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FLORIDUM MARE................................
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FLORIDUM MARE................................
21 juin 2025

XICEN 上海青浦. Chine 2025

Après 12 heures de vol et un trajet de plus d’une heure en voiture, nous arrivons au  « Palais » Huawei.
Sans réelle surprise, le grand complexe, comme celui de Shenzhen dans lequel nous avons travaillé en 2019, est une ville dans la ville. 
Les superficies sont ici toujours difficilement pensables …Le centre de Recherche et développement de Xicen , que l'on appelle le « Lianqiu Lake R&D » est une « cité» de plus de 35 mille personnes, un « campus » de 1052 hectares de bureaux, de laboratoires, de centres de logistique de soutien pour les sociétés de communications Huawei; une arborescence comprenant HiSilicon, wireless technologies 5G-A/6G, Huawei smartphones, Electric automobiles data, and Digital Energy Research ..plus grand que l’Apple Park de Cupertino ( Le cercle de Foster ne couvre que 170 hectares! ) Plus grand que le récent Microsoft Redmond Woods Campus qui n’a lui que 203 hectares. 
J’ai bien conscience d’être dans un des coeur de la Fabrique. J’imagine en miroir le regard des ingénieurs américains sur ce nouveau défi lancé par la Chine. 

 


« Le centre de R&D Xicen de Huawei représente un investissement majeur dans l'avenir technologique de la Chine, intégrant des infrastructures de pointe, des talents internationaux de premier plan et des domaines de recherche stratégiques. Au-delà de la technologie, ce centre améliore considérablement les opportunités d'emploi, le développement local et la vitalité économique du district de Qingpu, positionnant la région comme une référence internationale en matière d'innovation et de croissance urbaine durable. Ce centre illustre le rôle de Huawei en tant que leader du progrès technologique, de l'autonomie nationale et de l'excellence mondiale en matière d’innovation. » (source Linkedin )


Depuis le séisme du 19 mai 2019 où l’entreprise s’est vu placée sur une liste noire par l’administration américaine, Huawei lutte pour reconquérir la place perdue dans la course commerciale des smartphones mondiaux. En 2018, la firme avait pendant une période battu Apple et réussi à être numéro 2 mondial. Mais la forte suspicion d’espionnage par les antennes 5G déployées sur le territoire américain par le fournisseur chinois ( moins cher et très performant par rapport à son concurrent américain Cisco) a déclenché une vive riposte internationale à l’assaut commercial chinois. 
L’Australie, le Canada et l’Europe (dans une moindre mesure) suivent les préconisations américaines. Huawei perd sa licence Android, les applications Google sont inutilisables, les ventes des téléphones s’effondrent à l’exportation. La 5G ne sera pas chinoise… Comment réussir à vendre des smartphone sans Google, Gmail, Youtube et Playstore? 
L’embargo américain se durcit en 2020 alors que Meng Wanzhou, fille du fondateur de Huawei, est encore en résidence surveillée à Vancouver dans sa somptueuse maison de 13 millions de $…( Elle sera libérée en 2021) L’embargo interdit à toutes compagnies étrangères de fournir à Huawei des composants s’appuyant sur des technologies américaines … Le défi commercial était immense, la riposte chinoise s’organisa. En 2023, Huawei séparée de sa filiale Honor et dotée de son propre système d’exploitation Harmony-OS réussi à contourner l’embargo américain en remplaçant 13 mille composants et 4 mille circuits imprimés de ses téléphones, par de la technologie chinoise pure.  (Discours de Ren Zhengfei- Reuters) Performance étonnante et plus discrète que celle de Liang Wenfeng qui stupéfia le monde avec DeepSeek-R1 début 2025…Un modèle d’IA avec un plus faible coût de fonctionnement et un moindre nombre de puces pour une performance comparable aux meilleurs concurrents.

***

 

 

 

Croisement Yinggang et Waiqin Song de Qingpu sous le soleil matinal.

De la fenêtre de ma chambre d’hôtel, je regarde le grand carrefour (Yinggang Road et Waiqingsong Highway) qui devant moi se vide et se rempli en un complexe jeu de feux rouges de taille impressionnantes. Ils régulent le flux et le reflux d’un quadruple croisement de voitures, camions, bus entremêlés de scooters électriques et de piétons. 

