ANTHROPE ART
( Attention cet article contient de nombreux anglicismes)
Incipit :
La volonté et les possibilités de la transformation des corps prennent une certaine importance dans la société actuelle mise en vitrine par les réseaux numériques de communication sociale.
Genèse du processus, réflexions artistiques et révolutionnaires.
Réflexions sur le « Bod-Mod » ou modifications corporelles.
La main de l'artiste est de l'Art.
Le Ready made n’a pu s’imposer qu’en fracturant des barrières mentales scellées par la raison. C’est à dire qu’il était impensable de percevoir une faïence manufacturée moulée en urinoir comme une fontaine désignée comme oeuvre unique. Le performatif est un outil puissant d’hypnose collective. Il est dit, décrété, affirmé de la position d’où il émane pour créer une vérité. « Je vous déclare unis par les liens du mariage » Qui parle, d’où parle-t-il, sont la condition du performatif. La fonction reconnue et respectée de celui qui « déclare » utilise l’autorité de sa position pour faire naitre par le verbe ce qui n’existait pas quelques secondes auparavent. Par le Ready made, le domaine sacralisé de l’Art s’est trouvé ainsi ouvert à des possibles inimaginables. Des objets, le performatif s’est déployé sur les corps. Nouveau terrain pour y affirmer une démarche artistique, l’artiste produisant de l’art par le simple fait de son geste ( innéité du talent ). Jeter de la poudre d'or dans la Seine est de l’art. Cela est de l' art car il est un artiste. La main de l'artiste est de l'art, jusqu'à par exemple s'approprier un mélange de sulfate ferreux et de cyanoferrate qui donne en proportion de sulfate de chrome et de bleu de Prusse, une couleur qui devient a elle seule une oeuvre d’art en poudre: le bleu Klein.
Anthropoétries en musique - Klein- 1960
Du geste au corps, la « performance » de l’artiste utilise le corps de volontaires ,de préférence de jolies femmes nues, roulant pleines de pigments sur de grands papiers qui deviennent des « oeuvres »( cf: anthropométrie Klein 1960) puis bientôt chez ses émules, par une démanrche induite, son propre corps lui même sacralisé par sa position d’artiste agissant. Le corps et ses émanations rentrent dans l’oeuvre créée en tant que médium de la démarche qui par son concept énoncé, se donne à voir et à comprendre par le spectateur parfois lui même associé. Les grandes performances des années 1970 sont à regarder comme un apprentissage élitiste, intellectualisé d’une « action sur le corps » donnant « une action sur l’esprit ».
Gina Pane - épines dans la peau - performance 1974
Un courant avant gardiste parmi ses manifestations se défini comme « art corporel », il est très documenté grâce à la revue « arTitudes » de François Pluchard qui fut son rédacteur en chef de 1971 à 1977. Comme nous l’explique Clélia Barbut dans « Valeurs et formes de la réalité dans l’art corporel français des années 1970 » ( perspectiva.net) Les artistes comme Gina Pane (1939-1990) Michel Journiac (1935-1995) ont fait de leur corps un « matériel d’art ». Utilisant le corps et ses fluides, sang et autres, comme un outil, une mobilisation du vivant pour dans un premier temps s’opposer au langage artistique traditionnel « saturé d’histoire ».
C’est une démarche critique comme le souligne François Pluchart: « L’art n’a rien à voir avec l’esthétique. C’est un exercice critique et son efficacité est d’autant plus grande qu’il s’affronte plus ouvertement aux tares de la société ». La société et ses malformations sont l’objectif de la lutte. L’art traditionnel est par son culte du beau, un bandeau sur la réalité. C'est cette même réalité qui par la sociologie moderne ( année 70/80) devient un champs de lutte contre les dominations, les déterminismes, le goût cultivé, le conservatisme bourgeois. L’ "habitus" ou l’ "hexis corporelle" de Pierre Bourdieu est un préalable à la réflexion de l’artiste en lutte. L’habitus, c’est la manière de se tenir, la manière d’être, c’est l’acquis qui fonctionne comme de l’inné: « Culture devenue nature, c’est-à-dire incorporée, classe faite corps, le goût contribue à faire corps de classe; principe de classement incorporé qui commande toutes les formes d’incorporation, il choisit et modifie tout ce que le corps ingère, digère, assimile, physiologiquement et psychologiquement. » ( La Distinction, critique du jugement social cité par Clélia Barbut).
