailleurs, ouvriers d’une troisième renaissance, les salons du château font entendre à ceux qui l’écoutent d’autres bruits et musiques. Pierre Cousin, receveur des finances de Normandie, Conseiller privé de Louis le Grand, adjoint de Colbert à l’administration des bâtiments du Royaume, embellit et transforme les intérieurs du château; construit sur les plan de François Mansart au dix-septième siècle par la famille Dyel qui possédait quarante mille hectares de terre ainsi qu’une des Antilles.

La cour pavée en deux temps mais pour son plus grand bien, laisse apparaitre une modeste façade trompeuse. Le bâtiment parait plus petit qu’il n’est à contrario des constructions magnifiées du dix neuvième siècle où le génie de l’architecture du paraitre privilégiait la forme au contenu. Le château pourvu de cinq fenêtres sur ses cotés s’inscrit dans un carré et non dans le rectangle trompeur d’une façade d’apparat. Le perron à double révolution est orné de sa rampe d’origine datant du grand siècle.

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Vases de bronze venant du château de Marly    ( photo ~ 1970)

Le grand vestibule donne l’ampleur des salons dont il distribue les circulations. L’escalier dont la remarquable stéréotomie de départ montre le génie de François Mansart est d’une discrétion tel que les regards sont happés par la perspective du grand salon octogonal ouvrant sur l’axe du Neptune triomphant de la grande perspective extérieure. Les dessus de portes sont signés par François Boucher et Huquier, les boiseries de chêne de Hollande ainsi que les fontaines de pierre de la salle à manger datant de 1748 réalisées par François Martin sont en tout point remarquables. Les transformations et déperditions ne se sont pas attaqués à l’âme des salons.

Le temps des Grouchy résonne encore des jeux d’enfants de Sophie, Emmanuel, Charlotte et d’Henri-François. L’ainé des fils devait lors des ses passages dans la maison familiale laisser une odeur de cavalerie, faire résonner ses talons de bottes, faire sonner le bout de son sabre sur les pierres du vestibule d’entrée. Emmanuel de Grouchy, grand cavalier injustement lié à son retard auprès de l’Empereur pour avoir poursuivit une cavalerie prussienne fantôme à Waterloo, était le premier fils du Marquis de Grouchy premier du nom qui hérita du domaine par sa mère.
Emmanuel, forte personnalité et vaillant guerrier, Marquis, Comte d’Empire, Maréchal et pair de France, fut blessé plus d’une vingtaine de fois dans les batailles glorieuses de l’Empereur à qui il tenait tête. Ses campagnes ainsi que son nom sont gravés sur l’arc du Triomphe de l’Empire.

Sa soeur ainée Sophie dit  « Grouchette » littéraire et sensuelle, intellectuelle et active, est connue aujourd’hui comme madame de Condorcet a qui elle fut bien mariée malgré la différence d’âge, car elle oeuvra pour sa postérité et publia ses oeuvres. L’extraordinaire savant dont le laboratoire était installé dans l’aile de gauche face à la chapelle fut une victime de la sanglante et inique politique de la Révolution.

«  Pendant la terreur, Condorcet, on le sait, du s’enfuir de paris. Il s’était déguisé en paysan. Il partit à pieds et marcha aussi longtemps qu’il le pût, droit devant lui. Au bout de quelques heures, exténué de fatigue, il entra dans une auberge et demanda à la femme qui la tenait de lui servir une omelette. L’aubergiste trouva ce paysan assez singulier. Il avait des attaches bien fines….un visage qui ne reflétait pas la campagne.Méfiante, elle lui posa la question: « combien d’oeufs? » Condorcet savait tout. Le calcul intégral n’avait pas de secret pour lui, Ni la physique. Ni la philosophie.Ni l’économie politique. Il avait réfléchi sur tous lesproblèmes. Tout conçu. Tout prévu. Et l’instruction publique obligatoire et les droits de l’homme. Et même le danger de la surpopulation et la nécessité de la limitation des naissances. Il était l’un des maitres de l’Encyclopédie. Secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences. Membre de l’Académie française. Le maximum de connaissance. Le maximum de réflexion. Mais jamais, non jamais il ne s’était demandé combien il fallait d’oeufs pour faire une omelette ? Au hasard, il répondit « douze » La bonne femme- qui était « sans culotte » ( comme la duchesse de Coigny qui est à l’origine de ce sobriquet) alla tout droit au comité de Salut public le plus proche pour dénoncer un cy-devant costumé en paysan…Condorcet fut arrêté. Jeté en prison. il s’y suicida pour éviter la guillotine, avec un poison que lui avait donné son beau-frère Cabanis et qui était caché dans le chaton d’une bague. »

