Canalblog Tous les blogs Top blogs Mode, Art & Design Tous les blogs Mode, Art & Design
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
FLORIDUM MARE................................
Newsletter
FLORIDUM MARE................................
25 août 2026

DAMA

 

Ces extraits de mon Journal de Chine 2019 et 2025 ont été rédigés avant les quelques recherches et lectures que j’ai consacrées au phénomène étonnant des « Guangchangwu », que l’on peut traduire par « danses de place ».

-----------------------------------------------

 

 

Voyage à Shenzhen — pour Van Rijn Studio    Dimanche 9 juin 2019

 

(…) Je sors fumer un cigare dehors vers 20 h. La place en face de notre hôtel est noire de monde. Il y a de la musique.

Cette grande esplanade est encadrée de palmiers. Une sorte de tour carrée, d’architecture traditionnelle, avec des néons à son sommet, diffuse une pâle lumière. C’est dans cette pénombre que j’assiste à une danse de gymnastique collective, une sorte de madison où femmes et hommes dansent en files parallèles, agitant bras et jambes en rythme.

C’est assez extraordinaire, car ils sont très nombreux. Des enfants jouent autour. Est-ce une parade de quartier ?

Il y a d’autres groupes, plus restreints, qui dansent devant un professeur. La danse est plus traditionnelle. Une femme d’un certain âge danse très gracieusement. Tout le monde reprend ses mouvements en ordre.

Je regarde, je filme un peu, je fume mon cigare assis sur un muret. C’est calme, très paisible. Ils semblent vraiment tous heureux.

Voilà un dimanche soir de communion collective entre les palmiers.

La musique s’arrête.

La place se vide. Il n’y a plus personne. J’ai cru rêver. Je remonte dans ma chambre.

Incroyable réunion de femmes et d’hommes semblant se connaître. Pas de tension, pas d’agressivité. Des enfants partout, des jeunes filles en groupe ou seules, des garçons habillés à l’américaine.

Grande sensation de paix et d’harmonie.

Ils ont l’air mille fois plus heureux que les Saoudiens qui marchaient, le visage hautain et fermé. Ici, tout est mixte et familial.

 

 

 

Jeudi 20 juin 2019

 

(…) Nous allons dîner dans le restaurant jaune dont je ne me souviens jamais du nom. Dîner un peu morne. Nous mangeons du poisson et des légumes.

Géraud retourne directement à l’hôtel, car il veut voir la cérémonie nord-coréenne à la télévision.

Nous, nous regardons les danses sur la place des palmiers.

Il y a un groupe de femmes d’âge mûr qui dansent avec de petits foulards rouges dans les mains et un petit tambour allongé qu’elles frappent avec des baguettes. Elles font de petits sauts au son d’une cymbale.

C’est assez étonnant. D’anciennes chorégraphies maoïstes, peut-être ?

Elles nous sourient gentiment.

L’ambiance est, comme habituellement, calme, paisible, bon enfant. D’ailleurs, des enfants jouent partout. Des mères de famille ont amené leurs chaises et discutent entre elles.

Retour dans ma chambre à 21 h 30.

 

 


 

 

Shanghai — Qingpu
Pour Master’Hand. Mardi 25 février 2025

 

(…) Une fois arrivés, nous laissons Virginie et Murielle seules avec la vendeuse, car Virginie veut s’offrir un téléphone chinois uniquement pour utiliser l’appareil photo, qui est de très bonne qualité. Il est vrai qu’ici, c’est beaucoup moins cher qu’à Paris.

Valérie, finalement, est arrivée à la boutique Huawei, grâce à Cécile qui lui a donné les indications. Mais nous, nous sommes déjà partis chercher un restaurant.

Il est assez tôt, bien que la nuit soit tombée.

Nous arrivons face à un grand jardin public avec de nombreux couples qui dansent au son de grands haut-parleurs diffusant une musique chinoise très rythmée.

Tous ces gens se rassemblent le soir et dansent sous les lampions.

C’est très agréable.

Il fait un peu froid, mais l’ambiance est très chaleureuse. Les bancs publics sous les arbres sont remplis de jeunes. Des couples déambulent dans la pénombre. La musique donne à ce jardin bien sombre un air de fête foraine.