La performance comme lutte avec le corps pour libérer les corps de classe en cassant les « habitus » carcan imposé par la classe dominante sur d’ elle même et de son jugement. Ressentiment? Revanche? En tout cas volonté de sortir du cadre formaté, de s’émanciper des injonctions bourgeoises normatives.
Comme le souligne très justement Nathalie Heinich dans le « Triple jeu de l’Art Contemporain » (Ed minuit 2002). Calqué sur le modèle religieux, les artistes sont les prophètes bousculant la société (pleine de tares), les critiques d’art, commentateurs, galeries et autres pourvoyeurs sont les prêtres et grands prêtres (ordonnant le culte) , le public est la masse des fidèles ( qui écoutent et croient).
La lutte contre la « société » permet toutes les transgressions. Le progressisme est une transgression, l’avant garde une prophétie.
Lorsque Mireille Porte dit ORLAN propose contre une pièce de cinq francs « le baiser de l’artiste » lors de la FIAC en 1977, la répercussion est immense …Assise derrière une coque avec photographie de sa poitrine nue, elle embrasse celui qui met une pièce dans la fente du distributeur…comme pour un chewing-gum dans le métro. Cela choque et fait réfléchir ..sur quoi? La marchandisation des corps? Nous n’y étions pas encore en 1977. Consumérisme ? Prostitution? Non, contre les « bonnes moeurs de la morale conformiste » par l’humour. C’est par la prise de pouvoir sur son corps qu’Orlan s’affiche et provoque. Elle joue avec le regard des hommes et provoque les femmes, en se mettant en scène. L’oeuvre d’art c’est elle, la suite le prouvera.
Sa détermination dans l "Art corporel " l’amène à utiliser ses opérations de chirurgie esthétique comme happenings scénographiés et filmés. Ses liposuccions sont gardées en bocaux comme le ferait Piero Manzoni avec « Mierda di Artista» en 1961.
Orlan performance chirurgicale, lecture du manifeste.
Son corps, son visage, son apparence se transforment aux grés de ses propos sur l’art et l’esthétisme traditionnel qui d’après elle détermine une beauté culturelle dominante et excluante. Après l’activisme viennois, les performances travaillant sur le corps, la douleur, le sang, les fluides de Journiac et d’autres, le corps se libère des prescriptions chrétiennes qui le sacralise. Il est à rappeler que le christianisme s’est toujours opposé aux schémas dualistes "dévalorisant" le corps humain.
La personne humaine est créée à l’image de Dieu, pour ressusciter au dernier jour ; son corps est digne de respect. C’est en son corps, et même par celui-ci, qu’elle est appelée à glorifier Dieu, c’est-à-dire à révéler sa présence, qui se manifeste dans l’amour entre les êtres humains. Le respect du corps impose donc par la morale induite qu’il ne doit pas être scarifié, mutilé, dessiné de façon aussi éphémère que définitive. Ces prescriptions n’ont plus cours dans la psyché collective déchristianisée. Au moment ou l’art investi le terrain du corps comme moyen de lutte, le corps sain et modelé revient par delà les années trente (moment de glorification hygéniste) comme une philosophie héroïque terminant l’individualisme forcené des sociétés occidentalisées. La jeunesse et la beauté comme modèle indépassable sont les objectifs de ces nouveaux croyants progressistes. La modernité, la jeunesse, le corps sain musculeux et sculptural sont les bases d’une nouvelle tendance émergeant à la fin de la décennie1970, pour exploser dans la suivante. Le body building, l’aerobic, le stretching, le jogging et autre cardio training sont de nouveaux mots qui apparaissent en même temps que les nouveaux physiques.