Wladimir d’Ormesson- sept 1973-  Revue des Deux Mondes


Marie-Georges Cabanis, médecin et philosophe avait en effet épousé Charlotte Félicité la dernière fille de la famille Grouchy. Sophie de Condorcet fut une brillante personnalité. Elle anima un salon ou l’esprit libre, les idées nouvelles des penseurs les plus brillants de l’époque avaient la parole. Belle et sensuelle, elle se maria dans la chapelle de Villette en ayant son amant le marquis de La Fayette comme témoin. Elle éclaira le Saint Simonisme d’un jour nouveau en voulant concevoir dans l’éther un être parfait avec le comte de Saint Simon. Ils embarquèrent pour se faire dans une montgolfière, mais leur union n’eut pas de fruits.
Elle fut la grande amie d’Aimée de Coigny ( la « sans culotte » précédemment citée) tout autant brillante et intellectuelle, grande amie de Talleyrand, mariée au Duc de Fleury, elle divorce et reprend son nom, arrêtée et emprisonnée le 16 mars 1794 sous l’inculpation «  d’aristocrate puante ».  Elle devint pendant quatre mois à la prison de Saint Lazare « la jeune captive » d’André Chénier. Muse inspirante par sa grâce et sa beauté les derniers poèmes de l’une des plus cruelles victime de Robespierre, André Chénier poète guillotiné à 31 ans.


Je ne suis qu'au printemps, je veux voir la moisson ;
Et comme le soleil, de saison en saison,
Je veux achever mon année.
Brillante sur ma tige et l'honneur du jardin,
Je n'ai vu luire encor que les feux du matin ;
Je veux achever ma journée.

Ô mort ! tu peux attendre ; éloigne, éloigne-toi ;
Va consoler les coeurs que la honte, l'effroi,
Le pâle désespoir dévore.
Pour moi Palès encore a des asiles verts,
Les Amours des baisers, les Muses des concerts.
Je ne veux point mourir encore.


  André Chenier - La jeune captive - 1794



Aimé de Coigny sera sauvée en soudoyant pour cent louis un indicateur qui enlèvera son nom de la liste des condamnés à mort. La chute de Robespierre amenera sa libération.
Elle fut une amie d’enfance de Sophie et pourtant lui enleva son grand amour, le beau et oisif Mailla Garat qui inspira aux deux femmes des lettres d’une torride sensualité montrant toute la puissance du désir féminin lorsqu’il peut s’exprimer. Cette fière et belle indomptable et future « merveilleuse » répondit à Napoléon qui lui demanda en public :

« Madame de Coigny, aimez-vous toujours autant les hommes ? »

« Oui, sire, surtout lorsqu’ils sont bien élevés ».


La beauté et l’attrait d’Aimée devait du temps des séjours à Villette tourner la tête de bien des hommes de la maison. Le grand miroir du salon nous parle de ces aventures dont l’on peut imaginer ayant comme protagonistes Emmanuel l’ardent cavalier de deux ans plus jeune que Grouchette...  Mais entré à l’école d’artillerie de Strasbourg en 1780,  il peut tout aussi bien s’agir d’ Henri-François appelé « le chevalier » qui ne fut jamais marié mais eut deux fils qu’il reconnu en leur donnant son nom

le G de grouchy


Le miroir porte d’une main alerte «  m grouchy est un coquin  V aimée » l’inscription est gravée au diamant à mi hauteur en travers. Toujours visible aujourd’hui, l’on peut imaginer une vengeance avec affront public après une « taquinerie » amoureuse de celui qui aurait outrepassé son désir sur l’instant…Surprise à la toilette ? Baisers volés entre deux portes? attouchement sur une déjà « sans culotte »?


« La beauté de traits n’a qu’une beauté, la beauté d’expression a autant de beautés que de sentiments.Tous ceux d’Aimée se reflétaient sur son visage et passaient dans ses attitudes. Le charme même de son corps était fait aussi de pensée. Et cette pensée profonde, variée, imprévue, hardie en ses examens, soudaine en ses ripostes, redoutable dans ses ironies, irrésistible dans sa gaîté, tirait de sa mobilité même un charme de plus et paraissait toujours nouvelle. Il y avait en elle trop de femmes pour qu’on se défendît contre toutes : qui résistait à l’une cédait à l’autre. Voilà le secret de l’empire exercé par elle et par celles qui lui ressemblent. Cette surabondance, si elle multipliait les séductions de son corps et les activités de son intelligence, précipitait aussi les mouvements de son cœur. Et, comme aucune passion ne tient ses promesses et que la lie de chaque joie épuisée donne la soif d’autres joies, l’amour de l’amour avait fait, disait-on, à travers la diversité des expériences, l’unité de sa vie. »
Une vie d’amour – Aimée de Coigny et ses mémoires inédits E.Lamy Revues des Deux Mondes Tome 8 1902