Le spectacle est hypnotique. Le ciel bouché est souvent lourd de grisaille au-dessus d’une immensité d’immeubles rectangulaires et de tours serrées en bouquets. Le quartier de Quingpu Xincheng est au bout de la ligne 17 qui va jusqu'au centre Huawei de Xicen. Ce nouveau terminus n’est certainement pas le dernier.
 Je regarde une photo noir et blanc posée sur le meuble devant moi: une rue de Pékin en 1960. 
La photographie est en noir et blanc. Vide avec des cyclistes, une voiture s’aperçoit au loin, les arbres ont des feuilles… c’est anonyme et quasi désert. La Chine est à la veille de la Révolution Culturelle... Les réformes économiques du Grand Bond en Avant ont donné leurs résultats. La Chine des fantasmes occidentaux est perçue comme le pays des hommes purs et voie de l’avenir par l’intelligentsia parisienne.

 

Je suis aujourd’hui à Shanghai pour travailler chez Huawei. Mais il y a longtemps, j’ai suivi les événements venus de Chine par le biais de certains de mes amis et relations. Je partageais un petit appartement très agréable rue Véron, juste en dessous de la place des Abbesses, avec Frédéric Lacombe qui apprenait la langue chinoise à l’université Dauphine. Son père était mon propriétaire, j’avais donc un loyer de complaisance car j'accueillais son fils...

En début et fin d’année universitaire, Frédéric passait quelques mois à Paris avant de rejoindre la Fudan University de Shanghai. J’ai découvert la Chine par son biais et nous parlions beaucoup du maoïsme qui fut un vrai moment parisien. Les « Mao »  étaient assez bruyants dans la galaxie gauchiste de l’après 68. Plusieurs de ses amis étudiants venaient à l’appartement...J’ai vu leurs cahiers plein d’idéogrammes et la pratique quotidienne de l’écriture. J’ai, en pensant à Frédéric, suivi les événements de la place Tien’anmen entre avril et juin 1989. 
Peu après, il réussit à faire sortir de Chine trois personnes sur dossier. Il me raconta qu’il avait une petite amie qui rêvait de devenir artiste lyrique; il la fréquentait alors qu’il effectuait son service militaire dans la « coopération » au Consulat général de France à Shanghai, juste après les événements de Pékin. Cette jeune fille lui avoua assez vite sur l’oreiller qu’elle devait faire des rapports écrits sur lui et son activité pour pouvoir continuer à le fréquenter. Frédéric s’en amusait et l’aidait dans ses comptes rendus. C’était insignifiant et sans réelle implication disait-il. 

Le Grand Monde  revue du consulat français de Shanghai
Le numéro 1 de l'excellente revue publiée par le Consulat français .


Ce fut à ce moment que sous l’impulsion du consul Barroux, Frédéric fonda la revue » Le Grand Monde » publiée par le consulat. Cette revue proposait en version française de nombreux articles de la presse chinoise, quotidiens ou revues.

Frédéric en était le rédacteur en chef, il coordonnait une équipe de traducteurs dont il faisait partie. Les sujets traitées étaient très variés, souvent drôles, littéraires, anecdotiques ou historiques; ils laissaient entrevoir l’âme de Shanghai ainsi qu’une lucarne sur la compréhension de la Chine par le profane. Des titres comme « Le Buffle des causeries du soir » « De l’intérêt d’ouvrir un livre »  ou « de la séduction dans la lingerie féminine » y côtoyaient des articles tout aussi divertissants que « Pourquoi les empereurs de la dynastie des Qing n’intronisaient-ils pas leurs héritiers? » ou « Mots vides, peintures abstraites et six principes ».

Le deuxième numéro de la revue avec 129 pages.

 

Le premier numéro sortit au mois d’août 1990... le dernier hélas dès 1991. Frédéric coordonnait une équipe de traducteurs dont il faisait partie. Le numéro deux montre une ambition certaine, il est extrêmement éclectique et passionnant sous bien des aspects.


  Le « Grand Monde » est une allégorie du Paris de l’Orient avec son « Bund » mythique des concessions étrangères.

Mais ce fut aussi autrefois le plus grand complexe à plaisir des années trente: Théatre, fumerie, Casino et bordel… L’histoire de son propriétaire Huang Jinrong, chef de la police chinoise de la concession française, à la vie pleine de rebondissement allant de la pègre à la police, des nationalistes aux communistes, y est relaté dans le détail par Jin Ling auteur des « Personnages influent du vieux Shanghai » 1989. 

