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Nicholas Reese


Depuis le 19 Octobre dernier jusqu’au 23 novembre prochain, 9 toiles de Nicholas Reese sont exposées à Paris, rue de Lille, par la Galerie Carole Decombe.

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Carole Decombe Rue de Lille Paris

L’étoile à neuf pointes, le chat à neuf queues cingle l’oeil dans un éclatement de directions faussement contraires car elles nous ramènent au centre d’où nous croyions partir. Ce n’est que le spectateur qui face aux neuf toiles exposées actuellement rue de Lille, se trouve écartelé par les sentiments ressentis face aux images présentées car bientôt si son regard attentif lui provoque ( par son abandon où il voudra bien se laisser aller) des sensations agréables, troubles ou même troublantes, il ne reviendra qu’au point de départ de Nicholas Reese qui fonctionne comme un pivot, un point fixe.
Ce socle immobile d'où partent nos sensations et parfois même nos interrogations puisqu' il n’est pas certain que le premier regard nous donne tout ce qu’il y a à voir, sont les moments fixés par le peintre dans une sorte de lutte de longue haleine avec la peinture, médium choisi ici par Reese pour ancrer dans une matérialité ( là une toile peinte) des éclairs fugaces de conscience d’appartenir à un tout qui nous saisi. Pourquoi peindre et faire des images, des couleurs, des taches de matière sous la lumière qui les révèlent ? Et bien pour saisir l’élan originel de la vie qui s’offre à nous dans un tremblement de notre être. 

Henri Bergson nous dit «  La pensée qui n’est que pensée, l’oeuvre d’art qui n’est que conçue, le poème qui n’est que rêvé, ne coûtent pas encore de la peine; c’est la réalisation matérielle du poème en mots, de la conception artistique en statue en tableau, qui demande un effort. L’effort est pénible, mais il est aussi précieux, plus précieux encore que l’oeuvre où il aboutit, parce que grâce à lui, on a tiré de soi plus qu’il n’y avait, on s’est haussé au dessus de soi même.  Or, cet effort n’eut été possible sans la matière: par la résistance qu’elle oppose et par la docilité où nous pouvons l’amener, elle est à la fois l’obstacle, l’instrument et le stimulant; elle éprouve notre force, en garde l’empreinte et en appelle l’intensification. »

  Puis montrant que partout où il y a création il y a joie, il surenchérit en déclarant: «  Plus riche est la création, plus profonde est la joie »  Cette chaleur interne, qui n’est en rien comparable au plaisir, un spectateur qui apprécie ces toiles la ressent. Pourquoi? comment? Et bien, c’est sans doute une parcelle de la joie ressenti par le peintre quand il sait et s’arrête, considérant sa toile terminée. La puissance des images est très variable, si comme pourrait le dire Giono, la joie demeure; la toile est conservée. Son pouvoir peut se transmettre aux spectateurs ; sinon Reese la détruit et se remet à l’ouvrage. Ces neufs toiles ici exposées sont passées par les filtres de l’épuisement du regard que le peintre leur a fait subir. Il les juge propre à faire leur travail pour le regardeur qui serait susceptible de ressentir le pouvoir qu’elles contiennent et qu’elles distillent sans s’épuiser. Effectivement, elles nous contentent en évitant l’effort de la création!
Georges Charbonnier  (Universitaire, critique, traducteur, préfacier, écrivain) interrogeait Marcel Duchamp en 1960
G CH: "Nous savons tous ou nous pensons tous savoir ce qu’est une œuvre d’art. À quel moment existe-t-elle et qui la fait ?"
Marcel Duchamp: "Je n’en sais rien moi-même. Mais je crois que l’artiste qui fait cette œuvre, ne sait pas ce qu’il fait. Je veux dire par là : il sait ce qu’il fait physiquement, et même sa matière grise pense normalement, mais il n’est pas capable d’estimer le résultat esthétique.
Ce résultat esthétique est un phénomène à deux pôles : le premier c’est l’artiste qui produit, le second c’est le spectateur, et par spectateur, je n’entends pas seulement le contemporain, mais j’entends toute la postérité et tous les regardeurs d’œuvres d’art qui, par leur vote, décident qu’une chose doit rester ou survivre parce qu’elle a une profondeur que l’artiste a produite, sans le savoir. Et j’insiste là-dessus parce que les artistes n’aiment pas qu’on leur dise ça. L’artiste aime bien croire qu’il est complètement conscient de ce qu’il fait, de pourquoi il le fait, de comment il le fait, et de la valeur intrinsèque de son œuvre. À ça, je ne crois pas du tout. Je crois sincèrement que le tableau est autant fait par le regardeur que par l’artiste."

Nous sommes donc partie prenante pour la meilleure part…Elles nous appartiennent par la joie qu’elles nous procurent.