Une femme entre deux âges m’apostrophe pour danser.

Je lui mime une valse.

Les Chinois d’alentour rigolent.

Il y a vraiment de tout, c’est très bigarré : des jeunes, des employés un peu à la mode et des rustres bien traditionnels.

Tout le monde danse sans façon.

 

 

 

Shanghai — Qingpu   Juin 2025

(…) Nous sortons de l’hôtel, Géraud, Mauro et moi, pour aller vers la rue Pucang, la première rue animée perpendiculaire au boulevard. Les autres nous rejoindront.

Avant de traverser le grand carrefour, nous tombons sur une chorégraphie de femmes âgées qui dansent en groupe sur une mélodie chaloupée, assez entraînante.

Elles sont souriantes.

Certaines sont assez âgées, d’autres plus jeunes, c’est-à-dire de mon âge…

Mauro et Géraud regardent le spectacle, amusés.

C’est assez entraînant. Elles adoptent des poses charmantes et gracieuses malgré leurs vilains bonnets et leurs doudounes en synthétique.

Elles nous regardent, imperturbables, en souriant.

Elles n’ont, d’habitude, je pense, aucun public. C’est la première fois que je les vois à cet emplacement, si près de l’hôtel.

J’en compte une petite quinzaine.

Le jour décline vite et elles se trouvent peu à peu noyées dans la pénombre, à l’angle du centre commercial aux grands pignons de verre.

Je me souviens des danses de Shenzhen.

(…)

C’est alors que je commence à comprendre que les scènes observées au cours de mes différents séjours ne sont peut-être pas de simples scènes de quartier, mais les manifestations d’un phénomène beaucoup plus vaste.


Les Dama

C’est un phénomène sociologique typiquement chinois qui émerge lentement dans les villes au début des années 2000. Les réseaux sociaux lui confèrent ensuite une certaine popularité à partir de 2007. L’ampleur du mouvement, rapidement exponentielle, commence à attirer petit à petit près de 100 millions de participantes.

Ce n’est qu’en 2013 que le terme « Guangchangwu Dama » est forgé par la presse, qui se fait l’écho de ces manifestations sonores suscitant commentaires et reproches.

On peut traduire littéralement « Guangchangwu » par « danses de place ».

Ce sont des femmes d’un certain âge qui se rassemblent et dansent en public au son d’enregistrements de musique rythmée. Cela peut aller de quelques mamies en survêtement à une vingtaine de danseuses en robes fendues et maquillées.

Elles dansent une chorégraphie à la fois douce et sportive, avec beaucoup d’entrain, sur des mouvements et des synchronisations relativement simples.

 

 

Dès la fin de l’après-midi, elles se regroupent sur des places ou dans des jardins. La musique fuse et elles se mettent à danser.

Parfois, une danseuse dominante dirige le groupe en se positionnant devant. Les autres suivent, se calent sur ses mouvements et sur le rythme.

Le terme « Dama » veut dire initialement « tante », mais il est aujourd’hui, dans le chinois courant, à rapprocher du mot « belle-mère » en français, avec toutes les connotations moqueuses et péjoratives sous-jacentes : « la belle doche », la « tantine ».

La « Dama » est une femme âgée, envahissante, qui peut, par son caractère affirmé, être l’objet de moqueries et de railleries, voire d’évitement, de la part de sa famille ou de ses voisins.

Dans la Chine du Nord, la Dama désignait à l’origine la femme du grand frère de son père et, par extension, toute femme âgée ou ayant l’âge des parents.

Le mot était chargé d’une connotation de respect dû aux anciens. Il devient progressivement péjoratif lorsqu’il se déporte vers les femmes urbaines retraitées disposant d’un certain pouvoir d’achat, dégagées des obligations liées aux enfants et libérées des tâches domestiques auprès de maris eux-mêmes retraités.

Elles sont critiquées pour leurs loisirs extravagants, leurs vêtements voyants et leurs attitudes considérées comme sans gêne.

(Source : Justine Rochot, « Femmes seniors de Chine, Quand la Chine parle », Les Belles Lettres, 2025.)

Le phénomène regroupe donc des femmes d’âge mûr qui ont rejeté, ou du moins déplacé, les attentes traditionnelles liées à leur âge et à leur condition.