Les trois « évadés » de Frédéric étaient donc en premier lieu son amie chanteuse d’opéra que je rencontrais à Paris alors qu’elle ne parlait ni anglais ni français. Le pied dans le plâtre pour je ne sais quelle raison, je l’ai portée sur mon dos avec sa grande jupe de gitane jusqu’au premier étage alors que Frédéric portait ses béquilles. J’ai fait connaissance en ayant ses cuisses sur mes flancs!  Elle avait plus la stature d’une Montserra Caballé que celle de la Callas. Elle parlera parfaitement français en peu de temps.

Le deuxième personnage était un jeune professeur de dessin des beaux Arts, lui même peintre et plus turbulent qu’activiste me dit Frédéric. Il dû monter un dossier d’invitation officielle d'une école de Beaux Arts Française qui devait soi disant, l’inviter pour une rétrospective de son oeuvre ..Les beaux arts d’Aix en Provence répondit favorablement à sa demande, il pût donc sortir de Chine et venir à Paris ... jusqu'à chez moi rue Véron.

Il arriva seul, sans Frédéric resté à Shanghai. J’avais pour consigne de bien l’accueillir. C'est ce que je fis... Il ne parlait pas un mot de français ou d’anglais évidemment. La cohabitation fut assez amusante, je goutais à la cuisine chinoise domestique; il détruisit ma cuisine et vidait quantité de bouteille…Ses peintures étaient des montres molles ou globules sur fonds noirs si je me souviens bien. Son coup de crayon ou de fusain était en tout point remarquable, il gagnait sa vie en tant que portraitiste classique à Montmartre et Beaubourg. Il avait les cheveux longs, parlait fort, vif et courtaud il ressemblait à un pirate chinois. Le diner que j’ai eu l’inconscience d’organiser chez une amie pour lui faire rencontrer un peintre chinois que je connaissais, fut une catastrophe. Installé depuis un certain temps à Paris, Ru Xiaofan grand et fin comme un Han lettré fit face à Ba-Ren, petit et costaud comme un coupeur de route à peine dégrossi. Ils se sont mis à parler en chinois, le ton est monté et ils se sont engueulés violemment à table ..Nous ne savons toujours pas ce qu’ils se sont dit …La soirée fut écourtée.


La troisième personne que Frédéric pu faire sortir est une histoire étrange que je n’ai suivi que de loin. Frédéric me raconta qu’il avait croisé à Shanghai, un gardien de parking assez âgé qui lui avait parlé avec un français très fluide et distingué. Cet homme déjà âgé, avait tout perdu avec le « vent communiste » de la Révolution Culturelle... Il avait peut être aussi connu les tourments du mouvement Sufan, le Grand Bond, la campagne Anti droitière etc... C’était un ancien professeur de lettre classique française qui était sans contact avec la France. Il était seul dans son parking avec la langue française qu’il adorait. Je ne sais pas s’il avait de la famille et par quelles épreuves il était passé mais grâce à Frédéric, il pût enfin venir à Paris. Je l’ai croisé une fois …Il avait des difficultés à comprendre le drôle de français des unes de Libération … Il retourna en Chine et y décéda quelque temps après.
J’ai donc un souvenir en temps réel des événements de la place Tien’anmen, nous en avons beaucoup parlé ensemble. Frédéric connaissait Pékin car il travailla un peu au Maxim’s de Pierre Cardin  …

L’expérience chinoise du jeune Scott Savitt couvre cette période cruciale qui a vu contrairement aux prévisions, la porte politique se refermer alors que la porte économique restait ouverte. Savitt dans son livre « Crashing the Party » publié chez Soft Skull Press en 2016, relate en témoin oculaire le rassemblement des étudiants en 1989 et l’occupation de la place du 15 avril au 4 juin 1989.

Photo Jian Lu - Humanitarian China


Scott Savitt parle parfaitement chinois, très jeune il travaille en Chine d’abord comme professeur d’anglais puis comme reporter pour le petit bureau d’ United Press. Son récit est captivant, il est dans la foule parmi les étudiants, parmi les têtes pensantes d’un mouvement extrêmement puissant qui aspire à la liberté avec toute la force de la jeunesse. Avec sa moto, il raconte son périple parmi les avenues adjacentes de la grande place, ses allez-retours à l’hôpital avec les blessées. Il était au coeur de la mêlée dans l’étau qui se resserrait avant l’assaut final. Ce qu’il décrit est proprement hallucinant. C’est un témoignage d’une rare intensité qui nous fait entrevoir l’ampleur de l’événement jusqu’au déroulement implacable du carnage final. 

