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Le ciel rose du matin détache les lignes d’épicéa qui regardent la maison s’illuminer de soleil.

La chambre est transpercée de longs rayons jaunes. La pièce dans laquelle je me tiens est lambrissée de sapin franc. Un cadre de bois naturel pour une série exceptionnelle de papier peint dont les bleus et roses du ciel s’accordent parfaitement à la lumière du Jura qui nous entoure. L’histoire de Guillaume Tell s’y déroule dans un paysage de lacs et de montagnes aux multiples personnages.

« Vive Tell ! le chasseur et le libérateur ! » [1]


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La légende de guillaume Tell constitue l’acte fondateur de la Suisse. Sous dépendance du Saint-Empire Romain Germanique, la révolte contre l’Empereur commença dans le canton d’Uri à la fin du XIIIe siècle.

Le Bailli Hermann Gessler, homme dur et orgueilleux, planta un bâton au milieu de la place publique d’Aldorf sur lequel il plaça son chapeau, exigeant de la population qu’elle le salua en passant.

Toute la population obéit.

Un matin, à la stupeur des hommes d’armes, un montagnard passant devant le chapeau, son arbalète à la main, accompagné de son fils de 10 ans, ne se découvrit pas.


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Il fut amené devant le Bailli Gessler.

« Tu as la réputation d’être le plus habile arbalétrier du canton. Tu vas pouvoir le prouver. Que ton fils se place sous cet arbre. Compte cent pas et attends mes ordres. » Gessler demande alors à un garde d’aller chercher une petite pomme et de la placer sur la tête de l’enfant.

« Si tu ne veux pas finir ta vie en prison, transperce cette pomme avec une flèche ! » Guillaume Tell prit deux flèches dont l’une qu’il cacha dans ses vêtements. Devant la foule amassée, il visa longuement et tira. La flèche siffla et traversa la pomme sans la faire tomber.

Gessler demanda : « Pourquoi as-tu caché une deuxième flèche dans tes vêtements ? »

« Elle était pour toi au cas où j’aurais touché mon fils ! »

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Le bailli emmena Tell et son fils en bateau pour les jeter aux fers dans le fort de Kussnach de l’autre côté du lac des quatre cantons. Une violente tempête mit en péril l’embarcation . La légende rapporte que Guillaume Tell prit la barre et les sauva du naufrage.

Mais une fois arrivé, il s’enfuit puis lors d’une embuscade au lieu dit « Hohle Gasse »[2] tua le Bailli d’une flèche en pleine poitrine !

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Une Ligue se constitua, la révolte était née. La légende aussi.

Le chapeau du Bailli semble attesté par de certains écrits alors que la pomme vient d’un conte de trois siècles antérieur, la légende de l’archer Toke qui découle elle-même d’un conte norvégien plus ancien.

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Achetée en 1855 par Jules de Buyer, membre correspondant des Sociétés d'Archéologie de Besançon & de Sens (1848) dont l’actuel propriétaire a eu le bonheur d'hériter, cette série de vingt lés de papier peint contant la légende du héros suisse est exceptionnelle à plus d’un titre.

Exceptionnelle par son état de conservation. Seuls onze lés sur les vingt ont vu la lumière, les neuf autres ont été retrouvés en rouleau sur le haut d’une armoire. Ils ont tous été tendus sur châssis aujourd’hui, mais seul les onze premiers, qui ont été restaurés, sont actuellement en place, enchâssés dans une chambre de sapin blond. Les neuf suivants seront placés dans une autre pièce qui n’est pas terminée.

Exceptionnelle par son mystère, car sa provenance est inconnue et son apparence inhabituelle. Les grandes compositions de scènes et paysages composés en planches à raccord datent de l’exposition des produits de l’industrie en 1806 et nous sont très connues.

Les manufactures de papiers « panoramiques » ont des catalogues où toutes les productions sont répertoriées par des maquettes aquarellées ou des gravures qui ont été plus souvent conservées que les planches d’empreinte.

Le Musée des Arts décoratifs définis les panoramiques comme « La représentation d’un paysage continu sans aucune répétition de scènes et motifs, imprimé sur une suite de lés, le papier se raccordant les uns aux autres et destinés à recouvrir tous les murs d’une pièce d’habitation, à un coût abordable, dans le but de créer une atmosphère particulière. »

Les papiers sont donc imprimés à la planche c’est-à-dire que chaque couleur correspond à une empreinte d’un gigantesque « tampon » : un bois gravé, du poirier le plus souvent, évidé à la gouge pour ne laisser du dessin que les parties d’une même couleur à imprimer. Travail considérable de préparation donnant une facilité de reproduction des motifs et paysages qui vont connaître un large succès sous le second Empire et la Troisième République. La technique d’élaboration comporte plusieurs étapes compliquées pour un créer un processus général assez simple.

Les couleurs sont constituées de pigments naturels mélangé à de la colle animale ou végétale « peaux de lapin et vieux cuir de harnais" (comme le note Desfossé et Karth in « Manufacture de papier peint « 1865).

Le projet est réalisé grandeur nature par un peintre. Le dessin est reporté sur des planches qui seront gravées suivant les différentes couleurs. Le papier est préparé par un « fonçage » à la brosse, c’est-à-dire une couleur de fond, bleu pour les paysages, gris pour les grisailles…La Manufacture Zuber , s’est spécialisée dans les fonds de couleurs dégradées, fond « irisé » qui seront sa marque de fabrique. Un drap de laine tendu sur cuir sert d’ « encreur » pour les bois. Les impressions se font par pressions multiples, de la laine sur le bois, du bois sur le papier. Il y a quelques finitions aux pinceaux lorsque cela est nécessaire. Après des châssis en bois et tables de la fin du dix-huitième siècle, les manufactures se doteront au dix-neuvième de machines plus élaborées.