La transformation du corps est une possibilité d’agir sur le monde car le regard d’autrui n’est jamais sans répercussion sur chacune des parties. Exister par le regard, se sentir invisible en regardant les autres. L’image de soi devient réelle dans le miroir puis dans le regard porté par le spectateur, à savoir, le passant anonyme comme l’ami.
Mon corps et son apparence modifiée constituent la preuve de mon implication personnelle. Je me suis retranché dans une marge, libéré des carcans imposés par une société qui formate les pensées et les comportement dans une posture conventionnelle que l’on peut qualifier d’« an-artistique ». Preuve de ma personnalité unique et artiste, je transforme mon corps pour faire émerger mon moi libéré. Le bien connu culte du corps s’affranchit donc des sports pour devenir une oeuvre personnelle.
Même si cette marge libérée aurait tendance à devenir une partie aussi importante que le tout, elle est encore regardée comme une marge à intégrer à des niveaux divers d’implication. Il y a quinze ans, à Londres l’on pouvait voir des chauffeurs de bus avec les bras entièrement tatoués, ce qui était impensable à Paris. A ne considérer que le tatouage, l’on a rapidement la perception d’une immense progression de cette pratique réservé à des groupes affichant sur le corps une sorte d’avertissement social, correspondant à des passages initiatiques.
Les marins et les légionnaires, les voyous et les prisonniers avec quelques minorités comme les gitans utilisaient seuls ces codes. Le monde anglo saxon avait montré une tolérance plus grande dans les rapports sociaux à ce qui était considéré en Europe comme proscrit pour bon nombre de métier de service. Il était impensable d’avoir à la RATP ou la SNCF des employés tatoués d’une manière voyante. Il n’y avait que très peu de serveurs parisiens qui ne laissaient voir sur leurs avant bras de grossiers dessins fait artisanalement à l’encre bleue, traces d’une tumultueuse jeunesse. La place de ces marques avaient elle même une importance. Les biceps, la fosse cubitale, le dos étaient traditionnellement les zones recevant les marques et dessins colorés ou non qui disparaissaient derrière l’habillement. Le visage n’était utilisé qu’exceptionnellement pour les « yeux de biche » ou le « point des macs » qui sont de petites marques discrètes. On les trouve chez les voyous et les gitans, il s’agit d’un petit tiret dans le prolongement de la paupière et d’un seul point discret sur la pommette. Ces seuls signes pourtant, vous excluaient de bon nombre de métier.
Faire de son corps une oeuvre d’art par le sport ne suffit plus à le distinguer. Il faut l’orner, le travailler comme le font les peuples de l’Océanie où d’ailleurs. Les ornements maori ont commencés à fleurir. La pratique de ce populaire « body art » s’est intensifié et amélioré avec le piercing, le stretching ( cette fois ci dans son sens d’étirement réel du trou de la partie percée), les implants corporels donnant du relief ( Il ne s’agit pas ici que de prothèse mammaire mais bien de métal de forme variées placés sous la peau ). Les dreadlocks ou cadenettes ( terme français qui désigne les nattes de plusieurs coiffures d’homme, portées chez les Hussards, les grenadiers par exemple ) se popularisent avec le mouvement Rastafari et sa musique. Toute ces outils pour transformer le corps ont été déjà utilisés par bon nombre de peuples sur la planète. Un condensé de ces pratiques se retrouvent dans les techniques actuelles de modifications corporelles. Il y a une sorte d’ "appropriation" des marques d’appartenance à la tribu qui se trouve regroupée dans une communauté internationale.
Prenons comme point paradigmatique l’artiste Jak Nola de nationalité Néo-zélandaise. Jeune femme de talent qui pratique le tatouage, la musique, le dessin, la peinture et la sculpture. Elle montre au travers de tous les moyens dont elle dispose ( site internet, réseaux sociaux et articles de presse..) les productions artistiques qu’elle met en vente. Elle réalise des bijoux fait de métal et de cuir qui peuvent, par certain égard être classés en production « Steam-punk » ce genre si particulier de futurisme passéiste. Elle réalise de curieuses peintures très structurées avec des motifs répétitifs et des personnages étranges. Mais sa principale réalisation qui authentifie tout le reste, c’est elle même.