4 juin 1989-Liubuku intersection. Bicyclettes et manifestants écrasés. (Savitt)


La grande place a déjà connu des rassemblements spontanés d’étudiants par le passé. En 1976 après la mort de Zhou Enlaï, la contestation et demande de liberté fut écrasée brutalement par le pouvoir. En 1989, la mort de Hu Yaobang  démissionnaire déclencha le mouvement connu sous le nom de « mouvement du 4 juin » ou « Printemps de Pékin ».  En Chine actuellement, il est appelé "troubles politiques du printemps et de l'été 1989" (春夏之交的政治風波) 
 La règle des trois « T » est toujours vivace ..Tien’anmen, Taïwan, Tibet sont toujours proscrits des conversations et commentaires. Le quatrième T qui englobe les trois autres est celui du mot tabou. 

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Une vue des rapides transformations de Pudong

Sur cette illustration, cerné de rouge, nous pouvons voir la tour de l’immeuble des Douanes construit en 1891 et restructuré en 1927. Sa tour de 90 mètres de haut faisait de lui le plus haut building du Bund et donc de la ville entière....Son horloge appelée « Big China » est  la réplique de la célèbre Big Ben aussi bien par son mécanisme que par son gros carillon.

La ville que connu Frédéric L. n’est plus complètement la même. Le Bund se trouve relégué comme une arrière scène, la promenade qui fait face maintenant au grand fleuve Huang Pu est devenu le parterre du décor de lumière de la ville moderne de Pudong. La zone manufacturière plate et insalubre s’est transformée en une des skylines les plus célèbre de la planète. Les immeubles art déco des concessions étrangères, tous en parfait état, baignent dans une lumière dorée parsemée de drapeaux chinois. L’architecture triomphante du premier quart du vingtième siècle semble rapetisser en créant une découpe dans la silhouette du rivage hérissée de constructions modernes. Le quai de France au sud parait bien excentré, la ville se déploie en tout sens …. Les lumières iodés éclatent heureusement sur le grand toit vert du Sassoon Building, situé au numéro 20, près de l’artère piétonne ultra fréquentée de Nanjing Road. Cet ancien grand hôtel   très Art Déco en impose encore et se distingue par son toit pentu et sa masse de pierre.

Le Bund. 2025 - Ay-photo

 

La présence du Ellis Victor Sassoon, ancien guerrier boiteux au charme excentrique est toujours là. Celui qui rayonna sur la vie shanghaienne par son activité commerciale et mondaine, fut le constructeur du Cathay Hôtel, il y donna des bals somptueux sur sa terrasse et reçu toute la bonne société des années trente. Le souvenir d’Emily Hahn (figure extrêmement attachante de l’aventurière pré-féministe à re-découvrir) continue d’y être entretenue. L'on raconte encore comment Emily Hahn y dinait avec son petit singe sur l’épaule en compagnie des trois soeurs Soong, symbole supérieur de la puissance féminine chinoise.

Le Bund dans les années trente


 Les soeurs Soong furent les trois femmes les plus riches et les plus influentes de la république de Chine : Soong Ai-ling, Soong Ching-ling, and Soong Mei-ling épousèrent respectivement : HH.Kung, puissant banquier, homme d’affaire et politicien; Sun Ya-Sen, le fondateur de la république chinoise, père de la nation, chef du Kuomintang et Tchang kai-Shek, le généralissime de la lutte pour la république contre les japonais et premier président de la République chinoise réfugié à Formose après la victoire des communistes... Destin incroyable de ces trois soeurs extrêmement actives dont la biographie complexe à été écrite il y bien longtemps par Emily Hahn.

Les trois soeurs Soong


 Simon Leys nous raconte* que le dimanche 14 novembre 1993, il croisa par hasard « l’Histoire » à la sortie de la cathédrale Saint Patrick de New York. Son regard fut attiré nous dit-il par « l’élégance et le style d’une vieille dame chinoise; frêle, mais d’un port très droit…d’une simplicité raffinée…beau visage serein, empreint de noblesse et d’autorité ». C’était Mei-ling Soong;  la veuve de Chiang Kai-shek qui entourée d’une secrétaire et d’un garde du corps, sortait de la messe pour monter dans sa limousine …Elle avait 95 ans et en paraissait vingt de moins. Elle décédera en 2003 à 105 ans.
*- S.Leys « le studio de l’inutilité » Champs essai 2012

Les quais du Bund 1930

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Notre perception de la ville fut bien différente de celle des visiteurs du centre historique car le quartier de notre résidence était très excentré. Nous étions comme je l’ai dit précédemment, en bout de ligne de métro presque à l’extérieur de la ville gigantesque. Le quartier de Qingpu fut une découverte constante.