Il existe dans le catalogue de la maison Zuber à Rixhein, une série intitulée Guillaume Tell, édition originale de 1855 mais sans reproduction.

Il est attesté une courte correspondance entre jules de BUYER et Frédéric Zuber (1803-1891) fils de jean Zuber (1773-1852) qui dirigeait la manufacture.

Mais il est aussi stipulé que cette série Guillaume Tell de Zuber reprend les paysages utilisés dans la série « La grande Helvétie » de 1815 réalisé par Pierre-Antoine Mongin.

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Il n’y a absolument aucune comparaison possible entre les deux paysages. Donc d’où vient ce papier peint ?

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Les techniques ainsi que les dessins sont complètement différents. Les arbres et personnages de ce papier peint ne semblent tout simplement pas peint à la planche . Les plans successifs sont réalisés par de larges aplats de couleur .Le ciel et les montagnes ainsi que les masses des villages et maisons en gros plan sont traitées en aplat rehaussé à la brosse fine sans dégradé. Le travail du pinceau est évident sur les arbres (feuillage réalisé à la brosse éventail ) Les personnages sont peints avec des détails qui n’ont pas du tout la facture des papiers Zuber de la même période. Ce serait donc un Unicum d'un atelier inconnu. Une pièce unique ?

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Les détails des paysages montrent que les aplats ont été réalisés avec une large brosse dont on peut voir les stries dans les parties maigres. Les personnages, très fins avec force de petits détails vestimentaires, ont été réalisés avec une brosse fine et nerveuse. Les couleurs sont franches et le parti pris coloré est prédominant.

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Coup de brosse éventail.

Il y aurait bien un fabricant parisien du nom de Farine qui commercialisait en 1840 un papier peint intitulé « Guillaume Tell délivre la Suisse », mais aucune recherche sur ce fabricant n’a permis d’avoir un aperçu de sa production.  (Paul Claval in "Le papier peint panoramique Français ou l'exotisme à domicile " Le Globe 2008)

Ces panoramiques ont été collés en 1854 ou 1855, car, en les décollant, des journaux de l'année 1854 ont servi de papier d’apprêt. Cette même date figure au-dessus de la porte d'entrée, attestant la date des opérations de restauration conduite par Jules de Buyer.

Les archives de Vesoul pourraient donner la clef du mystère car les factures d’achat de 1854 se trouvent certainement dans le fond Louis de Buyer,  lot d'archive familiale donnée en 1970 .

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Les légendes peintes sous chaque scène sont des vers du "Wilhem Tell" de Schiller, pièce de théâtre écrite en 1804 qui inspira l’opéra de Rossini. Les signes typographiques sont du Gothique alémanique XIXe bleu nuit avec une épaisseur corail .

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Lecture de Schiller:

Le chapeau du Bailli :

Wir unsre Knie beugen einem Hut!
Treibt er sein Spiel mit ernsthaft würd'gen Leuten? (Akt I, Bühne 3)

Nous, fléchir le genou devant un chapeau! Se joue-t-il d’un peuple sérieux et respectable ? (FIX, p. 37)

Hirt (le berger) :

Ihr Matten lebt wohl, Ihr sonnigen Weiden! Der Senn muss scheiden, der Sommer ist hin. (Akt I, Bühne 2)

Adieu, pâturages, prairies dorées par le soleil ; il faut que le berger vous quitte ; l’été s’est enfui. (FIX, p. 8)

Le Bateau:

In Gottes Namen denn! Gib her den Kahn,
Ich will's mit meiner schwachen Kraft versuchen. (Akt I, Bühne 1)

Eh bien donc, à la garde de Dieu! Donne moi le canot ; je l’essayerai avec ma faible force. (FIX, p. 18)

Premier chevalier s'adressant au berger et au pêcheur (Acte I, scène 1, fin):

Ihr sollt uns büssen - Fallt in ihre Herde!
Die Hütte reisset ein, brennt und schlagt nieder! (Akt I, Bühne 1)

Vous l’avez aidé à fuir, vous allez nous le payer. Tombez sur leurs troupeaux, détruisez leurs cabanes, brûlez et saccagez (FIX, p. 20)

La ligue (Acte I, scène 4)

Wenn Uri ruft, wenn Unterwalden hilt,Der Schwyzer wird die alten Bünde ehren. (Akt I, Bühne 4)

Qu’Uri appelle, qu’Unterwald vienne en aide, Schwytz respectera l’antique alliance (FIX, p.54)

Parricida, le moine :
Wehe mir!
Ich darf nicht weilen bei den Glücklichen.
(Akt V, Bühne 2)

Malheur à moi! Je ne puis m’arrêter là où habite le bonheur (FIX, p. 251)

G.Tell sur le pont : (Dernière scène):
Es lebe Tell! der Schütz und der Erretter! (letzt Bühne)

Vive Tell le chasseur et le libérateur! (FIX, p. 252)

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Freidrich von Schiller ( 1759 -1805)

 


Notes:

[1] Friedrich von Schiller : Wilhelm Tell ( FIX, p. 144)

[2] Chemin creux en français.