Elle a opté pour une transformation complète de son apparence. Utilisant le tatouage à outrance, elle a recouvert son corps de motifs colorés qui ont petit à petit disparu derrière la nouvelle pratique du « Blackout » qui est le tatouage noir intégral sans dessins, sans nuances. Cette technique a été mise au point par un tatoueur de Singapour nommé Chester Lee.
Technique mise au point pour faire disparaitre d’anciens tatouages. Chester Lee se rendit compte que les solutions proposées d’effacement au laser étaient toutes considérées comme très onéreuses, douloureuses, longues et inefficaces. Il proposa donc recouvrir les anciens tatouages par de l’encre noire. Lee fit de nombreux émules car cette solution eut énormément de succès. Il ouvrit une sorte de second marché qui fut rapidement adopté par beaucoup uniquement pour son esthétisme totalisant. Le tatouage est une pratique accumulative. On ne s’arrête pas. Le Blackout règle le problème ( à moins de passer au blanc sur le black-out.. Peut être un troisième marché en devenir..?)
Jak Nola regroupe sur son corps la plupart des possibilités de le transformer. Elle est recouverte d'un blackout sur les bras et le torse; a les jambes décorée jusqu’aux pieds partiellement en blackout. Son cou, son front et ses tempes jusqu’à ses oreilles aux lobes élargies sont décorés, ses cheveux sont tressés en Lock très longs et fins regroupés en chignon quasi victorien. Seul son visage est libre avec des implants au dessus et dessous de ses lèvres, elle arbore aussi des implants mammaires lui donnant une poitrine haute et très ronde..
Ses yeux sont tatoués, ce qui lui donne ce regard différent de la norme, très en accord avec son apparence générale. La kératopigmentation consiste à tatouer la cornée, c’est une pratique d’abord ophtalmologiste différent du tatouage sclérale, qui lui, consiste à injecter sans anesthésie de l’encre sous la conjectivite du bulbe de l’oeil, dans la partie libre avant la sclère. ( Quand nous avons un oeil rouge c’est là où le sang se répand). Cette pratique de plus en plus courantes aux Etats Unis est bien maitrisée. Elle est irréversible et n’est pas sans risques. Les complications de cette manipulation peuvent être dramatiques comme le rapporte un médecin ophtalmologiste dans un article du Nouvel Obs ( Rozem)
« Il y a un risque de perforation de l’œil si le tatoueur injecte l’encre dans la sclère. On peut alors se retrouver avec du produit à l’intérieur de l’œil, ce qui est extrêmement dangereux. Si l’encre pénètre, pendant l’injection ou avec le temps par diffusion, à l’intérieur de la sclère, cela peut entraîner l’apparition de corps flottants, une lésion du nerf optique et de la rétine, et donc à terme altérer énormément la vision. »
Les yeux entièrement noirs de Jak Nola sont jamais aussi brillant que lorsqu’elle ouvre la bouche pour agiter sa langue bifide comme celle des couleuvres. Le « Tongue splitting » en anglais ou « Tongue split » en franglais est la séparation de la partie antérieur de la langue. La particularité du muscle de la langue est qu’il s’adapte à cette séparation en devenant autonome. Les bouts de langue peuvent se mouvoir indépendamment. Etant côte à côte dans la bouche, l’élocution ne change pas. Les premières séparations eurent lieu aux USA au milieu des années quatre vingt dix et cela d’une manière artisanale. Le dénommé « Lizardman » ( L’homme lézard) en fit un commerce. Tatoué d’écailles sur le corps et le visage, il se produit avec sa langue bifide sur différentes scène cf: https://sites.google.com/view/thelizardman/home)
Les pouvoirs publics ont réglementés cette pratique. Elle doit être maintenant confiée à des professionnels du monde médical et cela dans la plupart des états américains ainsi qu’en Angleterre où les "body transformers" sont très encadrés. Les risques d’infection étant très élevés, ils leur est interdit de pratiquer ce que la loi considère comme des « mutilations ».