 

Notre périmètre de Qingpu xinchen.

Chaque soir, à pied, nous allions vers les rues animées à la recherche de restaurants pour notre diner. L’absence total de touristes occidentaux nous rendait très visibles. Nous avons été partout très bien accueilli par des commerçants souriants amusés de nous voir « perdu » là. La variété des restaurants, leurs facilités ( accueil et dispositions) ainsi que la nourriture excellente fut pour nous un plaisir renouvelés chaque soir. Cuisine au chaudron ( Hot pot) Grill coréen dont les chinois raffolent, écrevisses et anguilles, brochettes en tout genre ….. Dans un « concept restaurant » ultra moderne ressemblant à un "open space" avec boxes pour table de quatre ou six, la gentille serveuse en uniforme (ressemblant un peu au pyjama de la série Squid Game) nous donna des lingettes gluantes autocollantes rafraîchissantes à mettre sur notre front .. Le brasero de brochette à rotation électrique pouvant nous chauffer la face …La pluspart des clients portaient en effet, une large bande bleue collée sur le visage …Les brochettes arrivaient à un rythme soutenu sur le grill …elles tournaient face à nous en grésillant.

client satisfait 2025 Pucang Road

Les restaurants plus traditionnels sont pris d’assaut dès 19h par des groupes d’hommes (qui pour certains dinent torse nu) buvant et fumant en parlant et crachant bruyamment... Il y a aussi des tables de femmes entre elles qui ne sont pas en reste. L'ambiance est très amusante, tout ce monde nous accueille avec des sourires et  pour certains nous demande dans un mauvais anglais d’où nous venons …La France est loin; cela se voit dans leurs réactions bien que le mot « romantic » soit souvent employé. Il est d’usage aussi de conserver sur la table toutes les bouteilles bues. Un grand nombre de bouteilles vides montre une fière aptitude à l'ingestion d'alcool. Grandes bouteilles de bière, bouteilles de Baidju, bouteille de vin jaune (cuit) ... Certaines tables forcent le respect. Nous avons essayer de ne pas démériter!

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Il y a au bout de Qing An Road près du pont de Cheng-bei, un « City God temple » avec un beau jardin clos de mur qui ressemble dans sa conception et sa destination au Yu-Yuan Garden du centre de Shanghai. Il s’agit du jardin Qushui qui a été construit sous la dynastie Qing, dans la 10e année du règne de Qianlong (1745). C’était le jardin du temple Chengyi du comté de Qingpu, et il se faisait appeler alors « le jardin de l’Esprit ». 

 

Jardin Qushui de Qingpu

Le jardin sans cesse remanié pendant environ deux cent ans, comporte une trentaine de pavillons avec des lacs et des bosquets d’arbres remarquables surgissant autour de rochers romantiques. C’est très reposant pour la vue et  l’esprit… Les panneaux nous renseignent ( grâce à notre traducteur numérique) au gré de la promenade. Il s’agit de toute une poétique des noms qui excite l’imagination: «  la Maison du thé, le Pavillon des écrits, la Porte de l'Ouest, le Pavillon du printemps clair, le Pavillon de Zichen, le couloir de la Vague verte, le pavillon Kiyun, la cage aux glycines, le pavillon Xiaohauliang et le pavillon Feilai.. et enfin, le pavillon du « coeur-miroir » où nous nous sommes pris en photo avec Géraud et Mauro. Nous trois, encadrés par les fenêtres du premier étage de ce petit belvédère dont le nom suggère  « Le corps comme un arbre bodhi, le cœur comme un miroir imprégné de zen »  

Un des pavillons, sans grand intérêt car n’ayant ni vue ni promontoir, regroupe à notre étonnement un petit musée collection de tous les produits dérivés confectionnés au plus fort du culte du grand Timonier.

Mao en porcelaine blanche de toutes les tailles, Mao sur des théières, Mao sur des gobelets, des plats, des bouteilles, des horloges... un fatras d’objets insensés qui devaient être précieusement exposés dans les intérieurs des propriétaires.

Il y a même une grande planisphère constituée uniquement de gros boutons à l’effigie du « Chairman » ... La « maoïsation » du monde!  Le pavillon bien silencieux ne semble pas très visité, nous y étions seul pendant un long moment alors que les allées du parc étaient bien remplies.