 



Moon Painting   (162x130)  2019

Cette toile est une musique parce qu’elle résonne en nous de mille notes du roi Cramoisi, elle télescope par un hasard étonnant le Thrak de Robert Fripp. C’est évidemment une coïncidence personnelle. Mais le Moon Painting englobe ces références pour se les approprier. Il ne s’agit pas ici d’en faire une description ou explication ( la tache et son ombre, le fil cousu ou la blanche déteinte du rayon lunaire) mais d’exprimer en trois phrases les résonances intérieures qu’elle provoque. La base est mouvante, le rayon lunaire ne semble pas fixe, il va certainement monter sur la porte sombre de nos frayeurs…Pourtant rien ne bouge et nous restons fixement dans une immobilité du regard qui nous saisi.
 « Comment des années si courtes se fabriquent-elles avec des journées si longues ?  »( Jankélevitch)


Voilà pourquoi le Moon painting peut être regardé chaque jour dans l’immobilité et le silence.



Bleu 1   (146x114) 2019

Kandinsky par une sorte de synesthésie ( association intime son /couleur) nous décrit les bleus allant de la flûte à l’orgue en passant par « la sonorité somptueuse de la contrebasse » Il ajoute «  La puissance d’approfondissement du bleu est telle, qu’il devient plus intense justement dans les tons les plus profonds et qu’intérieurement, son effet devient plus caractéristique. Plus le bleu est profond plus il attire l’homme vers l’infini «  ( in : Du Spirituel dans l’art, et dans la peinture en particulier. 1910 ed 1954)


Pourquoi devrions nous voir un sablier plutôt que deux rochers en équilibre? Pourquoi si ce n’est l’équilibre qui s’impose à nous, voir plutôt qu’écouter. Le bleu est un infini. Il nous apaise par sa puissance graphique comme une représentation du grand tout ou la pierre de Kubrick.  Il parle en nous et l’on se tait.


« L’homme est infiniment grand par rapport à l’infiniment petit et infiniment petit par rapport à l’infiniment grand ; ce qui le réduit presque à zéro. » ( Jankélevitch)

Nous sommes au milieu, à la jonction des formes..au dessus et au dessous dans le Bleu.


Forest 1  (150x120)

 

   Forest 2 (162x130)

Deux toiles de différente taille s’intitulent « Forest » ..Le titre est un leurre, une forêt dans laquelle on espère nous perdre justement …l’une pourrait s’intituler Skull que l’autre devrait s’appeler Charcoal et cela ne nous avancerait pas. Il faut simplement regarder et non pas lire. Elles sont bien différentes ( les queues du chat précité) mais nous ramènent au même point …une sorte d’inversion du regard sur notre propre nuit intérieure ..Ces sombres vibrations de basses ( si l’on suit la synesthésie Kandiskienne du sombre au grave…) sont des moments de résonances intimes. Le rouge de l’oxyde de fer n’est pas là pour nous distraire, ni la face émergeant du châssis dont on a contraint le champs-frein, comme une liaison vers la sainte Face de Rouault  ( ce n’est pas obligatoire..ce n’est que subjectif et cela doit être ainsi.) Ils sont, ce rouge et cette croix ( Forest 1) qu’un face à face; alors qu’avec Forest 2 nous avons plutôt l’impression de nous regarder de dos ..l’outrenoir du géant n’est pas loin .

Il n’y a que les mots de Lydie Dattas qui nous soulage !
«  Monstres d’Humanité, ces peintures iconoclastes portent sur leurs épaules quadrangulaires l’avenir du divin. Ce peuple de menhirs dressés contre le torrent du virtuel ne bouleverserait pas autant le visiteur s’il ne reflétait pas l’énorme combat de la lumière et des ténèbres qui fait le drame intime de l’homme. Chaque fois qu’il peint, trempant son pinceau dans la nuit, le maitre ouvre dans l’obscur des trouées par où passe une blonde christique. Doutant de sa vision, le maitre pose des caches à son tableau comme on mets des oeillères à un pur sang, pour ne plus voir de la route que l’asphalte essentiel. » ( in La blonde, les icônes barbares de Pierre Soulage. 2014)

 

Capture d’écran 2019-11-19 à 23

Arcadie 1  ( 195x130)

 

Arcadie 2  ( 195x130)

Le frotté de l’ardoise nous irrite comme un crin sur la peau, la douceur de la craie est un talc bienfaisant .. "In Arcadia ego" voilà le rêve des bergers avant que l’orage ne s’annonce, comme dans l’énigme de Nicolas Poussin.

L’abstraction pure a laissé la place aux vers de Maurice de Guérin dans le Glaucus:


« Comme un fruit suspendu dans l’ombre du feuillage,
 Mon destin s’est formé dans l’épaisseur des bois
J’ai grandi, recouvert d’une chaleur sauvage,
Et le vent qui rompait le tissu de l’ombrage
Me découvrit le ciel pour la première fois
Les faveurs de nos dieux m’ont touché dès l’enfance; »

Le grand Pan n’est pas mort, il nous chante sa mélodie de tuyaux de bambou. La beauté simple nous touche comme la candeur de nos jeunes années. Ces deux toiles sont la manifestation de la joie ressentie par Reese dans son bonheur intime loin des feux de la rampe qui ne seront ressenti par lui (et par nous en ricochet) que comme l’écho, le reflet d’une sorte d’ataraxie après un si long travail commencé il y a plus de trente ans. Voilà les toiles de la maturité heureuse; les toiles de l’aboutissement d’une libération après l’acquisition de la technique la plus accomplie. Comme le vieux Titien qui peignait comme un jeune homme insouciant. Il n’y a plus de frontières, la technique picturale est un sport de combat dont Reese sort vainqueur, il mélange les genres en liberté dans une spontanéité vivifiante. Le lointain est une masse, le proche un détail.