En France, c’est le vide juridique qui prédomine. Cette pratique n’est ni interdite ni réglementé. Plus discret que le tatouage facial, les implants ou les piercing, la séparation de la langue semble avoir des motivations premières qui seraient plus sexuelles qu’artistiques. Le cunilingus et la fellation s’en trouvent dit-on améliorés comme le ‘French kiss ».
Jak Nola agit sur son corps en pratiquant la suspension cutanée. C’est une façon de « méditer », de prendre son corps en esprit, suspendu par des cordelettes, la peau insérée dans des crochets. Cette pratique vient des rituels chamaniques en cours chez certains peuples Amérindiens et des Iles. Rituels de passage, d’initiation.
Venue des Etat-Unis au début les années 90, la "suspension" regroupe de plus en plus d’adepte comme l’explique Veg, créateur et animateur du collectif français Endorphins Rising: « La culture de la modification corporelle implique la permanence avec le tatouage et la scarification notamment, on marque le corps, on l’altère, le transforme de manière définitive, la singularité de la suspension et, avant ça, du play piercing, des aiguilles insérées dans la peau non pas pour y mettre ensuite un bijou mais pour vivre l’expérience de sa chair, de sa vulnérabilité, de la rencontre avec la douleur et le plaisir, du corps qui libère des endorphines dès lors qu’il est perforé. Je trouvais intéressant le fait d’habiter son corps d’une façon singulière, originale et personnelles sans pour autant que ça implique un motif définitif ».
Dernière étape de cette action sur le corps travaillé par cette communauté s’intitulant les « Bod-Mod » (C’est à dire les "body modification" en anglais) qui expérimente les nouvelles pratiques venues des Etats Unis. Le « Branding » remet au gout du jour le marquage au fer rouge pratiqué depuis des siècles.
Le "Bod-Mod" montre toute une progression, une graduation depuis le petit anneau dans l’oreille jusqu’aux infibulations, subincision et chevillages pratiqués dans certaines civilisations. La première des modifications corporelles dans le monde étant rappelons le, la circoncision.
Avant un petit détour par la phénoménologie de l'Étre, il est peut-être intéressant d'aller vers la psychanalyse pour tenter d'avoir un début d'explication et donc de compréhension. La psychologue cliniciennne Marion Schrimpf, spécialiste de l'Art Brut, nous parle brièvement de l'art de Jak Nola après lu son interview sur THINGHS&LINK (th.inl.co.uk)
MARION SCHRIMPF à propos de Jak Nola.:
On ne peut faire que des hypothèses sur les mécanismes de l’inconscient à l’œuvre dans ces pratiques, celles-ci relevant d’histoires singulières, intimes dont seul le sujet d’un discours sur celles-ci détiendrait une vérité.
Si, s’appuyant sur des références Freudiennes, Lacaniennes, on peut faire l’hypothèse, d’une manière très générale, d’une faille, d’une lacune du coté symbolique, le fait de marquer le corps, d’«encrer» la peau, pourrait apparaître alors comme une tentative de symbolisation ; «le trait unaire» sans cesse redessiné, ré-encré, réinscrivant alors indéfiniment un support à la chaîne signifiante (séminaire IX L'identification, Jacques Lacan). La difficulté à être sujet dans le symbolique marque alors cette position défaillante qui n’a de cesse d’être re-encrée.