Les livres, les banderoles et les statuettes sont là entassés dans les vitrines en silence. Passé délaissé trop connu pour certains, trop vieux pour d’autres.

Le temple adjacent, le « City-God » de Qingpu, semble absolument neuf ... Les dorures et peintures sont éclatantes et rutilantes. Le panthéon Taoïste s’y déploie avec une force et une luxuriance supérieure aux autres temples visités jusqu’alors…Temples qui pour nous sont indéchiffrables. Les statues, les personnages multiples tous très colorés ou dorés à l’extrême sont pour nous des énigmes. Nous passons comme des analphabètes devant une somme d’écrits et de symboles qui nous semblent n’avoir de sens que par leur accumulation et leur force graphique. 

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Xicen 2025

 

Les deux pavillons au centre du campus Huawei R&D Xicen,  sont situés sur presqu'ile. Le plus remarquable des deux est couronné d’une étoile rouge scintillant au sommet d’un mât visible de très loin. Cette construction nous a intriguée, étonnée et vaguement nous rappelait quelque chose …Il était étonnant parmi toutes ces constructions très contemporaines d'alentour sur le site de rencontrer deux bâtiments très dix-neuvièmiste en apparence, comportent une claire référence russe début de siècle …

 


Le pavillon à l’étoile est une création composite sinisée. La société française Stone-Legend réalisa sur mesure en marbre et en pierre le pavillon et ses sculptures d'antiques, reprenant ainsi une grammaire connue. Le corps du bâtiment est une déclinaison de la gloriette néo-classique de Schöenbrunn.

Les arcades et le pavillon central sont donc aisément reconnaissables mais le plus intéressant, est cette volonté de russifier l'ensemble par le mat à l'étoile qui s’inscrit très explicitement dans la filiation des « Sept Sœurs » de Moscou : Après la guerre, Staline décida la construction d’un ensemble de huit édifices de grandes tailles, les « pyramides de Staline » pour symboliser les huit cent ans de la capitale. Ces grands bâtiments aux centaines de fenêtres devaient montrer la grandeur de l’Union soviétique et sa capacité à rivaliser, voir dépasser le capitalisme.

Seul sept grands building appelés les « sept soeurs de Moscou » furent réalisés. Situés dans différents quartiers du centre pour former un cercle en structurant le plan de la ville. Leur profil à multiples étages en espaliers avec une grande flèche au zénith surmontée d’une étoile rouge est toujours visible de loin. Ils sont aisément reconnaissables comme étant le paradigme de l’architecture éclectique stalinienne. La constante étant la tour centrale surmontée par le mat à l’étoile. Les arcades sont du néo-classicisme viennois.

 

Palais des Expositions de Pékin - corps central.

 

Les Centres d’Expositions de Pékin ( construit en 1954) et de Shanghai (1959), reprennent également ces codes stalinoïdes:  symétrie, monumentalité, portiques à colonnes. 
Pour le monde communiste, familier avec ces formes, l’étoile rouge est une référence explicite à l’héritage maoïste et à la centralité immuable du Parti communiste chinois (PCC), proclamant que « tout vient du Parti et tout revient à lui ». Pour les Américains et les Européens, ce symbole peut sembler plus abstrait, mais il n’en projette pas moins une image de puissance.

Hotel Yinzhou "Holiday inn" de Quidong
Palais des expositions de Shanghaï

 Le pavillon d’entrée du centre névralgique de la zone d’exposition et d’accueil VIP, miroir de la tech Huawei sur le campus du Lac Lianqiu serait plutôt d’un style palais d’hiver 19eme à la mode éclectique russo-européenne  ( Il y a des statues d’antiques sur les entablements du corps central). Le bâtiment est imposant comme un hôtel de Biarritz, en revanche le corps parallèle ( le coeur de la ville ) semble bien être lui aussi une déclinaison des sept soeurs avec son étoile rouge, son pavillon central et ses portiques à colonnes. 

Situé sur le bord du lac intérieur du campus, il est très visible ( même du métro aérien). Il comporte une série de salons et de restaurants chics réservés aux visiteurs importants qui ont visité l’immense salle d’exposition numérique, la vitrine de la société, située en sous-sol, sous la pelouse parsemée de fleurs qui sépare les deux bâtiments. Ce sont dans ces bâtiments réservés aux délégations que nous avons eu la chance de travailler pendant près de deux mois. 