« La nature semblait s’être plu à la combler de tous ses dons. Son visage était enchanteur, son regard brûlant, sa taille celle qu’on donne à Vénus ;… le goût et l’esprit de la duchesse de Fleury brillaient par-dessus tout. »       Madame Vigée-Lebrun-Souvenirs- 1828

La vie mouvementé des Grouchy pendant la révolution, laisse le domaine vide et sans soin, il est restitué à la famille après Thermidor. Mais il ne sera plus qu' habité par le vieux Marquis sombre et rigide et son fils Henri qui gère tant bien que mal le domaine. Sophie habitera à proximité à Meulan dans la maison des Annonciades qu’elle nommera « la Maisonnette » . La rupture entre les deux amies se situe durant cette période ou comble de la duplicité Mailla Garat amenera à la « Maisonnette » Aimée de Coigny déjà son amante. Celle-ci y laissera son écritoire avec les lettres de Garat que Sophie ne pourra s’empêcher de lire à son grand désespoir .

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"Ton front croule et coulent les larmes, les années sont passées sur cette chair meurtrie"

En 1818,  Emmanuel, exilé par la Restauration, retiré à Philadelphie est contraint de vendre le domaine. Les archives furent versées intégralement aux Archives de Seine et Oise, constituant le fond Grouchy. Ensemble homogène unique avec facturier datant du XVeme siècle .
Après cette période de stabilité, une grande période de laisser aller par des propriétaires éphémères vit le parc se dégrader pour même disparaitre. De 1900 à 1945, les jardins lentement disparurent, victimes de choix aberrant comme le projet de réunion des deux pièces d’eau. Puis la Comtesse de la Barthe Thermes qui, même issue d’une antique lignée ne sut, ne put conserver l’intégrité des jardins ni des bâtiments. La couverture des cuisines, buanderies, les batiments de gauche dans la cour d'entrée furent dénaturés en 1910 par un toit mansardé pourvus de grosses et lourdes fenêtres. Cela est d'autant plus regrettable que la chapelle qui lui fait face, a vu son toit détruit par une bombe en 1944 et fut restitué à l’identique.

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L’étang de l’ouest fut asséché et planté, puis laissé en jachère. De grands arbres furent plantés autour des terrasses dénaturant les perpectives. Les branches de grands résineux ombraient les fenêtres des salons ou toutes vues étaient bannies. La Rivière disparue dans les herbes folles et la futaie malingre. Les bassins étaient abandonnés depuis cent ans. Le baron et la Baronne Robert Gérard achetèrent le domaine après la guerre. Ils entreprirent une salutaire rénovation. Restituant les plans d’eau, restaurant les bâtiments sans toutefois aller jusqu’à replacer les balustres qui couronnaient l’ensemble du château et dont il n’existe plus aujourd'hui, pour juger de leurs élégances que celles du corps central sur jardin. A la mort du Baron Gérard en 1998, le domaine fut de nouveau vendu en 1999.

Olivia Hsu Decker, américaine d’origine chinoise ayant fait fortune dans l’immobilier avec sa société Decker Bullock à San Francisco, continua la restauration du château en un esprit international pour de l’événementiel légèrement strass et paillettes.  Agent immobilier de comédiennes hollywoodiennes comme madame Stone ou madame Cher ainsi que de champion sportif comme monsieur Agassi, madame Hsu Decker a rentabilisée son achat en louant le domaine à des productions cinématographiques ayant comme têtes d’affiches des célébrités comme monsieur Hanks, monsieur Depardieu, monsieur Perez et la charmante madame Ardant.

 

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Vendu à nouveau en 2011, le domaine est en mue constante.
Aujourd’hui les jardins à la française sortent de terre, l’eau coulera certainement bientôt. Les intérieurs retrouvent leur éclat grâce à la l’intervention d’un magicien d’intérieur qui à plus d’une bataille à son actif.
Il faut espérer que le faitage chiffrée de la grille d’entrée, ouvrage du XVIII°siècle posée en 1746 par jacques Pion serrurier d’art, retrouvera sa place ainsi les quatre beaux vases de bronze, face aux jardins qui pourraient en brûle-parfums célébrer le renouveau d’un ilot d’Histoire, de charme et poésie dans un Vexin à préserver.

 

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 Dernière minute:

Les quatre vases de bronze ne reviendront pas. Ils ont été volé en 1999 ainsi qu'une partie du décor statuaire du parc.

information révélé par monsieur Lablaude, Architecte en chef des Monuments Historiques.