De la même manière que l’enfant du stade du miroir, le sujet, se faisant tatouer pour se sentir regardé, ne se sentirait il pas reconnu par l’Autre, en tentant d’«effracter » le regard de celui-ci ? Par cet accrochage du regard, le Moi en tant qu’il est, non seulement, imaginaire, mais plus précisément spéculaire, n’essayerait il pas de se (re)constituer ? Par l’angoisse que tente de susciter le tatouage, le sujet se voudrait alors objet à l’insu de l’autre, du regard. D’objet de regard, il en est l’acteur, prenant au piège la pulsion voyeuriste de l’autre.Tout ce qui est de l’autre, du narcissisme, Lacan dira au sujet du stade du miroir : « C’est par la voie du regard que ce corps prend son poids ». C’est cette position qui défaille chez ces sujets tatoués, leur difficulté à être sujet dans le symbolique.
Ici, n’ayant que peu de documentation sur Jak Nola, c’est à partir de quelques bribes de discours trouvées sur internet que l’on peut tirer quelques fils significatifs. Elle dit : «Donc, ma vie, c'est généralement moi qui fais tout ce qui précède en voyageant ». On serait tenté bien sur, d’y entendre un banal désir d’affranchissement de son milieu familial, social, culturel, voire humain, par le prétexte du voyage mais, à travers ce travestissement permanent de peau, se dessine de manière sous jacente un fantasme d’auto-engendrement. Par le truchement de la création artistique, le fantasme d’auto- engendrement est représentatif à la fois du désir de re-création, et à la fois de l’impossibilité de penser la question de la dette ..«le fantasme de la scène originaire révèle la blessure qu’inflige au narcissisme la conscience de sa contingence dans l’être, et de la dette originaire ainsi contracté. Il exprime également l’aveu de cette même dette, ainsi que le profond désir de se voir relié à ceux en qui on a ainsi trouvé une origine» (Vergotte - l’homme et ses destins). Ainsi l’encre ajoutée sur la peau vient recouvrir le corps des origines, l’effaçant, cachant une filiation peut-être impensable, difficile à regarder. Il s’agit alors de se re-récréer un corps, une peau neuve, camouflant alors la souffrance, au travers d’un acte douloureux, prix à payer de la renaissance. Ce corps légué par les parents est à modifier pour devenir soi, ne plus être entaché d’une origine.
De plus, la captation par le regard que suscite le tatouage donne un attrait phallique à une ficigure qui se détache du corps et qui peut donner lieu à un fantasme qui l’érotise. Le fantasme de la scène originaire est ainsi balayé au profit du sexuel.
Elle dit littéralement :« Au sommet de chaque orgasme se trouve un esprit vraiment libre ».
D’une manière plus représentative, sur ses dessins, peintures apparaissent serpents et corps de femmes érotisés, saturant l’imaginaire. Sur son corps l’incarnation d’une figure reptilienne laisse ici place à un réel dont le symbolique semble à nouveau lacunaire. De « femme-reptile » à la langue coupée, la figure du serpent capte le regard par l’angoisse, image effractant le réel par ce qu’elle possède de symbolique en l’autre ; elle force le regard, le piégeant dans un réel créant une confusion.
Pour Jak Nola, on peut supposer que derrière cette figure de serpent se glisse celle de l'ayahuasca, de la même manière que derrière celles des champignons magiques - figures récurantes, apparaît celui d’un monde non bridé, célébrant la puissance de l’imaginaire, ici roi.
De la race des humains, Jak Nola tente de se faire une autre peau, une peau dont les origines sont à trouver ailleurs ...
Pour conclure, il y aurait à craindre que le lieu commun de l’idée de la création, dans son lien à la chose esthétique ne vienne renforcer l’idée d’une réinvention de la vérité par l’art, alors que de vérité par l’art, si l’on peut être tenté d’en saisir une, ressemblerait plus ici à l’expression d’une souffrance qu’à l’idée romantique que peut évoquer la création.
***
Parmi la communauté internationale des « Bod-Mod » un jeune français se distingue en modifiant si drastiquement son apparence qu’il laisse loin derrière lui les premières modifications d’ORLAN qui aujourd’hui, il faut le préciser préfère s’adonner aux transformations numériques; certes moins parfaitement visuelles que dans le film Avatar de James Cameron mais plus élaborées conceptuellement.