Le centre Xicen, avec ses infrastructures ultramodernes, ses talents internationaux, son impact sur l’emploi, le développement local et la vitalité économique du district de Qingpu, incarne donc l’ambition de la Chine pour la suprématie technologique et l’autonomie nationale.
 Nous pouvons aisément en conclure que l’étoile rouge, dominant le pavillon, relie l’héritage révolutionnaire de la Guerre froide à la quête contemporaine d’excellence mondiale, affirmant que le PCC orchestre le progrès technologique et positionne Huawei comme un leader incontesté, face à l’Occident, ancré dans une identité communiste forte.

 

 


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Extrait de Journal de voyage: 

"Zhujiajiao, miroir d’eau et d’histoire aux portes de Shanghai

 

En provenance de Qingpu, à bord de la ligne 17 du métro, il ne me faut que quelques stations pour atteindre Zhujiajiao, une ville d’eau nichée au bord du lac Dianshan, récemment classée attraction touristique nationale AAAA en 2024. À la sortie, un bateau-bus m’embarque pour une traversée envoûtante : glissant sur les canaux sinueux qui irriguent les 3,08 km² de la ville, j’assiste au gracieux ballet des gondoles traditionnelles sous les arches des 36 ponts anciens. Le plus majestueux, le pont Fangsheng, érigé en 1571 par le moine Xing Chao, enjambe la rivière Caogang avec ses cinq arches de pierre sur 70,8 mètres. Surnommé "le premier pont de Shanghai", il devient, les premier et quinzième jours du mois lunaire, le théâtre d’un rituel bouddhiste : des fidèles y relâchent des animaux, en signe de compassion.

 

Le pont fangsheng


Je découvre la petite ville seul, un jour d'exploration sans but précis. Immédiatement, je suis séduit par son charme, sa douceur, sa lumière filtrée par les ponts et les glycines. J’y reviens bientôt, à plusieurs reprises, cette fois accompagné de mes amis et collègues Cyrille Laroche et Murielle Delaet de l' Atelier de Mucy. Il est si facile pour nous de nous y rendre et la petite ville regorge de boutiques et d’échoppes étonnantes. Dans une micro-boutique au fond d’une ruelle, tenue par un homme de mon âge, très aimable (nous communiquons par gestes, sourires et regards) je fis l'acquisition de  deux petites figurines en bronze patiné : un dragon élégant pour Lucille et un cheval fougueux ( très chinois) pour Mahaut.

 


Je poursuis ma découverte en flânant sur la Grande Rue du Nord, jadis qualifiée de "rue numéro 1" sous les dynasties Ming et Qing. Ce ruban de pierre de 3 à 4 mètres de large serpente depuis plus de quatre siècles le long de la rivière. Les maisons à deux étages y révèlent un double visage : en bas, des échoppes pleines de vie ; en haut, des voisins s’interpellent ou s’échangent des objets par la fenêtre. Le regard ne porte jamais au-delà de 50 mètres, conférant à la rue une atmosphère intime et mystérieuse. Autrefois surnommée "une rue des trois mille boutiques", elle conserve encore quelques trésors du passé : la boutique Han Dalong Jiangyuan, fondée en 1886, embaume l’air de ses sauces soja et légumes fermentés (jadis primés à l’Exposition de Panama en 1915). 

Han Dalong 2025


Un panneau nous renseigne : «  Au milieu de la dynastie Qing, l'industrie de la brasserie et de la fermentation de Zhujiajiao était florissante. Sous l'impulsion de Han Dalong, un groupe d'ateliers de sauce soja vendait ses légumes en conserve fermentés dans tout le pays, ce qui en faisait une spécialité populaire, abordable et délicieuse de Zhujiajiao.
La gamme de produits Han Dalong, comprenant sauce soja, légumes en conserve, tofu fermenté, vin et vinaigre, est élaborée selon des procédés uniques. Lors de l'Exposition internationale Panama-Pacifique de 1915, le tofu fermenté à la rose et la sauce soja double de Han Dalong ont été primés, et l'entreprise a ensuite reçu d'autres prix à l'Association de promotion et d'exposition industrielles de Nanyang et lors d'autres expositions nationales de produits.
».  Au mur des photographies montrent à l'édification des visiteurs, le président chinois en visite dans la boutique. 

Non loin, le "Jiangnan First Teahouse"  propose une halte : l’on peut y savourer un thé assis sur un balcon ajouré au dessus du canal principal. La ville très prisée par les touristes chinois et asiatique, retrouve en semaine une tranquillité étonnante. Les rares visiteurs occidentaux se concentrent surtout le week-end.