Leur pouvoir économique est réel : elles investissent massivement et certaines font des « affaires ». Bon nombre spéculent sur l’or — cf. « Qianjin dama », la ruée sur l’or des Dama.

Elles investissent aussi bruyamment les places en dansant sur de la musique populaire.

Pour être plus précis, la chercheuse au Centre d’études français sur la Chine contemporaine (CEFC), Justine Rochot, écrit à propos des Dama :

« Leurs parcours de vie se distinguent à ce titre dans l'histoire chinoise récente : socialisées dans les premières années du maoïsme, elles ont vu leur scolarité interrompue par la Révolution culturelle et ont, pour une part non négligeable, fait partie des 17 millions de « jeunes instruits » envoyés à la campagne se faire « rééduquer par le travail auprès des paysans pauvres » entre 1969 et 1976, les privant souvent de poursuivre leur éducation au-delà du secondaire. (…) »

Le phénomène est très présent, même s’il est parfois mixte, avec des danses de couples comme une réminiscence du bal populaire. Cela reste toutefois marginal.

Les formations de danseuses sont multiples et peuvent être très élaborées, avec uniformes et accessoires. Les enchaînements chorégraphiques se « professionnalisent » pour devenir de véritables spectacles, avec un public admiratif assis tout autour.

Ces danses n’en ont pas moins leurs détracteurs, car elles créent des nuisances sonores et des attroupements qui agacent le voisinage.

L’irruption du spontané dans une société policée énerve certains, même si le plaisir de la danse s’inscrit dans une formule collective qui pourrait être plus facilement acceptée.

Les critiques sont nombreuses concernant cette appropriation récurrente, et parfois très visible, des espaces publics.

Les Dama sortent ainsi de l’attitude de discrétion qui leur est traditionnellement assignée.

Mais, malgré ces critiques, le bénéfice pour les participantes semble supérieur aux inconvénients.

Les Dama se regroupent et se sociabilisent aisément, sans contraintes. Elles pallient leur désœuvrement, se rassurent collectivement face à leurs incertitudes économiques et pratiquent une activité physique qui les montre féminines et en forme malgré leur âge.

Elles revendiquent en silence une féminité qui a pu être bridée par l’asexuation sociale maoïste et par le puritanisme qui a suivi, lorsque maquillages et tenues colorées étaient considérés comme des dérives bourgeoises et antirévolutionnaires.

Elles récupèrent ainsi, à l’âge mûr, une sensualité féminine qui a pu être réprimée dans leur jeunesse. Et cela dans un cadre sécurisé, non mixte : une sorte de « safe zone » qui leur donne la puissance du groupe pour un épanouissement individuel tardif.

 

 

Le regard de l’Occidental

Le spectacle des Dama est assez captivant pour un Occidental.

Il y a là quelque chose qui touche au mystère du collectif : une « bande » constituée par agrégation spontanée, montrant une convergence de désirs et une demande d’action extérieure.

Sortir de chez soi. Se montrer. Danser en public. Danser face au public. S’afficher. Et surtout, ressentir du plaisir.

Cela était visible sur leurs visages lorsque je les regardais en souriant et battais le rythme face à elles.

Elles nous fixaient en retour.

Elles regardaient l’Occidental fasciné, avec, sur leurs visages de vieilles dames, des sourires mystérieux, entre contentement et amusement moqueur.

Elles sont fières et heureuses d’être là, de se montrer en forme, de tourner sur elles-mêmes, les bras élégamment levés dans les airs, au milieu de la ville ou des jardins, parmi les familles et les enfants.

Elles sont conquérantes.

Conquérantes d’un statut social revendiqué.

La Dama devient en Chine, et par extension en Asie, une force d’opinion qui compte.

Elles s’affichent sur les réseaux sociaux d’influence et reprennent pour elles-mêmes le terme décrié de « Dama ».

Le mot change alors de sens.

Ce qui était une moquerie devient une revendication.

Et la Dama, autrefois désignée comme une femme âgée envahissante, devient celle qui occupe l’espace, qui se montre, qui danse et qui existe publiquement.

 

 

 

 

 

Commentaires