Ce français Bod Mod habitant Barcelone se nomme Anthony Loffredo. Né en 1988, il a élaboré le projet de se transformer en extraterrestre. Le « Black Alien Project » a fait de lui un être méconnaissable qui prend sa transformation physique comme le but ultime de sa démarche. Il se donne à voir, s’expose, se montre à travers les réseaux sociaux comme « internet personnality » et « social media star ». Sa démarche n’est pas précisément élaborée en discours explicatif ou revendicatif. Il se distingue par sa fuite en avant devenant une sorte de « leader du Black Alien Project ».
Il a transformé son corps par le culturisme d’abord en état pompier dans le sud de la France puis son apparence change avec la panoplie complète des possibilités. Son corps musculeux est tatoué sur l’ensemble en une sorte zébré blackout. Ses yeux sont tatoués en noir. I’épilation électrique définitive lui enlève sa chevelure qu‘il remplace par des implants sous la peau du crâne. Il a une langue bifide et s’est fait subir l’ablation des oreilles, du lèvres et du nez jusqu’aux cartilages. Ses dents sont limées en pointe et il s’est fait poser récemment un gros labret bleu sous sa lèvre inférieure.
Ses mains ont été mutilées volontairement de l’annulaire et de l’auriculaire pour avoir des mains noires d ‘« Alien ». Il envisage d’aller au Mexique se faire amputer d’un tibia et pied. Sa vie est un mystère bien entretenu. Il n’a pas de femme et d’enfant mais dit être très proche de sa mère. Il est très connu du milieu Bod mod et très suivi sur Instagram et Facebook bien qu’il ai fait disparaitre récemment l’ensemble de ses « posts ».
Le sociologue et anthropologue Philippe Liotard pourrait nous restituer dans un contexte d’évolution récente le profil de « Black Alien ». Liotard est chargé de cour à l’Université de Lyon I, après les facultés de Montpellier et Strasbourg; il est spécialiste des nouvelles pratiques de transformation corporelles venues du monde anglo-saxon. Le site Rue 89 nous renseigne sur ses champs d’investigations:
« Ses thématiques de recherche portent sur les modifications innovantes, depuis les modifications liées à l’éducation jusqu’aux modifications contemporaines de l’apparence.(…) En dehors du monde universitaire, il est connu pour ses contributions dans la revue de Quasimodo, dont il est l’un des fondateurs. Il a publié nombre d’articles sur le piercing, le tatouage et sur les dimensions éthiques, culturelles ou politiques liées au corps. » Il serait intéressant d’étudier les dimensions psychologiques de la transformation corporelle allant du tatouage contemporain jusqu’aux « Bod-Mod » Quelles sont les ressorts sous jacent à la prise de décision d’exister en se transformant. Pourquoi le tatouage est-il devenu si courant chez une génération sans beaucoup de prédécesseur en Europe? Pourquoi les femmes sont elles passées du rien au tout? Il était extrêmement rare de voir une femme tatouée il y a peu. Le modèle Amy Winehouse a-t-elle a se point marqué les esprits?
Atony avant / Alien après
Si le tatouage est présenté par la psychologie clinique ( cf/ Marion Scchrimpf supra) comme une marque physique révélant une recherche d’identité vécue comme en devenir, présentant une faille du symbolique, la transformation complète de son physique n’était-elle pas une disparition orchestrée.? Il s’agit de se quitter complètement pour renaitre autrement avec les injonctions de l’époque vécues en surmotivation exacerbées.. "De la race des humains, Jak Nola tente de se faire une autre peau, une nouvelle peau dont les origines sont à trouver, ailleurs ..."
Marion Schrimpf cf: supra
Le dicton populaire « la fonction fait l’homme » cache une vérité première que le serveur de café ne dément pas. Le bien connu serveur de café décrit par Jean Paul Sartre alors en pleine réflexion au café de Flore nous fait toucher le concept de « représentration ».