« Le temps est irréversible de la même manière que l'homme est libre: essentiellement et totalement. »  ( Jankélévitch )

 


 Deux petites peintures sauvées des eaux.

Sur un côté, discrètement deux petites peintures rattachent les travaux de l’année 2019 à cette longue pratique de la peinture effectuée par Nicholas Reese (depuis plus de trente cinq ans )..Il s’agit de deux visions anciennes sauvées des destructions multiples qui ont jalonnées ces années de pratique. Le travail est essentiellement de remettre l’ouvrage sur le bâti, Pénélope ou forgeron, le travail ne cesse pas car "c’est ta palette qui t’amènera aux pieds de Pharaon" comme le dit l’inscription antique. Nicholas Reese peint et repeint. L’exigence est une dure marâtre et voici ces deux enfants préférés qui nous viennent des années passées. Le Visage et la forme derrière un flou de miroir où comme l’exige le regard un monde s’ouvre …Une visiteuse est touchée par la vie aquatique prénatale, un autre voit le Vendredi orné d’os dans sa vie sauvage préservée. Les tons chauds nous caressent. La taille nous apprivoise. Ils sont de petites beautés cachées comme des cailloux tombés dans l’herbe bordant le grand chemin.


« La durée comprimée dans l'instant est comparable à l'énergie qui sommeille dans un grain de sable. » ( Jankélévitch )

 






Anonyme en mauve, ou pourquoi pas Purple Quagmire ?  Cette peinture ne figure malheureusement pas dans le dossier de presse de la galerie Carole Decombe. Nous ne savons pas son nom, ni sa taille ( peut être 110 x110 ?)
Cette toile semble plus nous regarder que l’inverse. On se retournerait, on se détournerait qu’elle nous regarderait encore. Voilà le spectateur pris à son piège de contenance affectée. Une sorte d’emprise nous tient face à notre quant à soi. Cette sournoise manoeuvre arrive à vaincre nos défenses qui aussi solides soient-elles ne résistent pas bien longtemps. Voilà le travail d’un peintre sincère qui n’a pas besoin du « dripping » pour entrer "dans" la peinture comme Pollock pouvait le réclamer. Mondrian voulait voir sa peinture en entier en gardant un format ne dépassant pas les limites de son oeil face à la toile, Rothko petit à petit peignit d’immenses toiles car il voulait être à l’intérieur de celles-ci en perdant la forme générale lorsqu’il y travaillait. Reese lui, monte sur le bulbe et les limites du rectangle (ou ici du carré) se perdent, il est dans sa couleur, dans sa matière, à se battre pour l’instant qui correspond à une nécessité intime.

«  La réminiscence n’a pas le poids du souvenir, elle est plutôt la touche fugitive qui nous effleure, souvent même à notre insu ; à la fois il en reste quelque chose et il n’en reste rien, il en reste quelque chose qui n’est rien ; c’est une trace qui ne laisse pas de traces ! » ( Jankélévitch)

 


Nicholas Reese vit et travaille à Paris. Il expose depuis la fin des années quatre vingt. Expositions personnelles ou collectives rares et choisies comme celle du Bateau Lavoir à Montmartre par exemple ou alors à Saint Germain des Près chez Anton Weller pour « Constellations » Il est également créateur de miroirs alchimiques avec son frère Sebastien, qui s’exposent jusqu’à la côte ouest des Etats-Unis; ce qui nécessiterait un traitement particulier de notre part car les ramifications artistiques sont complexes. En effet, puisqu’ils croisent aussi la route d’Isabelle Sicart, la remarquée créatrice céramiste dont l’oeuvre patiente est si syntone avec l’époque.

"Plus on s'éloigne plus l'on rentre dans le miroir"


L’instant figé provoque une irradiation positive. Juste un agencement de couleur et matière suscitant une résonance intime, un fugace sentiment lié au tremblement intérieur au moment de notre connexion à une sorte de « Noosphère » ressentie par une sensibilité artistique, nous amène cette douce chaleur du contentement qui est le marche pied du bonheur.
Aimer c’est être heureux ..et comment ne pas aimer ces instants qui sont comme l’écrit David Malouf, une plénitude immédiate qui nous lie avec le monde:

« Cette créature que j'ai pu prendre si facilement dans mes mains, dont j'ai pu sentir le cœur battre et les fortes ailes palpiter contre mes paumes, a volé plus loin et même plus haut que cet aéroplane disgracieux. Elle a été jusque en Sibérie. Son minuscule œil vif a vu quelque chose de vaste. Toute une moitié de la Terre. »

 

 

Nicholas Reese expose à Paris et ailleurs ..

à suivre en 2020....

 

 

Blue note II & I