Le soir, les vieux bâtiments s’illuminent, dessinant des reflets mordorés sur les canaux noirs, comme un tableau vivant. L’atmosphère est paisible, presque irréelle.
Plus loin, le temple de la ville, construit en 1769 sous la dynastie Qing, dévoile sa scène de théâtre, son antique abaque et un ginkgo séculaire murmurant les prières des siècles passés les branches chargées d'offrandes en tissu. Près du pont Tai’an, le temple bouddhiste Yuan Jin, fondé en 1341 puis reconstruit en 1573, m’émerveille par son élégance asymétrique propre au style du Jiangnan que je découvre. Haut lieu spirituel et artistique, il a attiré des lettrés tels que Zhao Mengfu et Dong Qichang, dont les calligraphies ornent les murs. Dans la salle Yuantong, la déesse de la Miséricorde trône en silence, tandis que le Hall des Rois abrite les quatre rois célestes; une rareté architecturale. Près du puits Yongyue, dont les eaux limpides conservent l’inscription (énigmatique pour beaucoup) gravée du peintre et calligraphe Zhao Mengfu.

Pharmacie Tong Tian He - 2025


Zhujiajiao raconte aussi son histoire à travers ses boutiques. La pharmacie Tong Tian He, fondée au XVIIIe siècle par un notable de Ningbo, arbore depuis 1877 sa plaque dorée "Tianhe Hall" et perpétue l’art des remèdes traditionnels depuis plus de 120 ans. Elle est toujours en fonctionnement, un pharmacien s'y cache derrière son ordinateur.
Le bureau de poste Qing, unique en Chine orientale, évoque une époque où les lettres voyageaient au fil de l’eau. 
Sur la rue Caohe, je découvre l’ancienne usine d’éclairage électrique de Zhupu, bâtiment de briques rouges et de tuiles au style européen, fondée par Ma Youmei en 1919 sous le nom de Guanghua Electric Lighting Company. Associée à la rizerie Yu Feng, elle a accompagné la modernisation de Qingpu, marquant le passage des lampes à huile à l’électricité. Sa façade de 13,6 mètres, ses deux étages et son escalier mécanique témoignent de ce tournant industriel, aux côtés du bureau de poste Qing et de l’hôpital de Zhang Minzhao — autres joyaux d’architecture européenne.

Usine Zhupu GELC - 2025


De l’autre côté de la vieille ville, Zhujiajiao révèle un tout autre visage : celui d’une cité moderne sans canaux, où s’élève un immense marché couvert. La halle, monumental hangar de poutres métalliques, me rappelle celle d’Ekaterinbourg — vestige d’un type de marché officiellement disparu depuis l’épidémie de Covid-19. Pourtant ici, l’activité bat son plein. On y trouve une profusion de légumes, mais surtout des viandes la découpe s'effectue devant vous à la demande - Les poissons, tortues, anguilles, grenouilles et crapauds — tous encore vivants, frémissants dans des bassines de plastique colorées. 


Les vendeuses, souriantes, me montrent fièrement leurs plus belles pièces. Le marché bruisse, éclate, respire. Les étals débordent de thés et d’épices ; j’achète du thé au jasmin et du piment séché. Cyrille et Murielle, qui m’accompagnent, repartent eux aussi avec des épices et des sachets parfumés.

 

En levant les yeux un peu plus loin, mon regard est attiré par une figure rouge peinte sur l’entablement d’un immeuble administratif. J’y reconnais sans hésitation le visage du camarade Lei Feng, symbole de l’altruisme et de l’engagement maoïste. L’immeuble abrite le comité de quartier du Parti communiste chinois — une présence discrète mais encore très tangible.

Héros-fétiche maoïste-le camarade Lei Feng-1940-1963

Un soir de semaine, Nous dînons, Malek, Géraud et moi sur une terrasse suspendue au-dessus d’un petit canal tranquille. Nous sommes les seuls clients. Le calme est parfait, la lumière tamisée, la nourriture abondante… ainsi que les bières. Le clapotis de l’eau sous nos pieds accompagne notre conversation. Nous parlons du travail, de la vie parisienne, du passé et de nos disparus.
 Zhujiajiao, avec ses canaux paisibles, ses temples séculaires, ses marchés bruyants, ses boutiques improbables et ses mémoires industrielles, est vraiment un voyage dans le temps — un contraste saisissant avec la moderne et pressée Shanghai, pourtant à quelques kilomètres seulement. Nous mesurons la chance d’y avoir été si proche (.....)

 

 

 

 

 

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