Allons voir du côté de la phenoménologie de l'Ëtre: L’homme est ce qu’il est nous dit Sartre, mais « comment peut-on « être » ce qu’on est, lorsqu’on est comme conscience d’être? » « en ce sens il nous faut « faire être » ce que nous sommes, Mais que « sommes nous » donc si nous avons l’obligation constante de nous faire être ce que nous sommes, si nous sommes sur le mode d’être du devoir d’être ce que nous sommes? » Amusant non?
Là intervient la fonction, mais plus encore notre perception de vouloir être. « Étre au milieu du monde » ou « être dans le monde » Une représentation pour moi même et pour le monde. Je marque ma chair pour affirmer une identité qui serait la synthèse impossible de l’en-soi et du pour soi sartrien et c’est par le « pour -soi » que je lutte contre mon néant: Convaincant non?
« Si le pour-soi se définit comme contingence ou comme néant, c’est qu’il est par définition manque ou désir : mais ce qui manque au pour-soi n’est pas tel ou tel objet, c’est tout simplement l’être, au sens de l’être en-soi. » (in Armand Thomes « petit lexique Sartrien » cairn.info)
Cela parait très élaboré, très difficile à conceptualiser, cela se sent plus que cela se comprend .....mais les exemples autour de nous (et en nous), ne manquent pas. La grande liberté est anxiogène, les codes sociaux n’ont été brisés que pour renaitre différemment. La tatouage en expansion partout en Europe recrée une conformité de communauté. Le panurgisme social est un refuge consolant.
Ces marques et dessins sur la peau s’inscrivent sans rémiscion dans le présent. Ils cessent d’avoir un pouvoir de représentation avec le temps, leurs effets diminuent. C’est pour cela qu’ils sont sans doute exponentiels sur le corps. Pour certains, ils s’en couvrent et les recouvrent, petit à petit sans s’arrêter. C’est justement cette notion de temps qui n’est pas vraiment pris en compte dans le passage à l’acte; serais-je demain celui que je suis aujourd’hui? Comment projeter le futur des plus acharnés adeptes du « Bod-Mod »? Comment rester le même lorsque l’on devient Black Alien? Où et quand Anthony Loffredo va-t-il revenir derrière Black Alien? Comment ne pas voir derrière ces films sur Youtube où l’on voit des femmes ultra tatouées se faire maquiller à l’Aérographe, elles sont recouvertes d' une couleur de tonalité couleur chair qui leurs redonnent l’espace d’un moment une apparence vierge de tout dessin. Elles retrouvent le corps et le visage naturel qui est le leur. Etonnant non?
Comment ne pas voir un jeu inconscient d’une nostalgie d’avoir été autre ? Le corps se marque et se ride, le visage se transforme avec le vieillissement naturel et les événements de l’existence, avec assez de constance pour développer une volonté de ralentir le processus chez la pluspart d'entre nous. Comment ralentir un blackout qui vire au gris sur l'afaissement des chairs? La surenchère?
Ladret 20 cm bleu
A l’arrière du chevet de l’église de la Ferté Bernard, sortant du restaurant par un beau soleil de printemps, nous fûmes apostrophé par un homme à barbe blanche assis sur une petite barrière encadrant le stationnement. Habillé d’un veston en Jean’s sans manches, il arborait de nombreux tatouages sur ses avant bras malingres. Demandant une pièce, une cigarette avec une voix éraillée, il était dans une soixantaine bien avancée.
Nous ne sommes pas passés sans le voir, nous nous sommes arrêtés et lui avons parlé ..Je lui proposais un de mes cigares d’après repas, ce qu’il accepta volontiers. Avant de partir je lui fis une réflexion sur ses nombreux tatouages à l’encre bleue qui avait tous été fait de manière artisanale. Des tatouages explicites où je reconnaissais « seul entre quatre murs » le « calvaire des voyous » « une pensée pour ma mère » et bien d’autres dont une femme nue qui aurait peu être dessinée par un émule de Matisse. Il considéra ses bras et après un temps de réflexion, il me dit ; » Ah Bah!, ça c’est des erreurs de jeunesse, que voulez vous..»
Le Manteau d'Arlequin /A de Cambolas 2021
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